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28 février 2010

Proximité, mot magique

 

 

C'est un des mots magiques de la modernité bien-pensante, mais aussi la panacée, celle qui soigne tous les maux et résout tous les problèmes, réels ou imaginaires. On est donc (presque) tous pour les services publics de proximité (peu importe qu'ils rendent ou non un service), les hôpitaux et maternité de proximité (peu importe que l'on y meure plus souvent qu'ailleurs), les commerces de proximité, les élus de proximité, la police de proximité (peu importe qu'elle passe son temps à jouer au foute avec les délinquants), la gestion de proximité, les transports de proximité, etc.

Le mot, attesté à la fin du XVe siècle, est emprunté du latin proximitas, signifiant « voisinage » au sens propre et « affinité » ou « ressemblance » au sens figuré et qui dérive de proximus (« le plus proche », « très proche »), la forme superlative de l'adjectif propis (propior au comparatif) et de l'adverbe prope. Le fait que ce nom latin dérive d'un superlatif explique peut-être qu'il ait pris le sens figuré de « ressemblance » et « d'affinité ». En français, il est employé d'abord dans le sens de « proche parenté », puis dans celui d'affinité spirituelle (1495, spirituelle proximité), ensuite au milieu du XVIe siècle dans le sens propre ou locatif de « caractère de ce qui est proche de quelque chose (dans l'espace) », enfin, au début du XVIIe siècle, dans le sens figuré de « ressemblance ».

Dans les dictionnaires de l'époque classique, deux sens sont relevés : le sens propre, indiquant la position d'une chose ou d'un être dans l'espace (ou même dans le temps) par rapport à une autre chose ou un autre être et le sens figuré de « parenté ». Il en est ainsi dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680) : « lieu proche, voisinage » (« la proximité du lieu favorisait leur dessein ») et « degré de parenté fort proche », sens illustré par un exemple étrange : « cela marque sa révérence que les hommes doivent à la proximité que le sang établit entre eux » ; dans le Dictionnaire universel (1690, Furetière) : « voisinage, petite distance » (exemples : « il a acheté cette terre qui est à sa bienséance, attendu la  proximité du lieu » ; « ce conseiller ne peut pas être juge, attendu la proximité de l'alliance, de la parenté qu'il a avec ma partie » ; « on n'a pu avoir dispense pour ce mariage, attendu la proximité du degré ») ; dans le Dictionnaire de l'Académie française (1694) : « voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « consanguinité qui est entre deux personnes » (c'est la proximité du sang plutôt que l'amitié qui les a unis dans un même intérêt ; il y a quelque proximité de sang entre eux).

Ces deux sens sont les seuls à être relevés dans les dictionnaires des XVIIIe et XIXe siècles. Ainsi dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) : « 1. Voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « 2. Parenté », ainsi que dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « voisinage d'une chose à l'égard d'une autre » et « parenté qui est entre deux personnes ». Pour les Français de la première moitié du XXe siècle, nos grands ou arrière-grands-parents, des notions telles que « police de proximité » ou « services publics de proximité » auraient été, s'ils avaient eu alors une réalité, du chinois, à moins de les tenir pour une police de même sang que les citoyens ou des services dispensés par des fonctionnaires ou des employés de même sang que leurs clients.

Le sens moderne, glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « caractère de rapprochement, d'affinité entre deux choses abstraites, deux entités » ; synonymes contact, contiguïté, rapprochement), apparaît pourtant dans la première moitié du XXe siècle. Victor Klemperer, auteur de LTI, la langue du IIIe Reich, a été le témoin du premier usage politique de la proximité, au sens « d'affinité », comme il le raconte dans le chapitre 8 « dix ans de fascisme », les dix années, de 1922 à 1932, pendant lesquelles le fascisme italien a inventé des formes ou des manières d'être ou des actions qu'ont reprises les nazis - et parmi ces formes, dans la propagande, la proximité : montrer dans les images de cinéma, à la radio, dans les grands meetings, le Duce et le Führer proches du peuple, faire d'eux des leaders ou des élus de proximité, marteler leur affinité avec le peuple... Dix ans de fascisme est aussi le titre d'un film de propagande à la projection duquel Klemperer a été invité à Dresde, la ville où il était professeur,  en 1932 : « film d'une grande qualité artistique », précise-t-il (à vérifier, bien entendu ; nous ne sommes pas obligés de croire Klemperer sur parole), dans lequel alternent les plans de masse et les gros plans sur le visage de Mussolini. Cette technique, qui consiste à rapprocher le plus possible le Chef de ses sujets, a été reprise à satiété par la propagande du Führer, mais aussi par la propagande soviétique et par celle de Vichy, qui a sans cesse célébré, dans les images et à la radio, la proximité, de sang et spirituelle, du Maréchal avec les Français, cette propagande étant conçue par Paul Marion, qui a dirigé la propagande du Parti communiste de 1920 à 1935, puis celle du PPF de Doriot, le communiste admirateur d'Hitler, enfin celle de Vichy.

Cette revendication répétée, insatiable, inextinguible de proximité, toujours plus de proximité, de la proximité de plus en plus proche, jusqu'à se confondre avec soi, qui est devenue l'horizon indépassable des bien-pensants gauchistes et écolos, donne la nausée, et pas seulement à cause de sa proximité avec les totalitarismes imbéciles. Ce à quoi on aspire, c'est à « loin », « le plus loin possible (des élus) », « de la séparation », « des services publics de distance », « une police d'éloignement » (et qui ne se contente pas d'éloigner les délinquants et les criminels) : en bref, vade retro proximitas.

 

 

 

26 février 2010

Evolution

 

 

Dans la deuxième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1718), évolution a un seul sens : « mouvement que font des troupes pour prendre une nouvelle disposition ». Un peu moins de trois siècles plus tard, dans la neuvième édition, en cours de publication, du même dictionnaire, l'entrée évolution comprend cinq sens distincts et plus d'emplois encore suivant les domaines (marine, blindés, cavalerie, etc.) dans lesquels ce nom est en usage. Son succès est dû à deux grandes fractures qui ont ébranlé la pensée occidentale : l'assomption de l'histoire au XIXe siècle comme facteur explicatif majeur et la biologie, dont les théories de Darwin.

Pourtant, rien, à part ces deux faits extérieurs à la langue, ne prédisposait évolution à un tel triomphe. Emprunté au latin evolutio, il est attesté dans la première moitié du XVIe siècle comme terme d'art militaire. C'est l'action de manœuvrer ou de faire manœuvrer les troupes. C'est ce seul sens que relèvent les lexicographes des siècles classiques, que ce soit Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Terme militaire, qui se dit des changements qui se font, lorsqu'on range des soldats en bataille ou qu'on leur fait faire l'exercice... ; elles se font par conversions, contremarches, doublements de rangs ou de files, etc. »), que ce soit les académiciens (op. cit., le seul sens relevé jusqu'à la sixième édition incluse, 1832-35, est le sens militaire) ou les encyclopédistes (1751-64, L'Encyclopédie) qui consacrent des dizaines de pages aux évolutions de troupes, distinguées suivant qu'elles sont de l'infanterie ou de la cavalerie ou de la marine et  « qu'on appelle aussi motions » et qui « sont, dans l'art militaire, les différents mouvements qu'on fait exécuter aux troupes pour les former ou mettre en bataille, pour les faire marcher de différents côtés, les rompre ou partager en plusieurs parties, les réunir ensuite, et enfin pour leur donner la disposition la plus avantageuse pour combattre, suivant les circonstances dans lesquelles elles peuvent se trouver ».

Selon Elme-Marie Caro (1826-1887), philosophe et critique littéraire, dans « Le progrès social » (in La Revue des Deux-mondes, 1873), cité par Littré, dans le Supplément (1877) à son Dictionnaire de la langue française (1863-72), le sens moderne, « changement, transformation, développement », apparaît dans une traduction publiée en 1776 du roman « moderne » de Sterne, Tristram Shandy. Il vient donc de l'anglais : « J'ai trouvé du mot évolution l'origine inattendue et comme l'annonce prophétique au chapitre 161e de Tristram Shandy ; ce mot naquit d'un hasard, un jour que le père de Shandy était particulièrement en veine d'éloquence : « Les royaumes et les nations, disait-il, n'ont-ils pas leurs périodes et ne viennent-ils pas eux-mêmes à décliner, quand les principes et les pouvoirs qui au commencement les formèrent ont achevé leur évolution ? - Frère Shandy, s'écria mon oncle Tobie, quittant sa pipe, évolution, qu'est-ce ce mot ? - Révolution, j'ai voulu dire, reprit mon père, par le ciel ! J'ai voulu dire révolution ; évolution n'a pas de sens. - Il a plus de sens que vous ne croyez, repartit mon oncle Tobie.... » Cette fois encore l'oncle Tobie eut raison contre son frère ; il avait deviné le mot magique et l'idée maîtresse de la philosophie de ses compatriotes au siècle suivant ». En effet, évolution est bien devenu, comme l'annonce Caro, un « mot magique » dans lequel se cristallisent toutes les utopies, idéologies, nouvelles religions, humanitaireries, etc. de la modernité.

Littré (op. cit.) en cite quelques sens nouveaux : « Terme de physiologie, cction de sortir en se déroulant » (l'évolution des feuilles, des bourgeons) ; « évolution organique, système physiologique dont les partisans supposent, à tort, que le nouvel être qui résulte de l'acte de la génération préexistait à cet acte ; ce système est opposé à l'épigenèse » ; « au figuré, développement d'une idée, d'un système, d'une science, d'un art » ; « l'évolution historique, le développement des sociétés et de leur civilisation suivant un ordre déterminé » ; « mouvements du corps dans les exercices » ; « terme de guerre, mouvement de troupes qui changent leur position pour en prendre une nouvelle » ; « terme de musique, subversion du dessus à la basse et réciproquement, sans qu'il en résulte aucune dissonance dans l'harmonie » ; « synonyme de transformisme (cette synonymie est trompeuse : l'évolution selon Darwin est différente du transformisme de Lamarck), valeur et concordance des preuves sur lesquelles repose la théorie de l'évolution en histoire naturelle ».

Les succès idéologiques de l'évolution amplifient l'article qui y est consacré dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « terme d'art militaire, de marine ou d'aéronautique... » ; « en termes d'histoire naturelle, action de sortir en se déroulant » (l'évolution des feuilles hors des bourgeons) ; « en termes de biologie, changement continu et profond des êtres et des choses, par lequel ils se transforment progressivement » (c'est la théorie de l'évolution qui est ainsi définie !) ; « en termes de médecine, modification du cours d'une maladie » ; « en termes de philosophie, développement successif, intérieur et spontané de l'être » ; « en termes de littérature ou d'art, changements graduels qui modifient les conceptions ou les procédés » (l'évolution du langage, d'un genre) ; « en termes de politique » (l'évolution de la doctrine démocratique) ; «  il se dit également des changements d'idées ou de conduite des personnes ou des collectivités » (l'évolution politique de cet homme a été rapide ; il a fait faire à son parti une complète évolution). Il n'est quasiment aucun domaine, aucune activité, aucune réalité, aucune idée, aucune entité, etc. qui ne soit pas soumis à l'évolution : les armées, la marine, n'importe qui « se déplace par une succession de mouvements variés » (un prêtre, des diacres, les fils d'un métier Jacquard, un squale, un avion, un danseur, les oiseaux, etc.), toute chose qui change dans le temps (la vie, un clan, une conception, une personne, un pays, le capitalisme, le socialisme, une société, les animaux, la terre, les salaires, une maladie, une épidémie, les prix, l'humanité, la pensée, la médecine, etc. etc. etc.).

Evolution est l'un de ces mots de la NLF dans le sens et l'évolution (évidemment) duquel se condense l'essence de la modernité. En ce sens, c'est un mot magique, un sésame ouvre-toi, une clé qui ouvre toutes les portes, même celles qui sont hermétiquement closes, grâce auquel on dévoile les (faux) mystères du présent.

 

25 février 2010

Vigilance

 

 

Dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, le nom vigilantia a pour sens « habitude de veiller » et « attention ». Est vigilant celui qui veille, c'est-à-dire, au sens propre de ce terme, celui qui ne dort pas. Le mot vigilance a été emprunté au latin assez tardivement, à la fin du XIVe siècle. Il est d'abord attesté dans le sens « d'insomnie » - le rapport avec le fait de ne pas dormir est nettement marqué -, puis au début du XVIe siècle, dans le sens de « surveillance qui a pour but de prévoir, de prévenir ou de signaler ».

C'est ce sens que les Académiciens donnent à vigilance dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : « attention sur quelque chose ou sur quelqu'un, accompagnée de diligence et d'activité ». Sont citées en exemples des phrases peu éclairantes, du type « grande vigilance », « extrême vigilance », « vigilance pastorale ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) est encore moins explicite : il se contente de la glose « qualité de qui est vigilant ». En revanche, les extraits d'écrivains qu'il cite sont plus clairs que les exemples des Académiciens : « redoublez votre vigilance à l'égard de la fille qui ne détourne point la vue des hommes, de peur qu'elle ne se perde elle-même, si elle en trouve l'occasion » ou : « la vigilance était telle en lui [l'empereur Julien] qu'il départait (id est partageait) la nuit à (en) trois ou quatre parties, dont la moindre était celle qu'il donnait au sommeil » (Montaigne, Essais, III). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), les Académiciens reprennent, en la reformulant, la définition de leurs prédécesseurs de 1762 : « attention que l'on porte avec diligence, avec activité, sur quelque chose ou sur quelqu'un ». Ils ne jugent pas nécessaire de relever le sens de vigilance en héraldique.

L'article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est plus complet. La définition de vigilance est identique à celle du Dictionnaire de l'Académie française : c'est « l'attention soutenue à veiller sur quelqu'un ou quelque chose », « la surveillance attentive, sans défaillance ». Il existe cependant une différence notable. Les auteurs du Trésor font précéder la définition de la mention littéraire : les emplois qui semblent communs, tels manquer de vigilance ou redoubler de vigilance seraient propres à un usage littéraire, un peu recherché ou en passe de devenir désuet de vigilance. Le fait de rester éveillé ou attentif serait littéraire ! Certes, les mentions littéraire, vieilli, péjoratif, sont des jugements, et comme tout jugement, ils sont arbitraires et relatifs. Mais jamais la relativité d'un jugement n'a été poussée aussi loin, jusqu'à juger littéraire un mot qui désigne un fait, une qualité, des actes de la vie courante.

L'article du Trésor de la Langue française montre que vigilance a été étendu à des réalités sociales. Outre l'héraldique, il est en usage dans les domaines de la politique, de la psychophysiologie (« état du système nerveux permettant à l'organisme de s'adapter et d'échanger avec le milieu ») de la psychologie (« état de la conscience éveillée et attentive ») et de la technologie (« bouton, levier de vigilance, bouton, levier mettant en alerte un système de contrôle, de sécurité »). L'emploi le plus éclairant est celui de la politique : « comité de vigilance, comité surveillant certaines activités politiques ». Est cité en exemple un extrait des Mandarins, roman de Mme de Beauvoir (1954) : « Qu'était-il au juste pour eux ? À la fois un grand écrivain et l'homme des comités de Vigilance et des meetings antifascistes ». Mme de Beauvoir écrit Vigilance avec un grand V. Est-ce pour s'exonérer d'avoir été très discrète sous l'Occupation ? Sa vigilance est a posteriori - quand le fascisme a été vaincu, par d'autres qu'elles. Comité de vigilance est l'un des emplois les plus éloquents qui soient de vigilance. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens citent un emploi qui préfigure les emplois modernes. C'est le conseil de vigilance auquel ressemblent furieusement les comités de vigilance actuels, sociaux et politiques : contre le fascisme, contre le racisme, contre tous les maux dont souffre l'humanité - jamais contre le socialisme ou encore moins contre le communisme. Un conseil de vigilance est, selon les Académiciens, une « commission ecclésiastique veillant, dans chaque diocèse, sur l'intégrité de la doctrine ». En reprenant le mot, les intellectuels dévoilent pour ce qu'ils sont, simples hiérarques du clergé qui veillent à ce que leur doctrine s'applique à tout et partout. La censure n'existe plus - ou quasiment plus - en France. On conçoit que l'Eglise se préoccupe de doctrine et empêche les déviations. Mais, en dehors d'une Eglise et de la censure d'organismes d'Etat, les conseils, les comités, les hautes autorités, les commissions, les coordinations, etc. de vigilance ou de surveillance, qui pullulent dans la société, n'ont pas d'autre raison d'être que de surveiller, censurer, faire taire les citoyens et rendre caduque l'article 7 de la Déclaration des Droits de l'Homme qui pose comme un absolu la « libre communication des pensées et des opinions ». Autrement dit, il existe en France des flics de la pensée ou des commissaires politiques de l'opinion, réunis en conseils, comités, hautes autorités, commissions, coordinations (à plusieurs, il est facile de faire peur aux citoyens isolés) qui décident que des idées sont bonnes ou mauvaises et qui s'érigent en censeurs d'autrui.

 

24 février 2010

Tartufe

 

 

 

Le féminin de tartufe est Aubry

 

 

Le nom tartufe, que Molière écrit Tartuffe, est emprunté de l'italien tartufo, « truffe », attesté dans le sens « d'imposteur ». En français, il est en usage dès 1609, comme terme de mépris. A la suite du succès de la comédie de Molière, il signifie « hypocrite » : « Mot nouvellement introduit, pour dire un faux dévot, un hypocrite » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694). Le grammairien du XVIIIe siècle, César Du Marsais, explique ainsi le succès de ce nom : « Molière a si bien peint ce caractère de l'hypocrite dans la personne de Tartufe, et a rendu ce caractère tellement propre à Tartufe que notre langue s'est trouvée enrichie de ce mot, et que Tartufe, nom propre, est devenu par figure un nom commun ; de sorte que l'on dit aujourd'hui d'un hypocrite et d'un faux dévot, c'est un tartufe », à la différence près que tartufe a d'abord été un nom commun (en 1609) et que Molière en a fait un nom propre.

Certes, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), tartufe, entendu au sens de « faux dévot », sort ou sortirait de l'usage : « Vieilli, familier, par référence au personnage qui donne son nom à la comédie de Molière, personnage qui, sous couvert de religion, affecte une dévotion et une vertu profondes, dans le but de séduire son entourage et d'en tirer profit ». Comme les dévots n'existent plus - et depuis longtemps -, il n'y a pas de raison que les faux dévots survivent à la disparition de leur modèle. En revanche, le sens « personnage pétri d'hypocrisie » et « hypocrite » reste très vivant.

Quoi qu'il en soit de cette antonomase, dans tous les dictionnaires, que ce soit dans les définitions ou dans les exemples, tartufe est relevé comme un nom de genre masculin : C'est un dangereux Tartufe, un vrai Tartufe. C'est un nom qui ne se met pas au féminin. Il n'y a même pas de tartufesse, ni de tartufiasse. Tartufe, donc, n'avait pas de féminin - ce qui est, objectivement, discriminatoire. Aujourd'hui, ce privilège est aboli. Tartufe désormais a un féminin : c'est Aubry. Voici pourquoi.

En latin, exclusio, du verbe excludere, « ne pas laisser entrer », « ne pas admettre », « faire sortir », « éloigner », « chasser », a pour sens « action d'éloigner ». Le nom exclusion est attesté dans la première moitié du XIVe siècle, mais il est très rarement employé jusqu'au XVIIe siècle. En 1662, La Rochefoucauld l'emploie dans le sens de « action de tenir quelqu'un à l'écart, de le repousser ». Longtemps, le mot n'a pas eu de sens social ou sociologique, malgré les apparences. Dans le Dictionnaire de l'Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini ainsi : « déclaration par laquelle on exclut quelqu'un de quelque honneur, charge, dignité, prétention, assemblée, etc. ». A un lecteur moderne formaté à socialiser tout, cette exclusion semble sociale. Pourtant, ce n'est qu'un anachronisme dû à l'illusion rétrospective. L'exemple « il ne saurait être pape, car il a l'exclusion des couronnes » (les souverains s'opposent à ce qu'il soit élu pape) prouve que l'exclusion, au XVIIIe s, n'avait rien de social. Il en va de même au XIXe siècle. Littré illustre le sens « action d'exclure » par une phrase de Voltaire « je vous souhaite, dans votre retraite, des journées remplies, des amis qui pensent, l'exclusion des sots et une bonne santé » ou « Louis le Jeune ayant donné l'exclusion à un de ses sujets pour l'évêché de Bourges ». Les autres emplois appartient au domaine intellectuel, où exclusion signifie « incompatibilité » (entre deux hypothèses), « caractère exclusif » (de telle ou telle méthode) ou « mode de solution des problèmes fondé sur ce qu'on exclut successivement les inconnues ».

C'est au XXe siècle que le nom exclusion s'emploie pour désigner une réalité sociale. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), ce mot est défini, de façon assez vague, comme « l'action d'exclure » ou « le fait d'être exclu » : la définition, bénigne, peut s'appliquer à des actions ou des faits variés. En revanche, les exemples montrent l'emprise croissante du social dans le sens de ce mot : ainsi « exclusion injuste » et « cette exclusion ne s'appliqua d'abord qu'à quelques personnes, mais on l'étendit ensuite à beaucoup d'autres ». Dans la neuvième édition de ce même Dictionnaire (en cours de publication), exclusion n'a plus qu'un sens social, sauf dans la locution à l'exclusion de. C'est « l'action de renvoyer, de chasser quelqu'un d'un lieu, d'un corps, d'un groupe, d'une organisation » (« engager une procédure d'exclusion », « un élève menacé d'exclusion ») et, par extension, une « mise à l'écart » (« être victime d'une exclusion injustifiée »). Dans le Trésor de la Langue française, se célèbre l'assomption du social. L'exclusion y est définie comme « l'éviction de quelqu'un ou de quelque chose, d'un lieu où il avait primitivement accès, d'un groupe ou d'un ensemble auquel il appartenait » et aussi comme « l'interdiction à quelqu'un d'accéder dans un lieu ou à une position, procédé qui vise à tenir à l'écart quelqu'un ou quelque chose ».

 

Enfin, Aubry vint. Aubry, Ministre du Travail et x autres belles choses dans le gouvernement Jospin (1997-2002), a fait voter, outre la loi dite des 35 heures, une loi pour exclure l'exclusion, pour rendre l'exclusion hors-la-loi, pour la bannir définitivement et éternellement de France, pour la mettre à l'écart de la société - ce en quoi, on s'en doute, la loi n'a eu aucun effet, sinon de faire parler les ânes pendant vingt ans. La société étant un tout, il n'était plus toléré que des individus n'y fusionnassent pas. De tous les discours proférés par ceux qui, sans vergogne, ont forcé plus de deux millions de malheureux Français à quitter la France et à chercher refuge dans des pays plus accueillants, les envolées contre l'exclusion sont ce qu'il y a eu de plus cocasse au cours des trente dernières années. La preuve en a été donnée par la Tartuffe en personne - pardon par l'Aubry. A peine investie d'une responsabilité de chef au PS (autant dire chef de pas grand-chose), elle a violé la loi contre l'exclusion qu'elle a formée et fait voter en l'an 2000, en excluant du PS (autrement dit, de pas grand-chose) 59 militants ou élus qui se sont rendus coupables du délit de tronche pas socialiste.

 

 

 

23 février 2010

Violence scolaire

 

 

Dans violence scolaire, expression hélas convenue, l'adjectif scolaire n'attribue pas de qualité à la chose que désigne le nom violence, mais il établit une relation entre ces deux « réalités » que sont la violence et l'école. Il équivaut à un complément du nom introduit par la préposition de. Scolaire est un adjectif dit « de relation » ou un « pseudo adjectif », comme dans représentation nationale, bibliothèque universitaire ou élection présidentielle. La représentation nationale est celle de la nation, la bibliothèque universitaire celle de l'université, l'élection présidentielle celle du président. Violence scolaire signifie donc « violence de l'école ». L'école, parce qu'elle est normative ou réputée telle, qu'elle impose une discipline ou est censée le faire, qu'elle corrige ou redresse la nature ou en est accusée, agresse des enfants faibles, innocents, naturellement bons et sans défense. Ces deux mots réfèrent à la thèse, rousseauiste ou libertaire, qui sous-tend depuis trente ans au moins les prétendues réformes de l'école, prétendues parce qu'elles tiennent d'une mise à mort.

Violence scolaire était dans les années 1960 la violence de l'école. Aujourd'hui, elle désigne les crimes et les délits commis à l'intérieur de l'école : non les coups de poing, les bousculades, les crêpages de chignon de cours de récréation, mais les viols, le vandalisme, les incendies, les vols en bande avec violence, le racket, les injures racistes, l'apologie de crimes contre l'humanité. Ces faits étant le pire acte d'accusation qui ait jamais été dressé contre l'école et contre l'Etat, dont l'école est le territoire, ils sont tabous. Ils ne sont plus appelés par leur nom juste, crimes, délits, vols en bande avec violence, etc. Ils sont nommés par euphémisme violence scolaire, expression dont le sens a changé. En effet, si les mots crimes et délits étaient d'usage courant, comme ils devraient l'être si la France était un pays libre, ils révèleraient que l'Etat n'est pas capable de garantir les droits naturels dans des lieux qui dépendent de sa seule autorité. Le très anodin violence scolaire a supplanté crimes et délits, quitte à ce que la syntaxe soit forcée : l'adjectif scolaire n'est plus un adjectif de relation, mais il équivaut à un complément de lieu. Ce n'est plus la violence de l'école, mais la violence à l'école.

Violence est un nom abstrait, au sens où il désigne une catégorie ou une qualité, non des actes, encore moins des crimes : « qualité de ce qui est violent », écrivent les académiciens (DAF de 1694 à 1879) et « qualité de ce qui agit avec force », écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Personne ne voit, ni n'a vu la violence. Dans la réalité, ce dont témoignent les victimes, ce sont des délits et des crimes graves qui ne se commettent pas tout seuls, par magie, enchantement ou tour de passe-passe, mais qui ont des auteurs. Or, la fausse abstraction de violence scolaire escamote les criminels et les délinquants. De même, camps de travail, de rééducation ou de liberté cache des camps de la mort, lutte contre les parasites sociaux ou conquête de terres vierges transforme la déportation massive de peuples tout entiers en épopée nationale, justice sociale oint des saintes huiles du progrès l'extermination des classes nuisibles, luttes de libération nationale cache les purifications ethniques réussies. Violence exonère les criminels et les délinquants de leurs responsabilités. Inhérente à l'homme, le définissant depuis la nuit des temps, la violence est un fait de nature. Il est dans l'ordre des choses qu'elle s'exprime, quitte à ce que soient sacrifiés quelques malheureux. Les fabricants de NLF ne se rendent pas compte que, pour cacher ce qui ne leur agrée pas, ils recourent aux explications « naturelles » les plus réactionnaires qui aient jamais été avancées dans l'histoire de notre pays.

 

17 février 2010

Engagement

 

 

 

De l'engagement en littérature, philosophie, art ou dans le domaine des idées, chacun sait de quoi il retourne, les potaches étant abreuvés depuis un demi-siècle des mêmes vertueux exemples de Sartre, Camus, Nizan, Bourdieu, Picasso, etc. Entendu ainsi, engagement est défini, dans le Trésor de la langue française (1971-94), comme la « participation active, par une option conforme à ses convictions profondes, à la vie sociale, politique, religieuse ou intellectuelle de son temps » et, dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française comme « l'action de prendre parti pour une cause, une doctrine » et « l'action de participer activement à la vie sociale, politique, intellectuelle ou religieuse de son temps » (l'engagement d'un écrivain, d'un artiste ; certains artistes jugent sévèrement le principe même de l'engagement de l'art). Selon les rédacteurs du TLF, ce sens moderne est le développement par figure (en fait, par métaphore) de l'emploi courant et ancien de ce nom dans le vocabulaire militaire : « action d'engager des troupes dans une opération », « combat de courte durée et localisé » et dans celui de l'escrime : « action de toucher le fer de son adversaire ». Il est assez plaisant de lire sous la plume de ces pacifistes à tout crin qu'étaient Mme de Beauvoir et M. Sartre des éloges délirants de ces engagements qui ont fait d'innombrables victimes parmi les gogos qui leur ont accordé du crédit.

Cela mérite une mise au point.

Ce nom dérivé du verbe engager, lequel est dérivé du nom gage, est attesté à la fin du XIIe siècle comme un terme de droit : c'est l'action de mettre un bien ou un objet de valeur en gage et de lier quelqu'un par contrat. Du droit, le nom passe au XVIe siècle, chez Montaigne, à la morale et signifie « état où on est lié par quelque obligation », puis, au XVIIIe siècle, au recrutement militaire. Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), il est défini ainsi : « action d'engager », de « mettre » ou de « donner en gage » ses meubles, sa vaisselle d'argent, son manteau » et « il signifie figurément promesse, attachement, obligation qui est cause que l'on n'est plus en liberté de faire ce que l'on veut » ; et, à compter de 1740, « il se prend aussi pour l'enrôlement d'un soldat et même pour l'argent qu'il en reçoit en s'enrôlant » (l'engagement de ce soldat n'est que pour six ans ; il a reçu trois louis d'engagement).

A cette notion, qu'elle soit juridique ou morale, les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64, éditeurs : d'Alembert et Diderot) consacrent plusieurs articles relativement longs. Il faut croire que, pour eux, l'engagement est chose importante ou grave, mais, en aucune manière, ils ne l'entendent dans le sens de Sartre et de ses acolytes. Terme de droit naturel et de morale, il désigne une « obligation que l'on contracte envers autrui ». Pourtant, Sartre et Beauvoir n'ont contracté aucune obligation envers qui que ce soit et s'ils ont cru avoir des obligés, ceux-ci ont été purement imaginaires. Dans la jurisprudence, « il y a des engagements fondés sur la nature, tels que les devoirs réciproques du mariage, ceux des pères et mères envers les enfants, ceux des enfants envers les pères et mères, et autres semblables qui résultent des liaisons de parenté ou alliance, et des sentiments d'humanité. D'autres sont fondés sur la religion, tels que l'obligation de rendre à Dieu le culte qui lui est dû, le respect dû à ses ministres, la charité envers les pauvres. D'autres engagements encore sont fondés sur les lois civiles : tels sont ceux qui concernent les devoirs respectifs du souverain et des sujets, et généralement tout ce qui concerne différents intérêts des hommes, soit pour le bien public, soit pour le bien de quelqu'un en particulier... » Quant à l'engagement d'un bien, ce peut être « tout acte par lequel on oblige un bien envers une autre personne, comme à titre de gage ou d'hypothèque » ou « l'acte par lequel on en cède à quelqu'un la jouissance pour un temps ».

C'est dans la sixième édition du DAF (1832-35) qu'est glosé pour la première fois le sens militaire, lequel, par métaphore, est à l'origine, après la seconde guerre mondiale, une fois la paix rétablie, du sens sartrien (pas folle, la guêpe Sartre ! elle ne s'engage pas en 1940, seulement en 1945, quand le Troisième Reich est détruit) : « (engagement) se dit encore d'un combat, et surtout d'un combat qui a lieu entre des corps détachés » (les avant-postes des deux armées ont eu un engagement ; il y a eu quelques engagements partiels ; il s'est détourné de l'ennemi, afin d'éviter un engagement), sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ainsi : « terme de guerre, combat partiel entre des corps séparés ».

On voit maintenant ce qu'est l'engagement des « artistes » et littérateurs du show-biz. Ils ne mettent rien en gage, sinon leur parole qui ne vaut rien ou, plus grave, la liberté des autres, et tout cela pour percevoir les gages correspondant à leurs enrôlements dans l'Armée du Bien, de la Vertu et de la Bonne Conscience. Les engagés et les enragés attendent, comme Sganarelle, leurs gages. Ce sont des cultureux à gages. On se donne au plus offrant. Ainsi va le monde.

 

15 février 2010

Sioniste

 

Sionisme et sioniste sont modernes. Le premier est emprunté à l'allemand Zionismus, dérivé de Zion (en français, Sion, nom d'une colline de Jérusalem et par extension de la ville elle-même) et fabriqué en 1886 par l'écrivain juif Nathan Birnbaum dans sa revue Selbstemancipation ; le second est dérivé de sionisme par substitution du suffixe iste à isme.

Ces deux mots sont employés en français à peu près en même temps en 1897 et 1898 par Drumont, le journaliste et idéologue de l'antisémitisme (« la question du sionisme ou le rétablissement d'un État juif ») et dans son journal La Libre parole. Ils entrent dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « mouvement politique et religieux ayant pour objet de reconstituer une nation juive en Palestine » et « qui concerne le sionisme » (le mouvement sioniste) et « il s'emploie aussi comme nom et désigne un partisan, un adepte du sionisme ». La définition du Trésor de la langue française (1971-94) tient plus d'une encyclopédie que d'un dictionnaire : « mouvement politique et religieux né de la nostalgie de Sion, permanente dans les consciences juives depuis l'exil et la dispersion, provoqué au XIXe siècle par l'antisémitisme russe et polonais, activé par l'affaire Dreyfus, et qui, visant à l'instauration d'un Foyer national juif sur la terre ancestrale, aboutit en 1948 à la création de l'État d'Israël ».

Ce qu'établissent les auteurs de dictionnaires, c'est un lien incontestable entre sionisme et sioniste et juif. L'objectif des sionistes et du sionisme est de créer une nation juive ou un Etat juif ou un « foyer national juif » dans des territoires où les Juifs ont vécu ou vivent depuis au moins trois millénaires. Ce n'est pas seulement « vivre au pays », comme dit Bové (quand il parle de lui ou des siens), mais aussi vivre dans un pays libre et souverain, où les Juifs seraient tenus pour des hommes. Or, de tous les peuples du monde, Tibétains, Kurdes, Palestiniens, Cheyennes, Basques, Tchouvaches, Tatars, etc. les Juifs sont les seuls dont le droit légitime à un Etat est contesté. Tout cela soulève la question de l'antisionisme. Les rédacteurs du Trésor de la langue française citent, pour illustrer ce qu'est l'antisionisme, cet extrait de la revue philosémite L'Arche : « l'antisémitisme est l'expression consacrée pour désigner exclusivement la haine des juifs à travers les siècles. Les années 60 ont forgé un autre mot pour désigner une forme déguisée de cette haine gratuite : l'antisionisme » (1986). Dans ce même dictionnaire, il est fait état d'un « Comité soviétique antisioniste » qui a milité, avec les moyens de coercition de la superpuissance qu'était alors l'URSS, afin que le sionisme soit défini comme la forme exacerbée du racisme, ce qui a été fait à l'ONU en 1976 (ou circa) sous les applaudissements frénétiques des représentants béats des pays musulmans et arabes.

Cette haine des Juifs qui s'exprime dans l'antisionisme est-elle avérée ?  Jacques Rossi, qui a été un agent actif de l'Internationale communiste de 1926 à 1937, a été condamné en 1937 à vingt-cinq années de travail forcé dans les glaces de Norilsk, au-delà du cercle polaire, pour avoir espionné, prétendaient les commissaires politiques de Staline, l'URSS au profit de la France et de la Pologne. Relégué à Samarcande en 1957, il n'a pu quitter l'URSS pour la Pologne qu'en 1961 et il a retrouvé son pays, la France, à la fin des années 1980. De son expérience, il a tiré un recueil de nouvelles, une biographie et surtout un admirable Manuel du Goulag, écrit en russe, traduit d'abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 au Cherche Midi. Dans cet ouvrage, qu'il présente sous la forme d'une encyclopédie, Jacques Rossi passe au crible les mots, les idées, les lois, les faits, les réalités tangibles du communisme. Il montre que la langue nouvelle ou TFT, prononcée « toufta », sert à dissimuler les réalités les plus atroces et qu'elle a pour seule raison d'être de nier les crimes commis. Aucun des mensonges dont la propagande nous rebat les oreilles depuis quatre-vingts ans ne résiste à l'examen. Ainsi, le Manuel du Goulag comprend une entrée sioniste, dans laquelle est révélé le sens que les communistes ont donné à ce mot à partir de 1947, quand l'ONU a décidé de créer au Proche Orient l'Etat d'Israël. Alors, les Juifs n'ont plus été des Juifs, mais des sionistes. Sioniste a remplacé juif dans la nouvelle langue russe. L'avantage qu'en ont tiré les communistes et leurs affidés a été important. Ils ont pu ainsi exprimer sans borne ni entrave la haine viscérale qu'ils vouent aux Juifs. En effet, précise Rossi, les mots sioniste et sionisme sont des insultes : « La propagande soviétique confère au nom sioniste une connotation insultante analogue à celle de youpin ». Youpin risquant d'être mal reçu, sioniste a servi de cache-sexe au racisme viscéral d'un régime qui a « nettoyé la terre russe de tous les insectes nuisibles » (Lénine, « L'émulation », in La Pravda, janvier 1918). On pense youpin, on dit sioniste. D'URSS, la TFT ou novlangue s'est répandue dans le monde entier et d'abord chez les thuriféraires de la Troisième et Quatrième Internationale. Quand gauchistes et musulmans d'un même élan déclarent qu'ils sont hostiles au sionisme, ils usent d'un mot écran qui cache le raciste youpin. Youpin vaudrait déshonneur, amende, prison à ceux qui, en France, le diraient en public. Les islamo-gauchistes le savent. Sioniste le remplace sans risque. « Nous sommes contre les sionistes » traduit le vieil et détestable « mort aux youpins ». On détourne la loi en usant de mots écran, tels sioniste. Les communistes, socialistes et gauchistes, docteurs ès fabrications de cache-sexe verbaux, sont assez prudents pour couvrir leurs réalités immondes des beaux fards de la tolérance universelle.

 

 

14 février 2010

Physiologie

 

 

 

 

Le nom latin physiologia, qui désigne les sciences naturelles et la physique de l'époque, est emprunté du nom grec composé de physis, « nature, manière d'être », et de logos, « discours, récit », et qui a pour sens « recherche ou dissertation sur les choses de la nature ». Physiologie est attesté au milieu du XVIe siècle dans une traduction de Vitruve : « la nature des choses, que les Grecs nomment physiologie ». Au début du XVIIe siècle (1611), la physiologie est définie par Cotgrave comme la « partie de la biologie qui a pour objet l'étude des fonctions et des propriétés des organes et des tissus des êtres vivants » (1799, physiologie végétale ; 1808, physiologie comparée ; physiologie générale ; 1833, physiologie humaine ; 1835, physiologie animale). Très vite les auteurs de dictionnaires transforment la physiologie en une science appliquée ou une technique médicale - Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « partie de la médecine, qui apprend à connaître la nature par rapport à la guérison de l'homme » ; Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des mots et des choses) : « partie de la médecine qui observe et considère la nature de l'homme par rapport à la guérison de toutes ses maladies » ; les encyclopédistes (1751-64, L'Encyclopédie) : « partie de la médecine qui considère ce en quoi consiste la vie, ce que c'est que la santé et quels en sont les effets » ; les académiciens (DAF, 1762 et 1798) : « partie de la médecine qui traite des parties du corps humain dans l'état de santé » (1762) et « partie de la médecine qui traite des principes de 'économie animale, de l'usage et du jeu des différents organes » (1798).

A partir de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française), la physiologie redevient une science « qui traite des phénomènes de la vie, des fonctions des organes, soit dans les animaux, soit dans les végétaux » (exemples : physiologie animale, ou simplement, physiologie ; traité, cours de physiologie ; physiologie végétale). Littré adopte la conception nouvelle : « terme didactique ; science qui fait partie de la biologie et qui traite des fonctions des organes dans les êtres vivants, végétaux et animaux » (physiologie animale, physiologie végétale, physiologie comparée). Il distingue même la « physiologie générale » (« qui, sans faire d'application à aucune espèce vivante déterminée, traite d'une manière philosophique et abstraite des phénomènes de la vie ») de la « physiologie spéciale » (« qui, prenant pour sujet d'étude une espèce vivante distincte, décrit le mécanisme de la vie dans cette espèce seule »).

Terme doublement scientifique, par son étymon grec et parce qu'il désigne une science exacte, physiologie connaît un immense succès au XIXe siècle, siècle qui s'est désigné comme celui du triomphe de la science et qui ne fut que scientiste. Comme d'innombrables autres termes scientifiques, il s'étend à tout ce qui est social, pour former le vocabulaire des sciences sociales alors en gestation. A compter de 1825, il commence à désigner l'étude « d'un état moral ou intellectuel, d'une classe sociale ou d'une profession ... considérés comme typiques ». On écrit une Physiologie des passions, une Physiologie du mariage, une Physiologie des mœurs et du langage (des voleurs), une Physiologie de l'employé, une Physiologie du rentier de Paris. Le paupérisme, l'amour, l'argent, le député, l'écolier, le diable, etc. ont chacun sa physiologie. Les académiciens notent, au passé composé, dans la huitième édition (1932-35) de leur dictionnaire cet emploi déjà ancien : « par extension, ce mot s'est employé pour désigner des essais traitant de l'étude physique et morale de divers caractères, de diverses conditions, etc. ». Ce sens, qui fleure bon le scientisme des sciences sociales, à savoir « étude du fonctionnement d'un mécanisme politique, intellectuel, social » (notez les termes qui se rapportent à la mécanique : « fonctionnement », « mécanisme »), est tenu pour « vieilli » par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Il est vrai que l'extrait qui illustre ce sens pue la naphtaline ou le formol, s'il est pris au premier degré : « (Pour le socialisme), l'économie politique, regardée par plusieurs comme la physiologie de la richesse, n'est que la pratique organisée du vol et de la misère », ou est lucidement prémonitoire, s'il est entendu ironiquement, le socialisme ayant montré des aptitudes inégalées dans l'organisation du vol et dans la fabrication de la misère. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l'Académie française, l'extension à la société de la physiologie est considérée comme close, étant renvoyée au XIXe siècle : « par analogie, vieilli, type d'étude qui s'attachait à décrire le fonctionnement d'un groupe social, d'un type humain, d'une institution, etc., et qui fut particulièrement en vogue au début du XIXe siècle ».

Parmi ces études, il y a la très fameuse et célèbre physiologie sociale, terme formé par Saint-Simon (non pas le duc, mais le comte), fondateur de la secte des saint-simoniens. Sainte-Beuve présente ainsi cette physiologie sociale : « espèce de travail minutieux et attentif (...), qui consisterait à chercher, même à travers les moindres rameaux, la circulation souvent insaisissable de chaque idée, à démontrer le cours de ce chyle subtil et nutritif jusqu'à un système de vaisseaux évident (...) » (1833). Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours) dévoilent le pot aux roses : « l'expression « physiologie sociale », créée par Saint-Simon vers 1813, a été reprise par Émile Durkheim pour désigner la sociologie ». Le gros mot est lâché : sociologie. La physiologie sociale est l'ancien nom de la sociologie et cet ancien nom a été en usage pendant le XIXe siècle. Au XIXe siècle, puisque les voleurs, l'argent, l'amour, l'employé, etc. étaient des objets de science, la société l'était aussi. Pourquoi pas ? Quand toutes les bornes sont franchies, il n'y a plus de limite. C'est de ce cloaca maxima qu'est sortie la sociologie, cette science des sciences, celle qui subsume toutes les sciences, la science de tout, la science sociale. Ce pedigree en dit plus sur la sociologie que tout traité savant.

 

 

 

 

13 février 2010

Métis, métisser, métissage


Du ça qui sort en reptations lentes...


Métissage est un terme de zoologiste - plus particulièrement de zoologiste de haras. Moderne, il désigne des techniques dont l'objectif est d'améliorer les races animales de peu de valeur par des expériences de laboratoire et par des croisements raisonnés. Dérivé du nom et adjectif métis, désignant dès le XIVe siècle un animal « engendré de deux espèces » et entendu au XIXe siècle au sens de « qui est engendré par deux êtres d'espèce différente, en parlant des animaux » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est attesté en 1837 dans le Dictionnaire de l'industrie manufacturière, commerciale et agricole (tome 6) de Baudrimont, qui l'emploie à propos des haras et au sens de « croisement des races ».

Littré est le premier à le faire entrer dans un dictionnaire : « action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur ». Ce mot, précise-t-il, « est réservé généralement pour les croisements pratiqués dans l'espèce ovine » et « pour les autres cas, on emploie de préférence le mot croisement ». Dans le Supplément publié en 1877, Littré ajoute quatre extraits du Bulletin de la Société d'Agriculture de France, dans lequel un dénommé Gayot emploie d'abondance métissage : « en un sens particulier, croisement par métis ; ce qui procure la création de races » ; « j'arrive au métissage, c'est-à-dire au croisement arrêté à la première ou à la deuxième génération en vue de créer une race intermédiaire » ; « à mesure que le métissage continue, la nouvelle race s'améliore ». Métissage s'applique aux seuls animaux : c'est du moins ce qu'en jugent Littré et les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : « croisement de races », qui illustrent ce seul sens de l'exemple suivant : « le métissage se pratique avec succès sur l'espèce ovine ».

C'est dans la seconde moitié du XXe siècle que métissage, tout en continuant à s'appliquer aux animaux ou aux plantes (terme de botanique et de zoologie : « croisement d'animaux, de plantes appartenant à des races ou à des variétés différentes, généralement dans le but d'améliorer celles-ci », Trésor de la langue française, 1971-94), s'étend aux êtres humains, et cela, bien que ce terme soit objectivement raciste, puisqu'il pose une hiérarchie entre les races (cf. Littré : « action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur »). L'histoire tragique du XXe siècle a beau montrer dans quels abîmes de barbarie sombre l'humanité quand elle s'abandonne à la science des races humaines, laquelle a pour débouché naturel le racisme, rien n'arrête le raciste métissage. Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : « croisement entre individus appartenant à des races différentes » et illustré par cet extrait sinistre : « l'esclavage, la guerre, l'Islam ont donné lieu à des métissages dont Nachtigal note les degrés entre Arabes et gens du Bornou » (Vidal de la Blache, Principes de géographie humaine, 1921). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, s'efforcent de distinguer les deux emplois. Il faut rendre acceptable l'idéologie du métissage, en masquant le racisme qui la sous-tend : « dans l'espèce humaine, croisement, mélange de races différentes » (exemples : « le métissage d'une population » et « par extension, métissage culturel ») ; et en biologie : « croisement entre deux races d'animaux ou deux variétés de végétaux de même espèce, par lequel on crée une race ou une variété nouvelle ».

L'histoire ou la genèse et les emplois du terme de métissage étant établis sans doute possible, il est effarant de constater que ce terme de zoologie raciale a pu être transporté aux relations entre les hommes et même à l'organisation sociale, sans que quiconque s'en émeuve, au point d'aller de soi (mais le nazisme n'allait-il pas de soi ?), et que, objectivement racial à l'origine - et même raciste -, il est devenu l'oriflamme du prétendu antiracisme à subventions et même la panacée censée annihiler le racisme. Pour le soi-disant philosophe Onfray, le métissage fait l'identité de la France. Tient-il donc les Français pour des mérinos ou des moutons à tondre ? Lutter contre le racisme par le racisme, c'est ouvrir la boîte de Pandore. N'en sort que la Bête immonde.

 

09 février 2010

De la télé réalité

 

Eloge de la télé réalité

 

 

La télé, qu'elle soit privée ou publique, hertzienne ou non, diffuse des images comme Buitoni fabrique ses macaronis : à la chaîne et tous pareils. Le petit écran est un filament répétitif et sans surprise. Les perles de cet ADN ne sont pas les pierres précieuses que fabrique la nature, mais elles ont tout à voir avec les grains de chapelets, que la télé égrène sous la forme d'images léchées, de cadrages soignés, de récits linéaires, etc. Ce n'est pas de l'académisme, ce n'est même pas de l'art pompier, c'est de la nullité sublime, c'est une fonction de x qui tangente zéro.

Au milieu de cet océan sirupeux, émerge un îlot escarpé et sauvage, qui est à la télé ce que Robinson Crusoë est au roman larmoyant du XVIIIe siècle. Cet îlot que les spectateurs découvrent avec le même ravissement que Robinson explorait son île est la télé réalité. Comparée au panthéon de conventions éculées qu'est la télé, la télé réalité est de l'art rebelle. Dans l'armée des images, elle est l'avant-garde, toujours devant, en avance d'un siècle ou deux. Audacieuse et martiale, elle ose. Et pourtant, on lui tourne le dos, on la méprise, on la toise de haut. Les bien pensants ont béé à En attendant Godot. Au lieu de cracher sur la télé réalité, ils devraient s'en délecter, car La Ferme en Afrique, pour ne citer que ce chef d'oeuvre, tient de Beckett ou de Duras ou du Théâtre du Soleil, pas de Simenon, encore moins de Becque. Les avant-gardes des décennies 1960-70-80 pendaient au gibet le Pouvoir avant de prendre le pouvoir tout court, elles brisaient les codes, non pas pour coder la brise, mais ouvrir de nouvelles voies à la Révolution, elles faisaient sortir l'art de l'académie pour en saturer les rues. Or, ces mêmes avant-gardes sont incapables de reconnaître dans la télé réalité leur enfant qui, pourtant, leur doit tout. Il ne se passe rien dans La Ferme célébrités en Afrique ? Mais croyez-vous qu'il se passe quoi que ce soit chez Beckett ? Les dialogues de Grégory et d'Aldo, de Brigitte et de Kelly, de Pascal et de Pascaline sont insignifiants ? Ecoutez Vladimir et Estragon, Hamm ou Clov : leur « dialogue » est de la même farine anodine que les bégaiements de nos trayeurs de chèvres. « Putaing de cong, les poules sont entrées dans l'enclos des lions » vaut largement le « c'est un arbre. - un arbrisseau. - un arbuste. Un arbrisseau » de Beckett, prix Nobel de littérature. Tityre et Mélibée parlaient en vers ; à La Ferme en Afrique, on fait dans la pose silencieuse et méditation zen. C'est de la métaphysique de l'incommunicabilité. Et quand les filles s'engueulent, elles le font avec la même rancune amère que les femmes de Duras. Les fermiers improvisent ? Que croyez-vous que Mme Mnouchkine, la Papesse du théâtre engagé LCR, apprenait à ses comédiens dans 1789 ou 1793 ? La télé réalité étend à la télé, « art bourgeois » s'il en fut, l'écriture de la subversion dont se pâmaient les révolutionnaires dans les années 1960-1970. S'ils ne reconnaissent pas leur enfant, c'est sans doute qu'il leur renvoie une image fidèle de ce qu'ils furent et qu'ils en ont honte.

Bien sûr, les mots télé réalité sont mal traduits de l'anglais. Ils signifient « la réalité télévisée » ou « la réalité à la télé », et non « la télé est la seule réalité qui soit ». Bien sûr, c'est un jeu. Comme la fête foraine, les bals du samedi soir, les lotos des associations de quartier, l'art dans la rue, les revues d'avant-garde et les installations, c'est fruste, bébête, simplet. L'imposture, si tant est qu'il y en ait une, tient au nom télé réalité, qui y est donné. Il n'y a guère de réalité dans ce jeu. Encore qu'il y en ait beaucoup plus que dans ce que montre chaque jour et à chaque heure la vraie télé en matière de fiction, de reportage ou d'informations, où la règle est le mensonge. Les séries policières Navarro, La Crim, Julie Lescaut, etc. ne veulent pas seulement divertir les citoyens, elles ont pour ambition de leur montrer la société française telle qu'elle est et éventuellement « ouvrir les yeux », faire « prendre conscience », sermonner. Dans ces séries, les criminels sont blancs, français de souche, parfois serbes ou slaves. Or, la population pénitentiaire est en majorité étrangère ou d'origine étrangère. Autrement dit, ces séries cachent la réalité, sans doute parce que la télé prend les citoyens pour des brutes ignares ou « fascistes » qui ne peuvent pas comprendre ce qui se passe dans leur propre pays. Les associations antiracistes se plaignent à juste titre que les populations d'origine étrangère sont absentes de la vraie télé. Il faut donc que l'origine des malfaiteurs de la vraie télé soit à l'image de ce qu'elle est dans la réalité. Il faut des quotas de malfaiteurs noirs, arabes, turcs, musulmans afin que le crime à la télé soit conforme à ce qui est observé dans les palais de justice et dans les prisons. Les séries ou films TV non policiers du samedi soir (la 3) ou du mercredi soir (la 2) mettent en images une idéologie de sacristie qui est encore plus convenue que les images. C'est du catéchisme de nido infantile ou de crèche autogérée. Comparée à cet Himalaya socialo-coco-gauchiste de mensonges, la télé réalité est vierge, innocente, pure. Elle ne crie pas la vérité, elle la hurle. La télé mensonge ressasse les thèmes de la société coupable, des salauds qui emploient des malheureux sans les payer, des fascistes qui pressurent les citoyens citron, du Mal qui dévore les proies innocents tombées entre leurs griffes acérées, etc. La télé réalité est citoyenne : elle n'égrène pas le chapelet de l'injustice sociale, elle ne manipule pas le réel, elle ne cherche pas à rendre les choses du monde conformes à l'idéologie socialo-coco-gauchiste. Enfin, elle montre la réalité ; enfin, les citoyens ne sont pas abusés ; enfin, ils accèdent à la nature des choses ; enfin, ils entendent des discours qui ne sont pas du semblant. Il ne reste qu'à énoncer ce slogan révolutionnaire : que toute la télé soit de la télé réalité ou qu'elle disparaisse.

 

 

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06 février 2010

Rapatrier

 

Emprunté au latin médiéval repatriare, ce verbe est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle au sens de « renvoyer dans son pays », conformément d'ailleurs à sa formation sur le nom patria, « patrie ». Il est employé dans ce sens en 1493 : « De ce pays james ne partira / Et s'il s'en va pour soy repatrier / Je iray quant luy ». Ces trois vers peuvent être traduits par « de ce pays, il ne partira jamais. Et s'il revient dans sa patrie, j'irai avec lui ». Voilà une décision courageuse que des femmes amoureuses, à la différence de l'héroïne de ce poème ancien, sont incapables de prendre aujourd'hui en France.

Pourtant, à partir du XVIIe siècle, ce premier sens s'efface en partie au profit d'un autre sens : « se réconcilier » et « réconcilier quelqu'un », seul sens que les lexicographes classiques relèvent. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : « raccommoder une personne avec une autre », qu'il illustre de ces exemples : « ce mari et cette femme se sont brouillés souvent ensemble, je les ai toujours rapatriés » ; « ces associés ont été quelque temps en procès, mais ils se sont rapatriés d'eux-mêmes ». Il ne fait allusion au sens premier que dans une remarque étymologique : « ce mot vient du latin repatriare, qui signifie revenir à sa patrie », qu'il tire du Dictionnaire étymologique de la langue française de Gilles Ménage (1650 et 1694 : « les Latins ont dit repatriare pour dire retourner en son pays... Et du mot repatriare, nous avons dit figurément se rapatrier pour dire se réconcilier »). Littré explique ce nouveau sens ainsi : « ce verbe, partant de la signification de ramener en sa patrie, a pris celle de remettre en son ancien état, réconcilier, comme dans l'exemple de d'Aubigné (« rapatrier à la cour », au sujet d'un protestant qui revient à la religion du roi), où rapatrier signifie aussi bien revenir (à la cour ») que se réconcilier (« avec la cour »).

Dans les six éditions du Dictionnaire de l'Académie française publiées entre 1694 et 1835, le seul sens relevé est le second : « réconcilier des personnes » (1694 : il y avait longtemps qu'ils étaient brouillés, on les a rapatriés ; ils se sont rapatriés de bonne foi ; ne voulez- vous pas vous rapatrier avec lui ?) ou « réconcilier, raccommoder des personnes qui étaient brouillées » (1762, 1798, 1835, mêmes exemples qu'en 1694). Le verbe est alors tenu pour familier : « il est du style familier », précisent les académiciens (de 1694 à 1835, en 1879 et en 1935). Mentionné comme vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94), il a été vivant pendant trois siècles.

Le sens historique reparaît, après une éclipse de plus de deux siècles dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré : « Ramener dans la patrie » (exemple : « ces matelots ont été rapatriés par les soins du consul français ») et « faire rentrer des troupes employées dans une expédition lointaine », sens que les académiciens glosent ainsi en 1879 : « renvoyer, ramener dans la patrie » ; et en 1932-35, ainsi « renvoyer, ramener dans son pays d'origine ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c'est bien ce sens-là qui est exposé : « réinstaller quelqu'un dans sa patrie ».

Les auteurs de dictionnaires ont beau définir rapatrier : « renvoyer dans son pays d'origine », ce verbe n'est jamais utilisé à propos des clandestins à qui il est fait obligation de quitter la France - ce qu'ils ne font jamais, sauf exception. De ceux qui, peu nombreux, partent, on dit, en novlangue, qu'ils sont « expulsés du territoire national », ce qui est inexact. « Rapatriés dans leur pays d'origine » devraient être les mots justes. Seuls les Français expulsés d'Algérie ont droit au beau nom de rapatriés. C'est que les clandestins sont tenus pour les fourriers d'un ordre nouveau et idéalement juste, métissé, pluriethnique, multiculturel et islamique. D'un messie invité à quitter la France, on ne peut pas dire qu'il rentre chez lui ou qu'il est rapatrié. Ce serait un doux et beau et agréable destin, qui pourrait être étendu sans difficulté à des centaines de milliers d'autres clandestins. Il faut dire qu'il est expulsé de France, en sous-entendant qu'il l'est sur l'ordre inhumain de très méchantes personnes, brutales et sans cœur, des fascistes, à n'en pas douter.

 

05 février 2010

Arabe

 

 

N'en déplaise aux professeurs de vertuisme et aux donneurs de leçons de moraline, aux Aubry, Cohn-Bendit, Joly, Thuram, Sabeg, journaleux et médieux, etc., la langue française, non pas celle des modernes métissés et métissées, mais celle des vieux Français, est imperméable au politiquement (idéologiquement ou moralement ou socialement, etc.) correct. Elle est comme le roseau de la fable. C'est une insoumise. Les oukases, consignes, directives, bulles, décrets, etc. glissent sur elle comme l'eau sur les plumes d'un canard.

En veut-on une preuve ? En voici une, fournie par le nom et adjectif arabe. Dans les six premières éditions du Dictionnaire de l'Académie française, publiées de 1694 à 1835, il est écrit ceci : « (arabe) n'est pas mis ici comme un nom de nation (le DAF n'est pas un dictionnaire de choses, mais un dictionnaire de mots, de sorte que les noms propres ou les mots se rapportant à des noms propres - pays, villes, personnes, peuples ou nations, par exemple - n'entrent pas dans ce dictionnaire), mais comme signifiant un avare qui rapine sur tout, qui exige au delà de la Justice » (1694, 1718, 1740) ou « signifiant un homme qui exige avec une extrême dureté ce qui lui est dû » (1762, 1798, exemple : il est cruel d'avoir affaire à lui, c'est un arabe) ; ou « il signifie quelquefois, dans le langage familier, un homme qui prête son argent à un intérêt exorbitant, ou qui vend excessivement cher, ou qui exige avec trop de dureté ce qu'on lui doit » (1835 ; même exemple que dans les deux éditions précédentes).

Ce sens-là, « homme avide d'argent », est attesté au XVIe siècle dans un ouvrage traitant de l'Histoire de l'Etat en France (1576) : « par ses rapines et rançonnements, il avait amassé de grandes richesses... Et de vrai il ne se trouva jamais un tel Arabe ». Les anciens lexicographes relèvent ce sens dont ils tentent parfois de démêler l'origine. Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1650) l'explique ainsi : « arabe pour dire un exacteur avare ; je crois que ce mot nous est venu des pèlerins qui voyageaient en la Terre sainte, à cause du mauvais traitement qu'ils recevaient des Arabes », lesquels, nonobstant, se targuent d'avoir pour socle de leur identité le sens de l'hospitalité. Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) le définit ainsi : « usurier, avare, sordide et vilain », sens qu'il illustre de ce vers de Boileau (Satires, 8) : « endurcis-toi le cœur, sois arabe, corsaire », sans en expliquer l'origine. De même Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « avare, cruel, tyran », illustré de ces exemples : « quand on a affaire à des sergents, ce sont des arabes qui tirent jusqu'au dernier sou » ; « les hôteliers de Hollande sont des arabes, ils rançonnent leurs hôtes » ; « cet usurier est un arabe envers ses créanciers, il ne leur relâche rien ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) simplifie les définitions antérieures : « au figuré, usurier, homme avide » (exemple : « c'est le plus arabe de tous les hommes »). Ce sens n'est plus dans les huitième (1935) et neuvième (en cours de publication) éditions du Dictionnaire de l'Académie française (est-ce dû à la peur de déplaire ?), mais il est relevé dans le Trésor de la langue française (1971-94), précédé, il est vrai, de quatre mentions (ce qui fait beaucoup de précautions pour un seul emploi) : « au figuré, péjoratif, familier et vieilli ; homme avare, dur dans les affaires, usurier ». Un extrait de Balzac (1830) illustre ce sens : « le monde dira que je suis un juif, un arabe, un usurier, un corsaire, que je vous aurai ruiné ! Je m'en moque ! », ainsi qu'un ouvrage de 1861 : « tenez, mon cher père, je ne suis pas aussi arabe que vous voulez bien le dire... je ne vous en demanderai qu'un prix bien doux... bien minime... ».

La première attestation de ce sens, en 1576, rend discutable l'hypothèse de Ménage : « ce mot nous est venu des pèlerins qui voyageaient en la Terre Sainte... ». Dès le XIVe siècle, les pèlerinages dans une Terre sainte, conquise par les ottomans, se font rares, à cause des bakchichs innombrables (du « racket ») grâce auxquels les pèlerins obtenaient l'autorisation d'aller dans telle ou telle ville ou la protection de tel ou tel chef de bande. C'est au XVIe siècle que l'esclavage est à son apogée en Méditerranée, les Arabes faisant de la razzia d'être humains, Italiens, Catalans, Castillans, etc. la principale source de leur enrichissement. Les réalités du monde ont fait de ce mot un terme de mépris, destin que connaissent aujourd'hui fasciste, facho, nazi, etc.

 

04 février 2010

Populisme, populiste

 

 

 

Chaque jour, des intellos de Sciences Po ou des media ou des Hautes Etudes, intellos au QI de grenouilles voulant se faire plus grosses qu'un troupeau de bœufs et persuadés d'être d'un sang supérieur, dissertent du populisme sans jamais définir ni populisme, ni populiste.

Populisme ni populiste ne sont pas enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française publiées de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans un ouvrage intitulé La Russie moderne et le nom populiste est attesté en 1907 au sens de « membre d'un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste ». En 1929, populiste est en usage pour qualifier des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l'action de leurs romans dans les milieux populaires, au sens ancien de ces deux mots, et non dans le sens euphémique où Besancenot de Pellepoix entend aujourd'hui quartiers populaires (comprendre « islamisés »). Le populisme est défini comme une « école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires » dans le Trésor de la Langue française (1971-94), dont les rédacteurs ajoutent : ce « mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d'excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste » (in Arts et littérature, 1936), prix qui a été décerné en 1937 à Sartre Jean-Paul pour La Nausée. C'est aussi un « courant pictural et cinématographique qui s'attache à dépeindre la vie des milieux populaires ».

Dans ces mots et dans ce qu'ils désignent ou ce qu'ils signifient, il n'y a rien qui mérite le pilori, le gibet ou la potence, qui sont pourtant promis à ceux à qui le crime de populisme est imputé.

Pour ce qui est de l'histoire, populisme et populiste sont des mots russes. Ils ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un « mouvement politico-social qui voulait entraîner l'ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste ». Une citation de Camus (in l'Homme révolté, 1951) illustre cet emploi : « on a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu'on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré ». Les populistes étaient souvent des jeunes gens, issus de très bonnes familles et ayant fait de vraies études, qui voulaient en finir avec l'apartheid russe. Pour cela, ils allaient vers le peuple et apprenaient à lire et à écrire aux moujiks, aux portefaix, aux manœuvres, aux domestiques. Il y a dans les romans de Tolstoï des populistes qui sont éminemment généreux et qui sacrifient leur destin social au bien-être du peuple. Le comte Tolstoï lui-même, cet écrivain de génie, était de toute évidence populiste.

Or, à partir du moment où Lénine et les bolcheviks ont réussi leur coup d'Etat, ils ont désigné les populistes comme leurs ennemis : une balle dans la nuque ou vingt ans de Goulag. Ils les ont donc éliminés, décidant que leurs thèses étaient inspirées, non pas par Satan, mais par la trahison de la lutte des classes. De fait, les gentillets populisme et populiste sont devenus en URSS des mots suintant la haine que les tyrans vouent au peuple ; et comme ils étaient des mots de haine en URSS, ils le sont devenus aussi tout naturellement en France, où politologues distingués du Monde, ENA et Sciences Po, sociologues vigilants, intellos de tout poil avalisent, le doigt sur la couture du pantalon, l'oukase du Parti Communiste de l'Union soviétique.

Le Trésor de la langue française (1971-94) qui est aussi, hélas, le trésor de la langue des engagés, confirme cela. Le populisme est par extension « tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu'entité indifférenciée ». Cette entité indifférenciée n'est pas de la langue française, mais de la logorrhée idéologico-politique engagée en enragée. Pour en entendre le sens, il faut la décrypter. Tenir le peuple pour une « entité indifférenciée » n'est un mal, le mal absolu même, que pour les marxistes. C'est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une « entité » de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : « le populisme est dénoncé comme l'idéologie du « petit producteur » utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste ». Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l'occasion s'en présente, en encyclopédie soviétique, c'est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Extrait d'un ouvrage intitulé Marxisme (1982), il est reproduit tel quel, sans rire ni ironie, ce qui fait de nos glorieux lexicographes nationaux, CNRS et tutti quanti, les perroquets de l'idéologie soviétique, feue aujourd'hui, mais bien vivante en 1980.

Outre la haine que les marxistes y vouent, ce qui fait de populisme et de populiste des mots bas et méprisants tient à l'emploi fréquent qui est fait de ces mots en anglais, où ils sont attestés dès 1892, pour désigner des partis politiques ou des idéologies qui font horreur aux très grands bourgeois libéraux. Les auteurs du Oxford Advanced Learner's Dictionary of Current English (1974) définissent populism ainsi : « government or politics based on an appeal to popular sentiments or fears ». Il ne faut donc pas s'étonner que des mots pourvus de tels pedigrees, ainsi que les réalités qu'ils désignent, soient chez les intellos au QI de grenouilles (grenouilles de bénitier, évidemment) des termes de mépris.

 

03 février 2010

Escalade

 

Escalade (de la terreur, des menaces, de la violence, etc.)

 

 

Emprunté à la langue provençale, escalade est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. C'est un terme militaire qui désigne l'assaut donnée à une forteresse ou à une ville protégée par des murailles au moyen d'échelles. C'est ainsi qu'il est défini dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 (« attaque d'une place avec des échelles, assaut que l'on donne avec des échelles » ; aller, monter à l'escalade ; ils emportèrent la place par escalade ; la muraille est trop haute, elle est hors d'escalade) à 1932-35 (« terme d'ancienne stratégie, assaut d'une position au moyen d'échelles ») et dans la neuvième édition (en cours de publication : « anciennement, assaut donné à une position élevée de l'ennemi, à une place forte, en utilisant des échelles » ; l'escalade d'un rempart, d'une muraille ; aller, monter à l'escalade ; donner, tenter l'escalade ; une muraille hors d'escalade (vieilli), trop haute pour permettre l'escalade). D'Alembert et Diderot, éditeurs de L'Encyclopédie (1751-64) consacrent un long article pour expliquer les différents moyens d'utiliser l'escalade dans « l'art militaire » : « la méthode de s'emparer des villes par l'escalade était bien plus commune avant l'invention de la poudre qu'aujourd'hui : aussi les anciens, pour s'en garantir, prenaient-ils les plus grandes précautions. Ils ne terrassaient point leurs murailles, et ils les élevaient beaucoup, en sorte que non seulement il était besoin d'échelles pour monter dessus, mais encore pour en descendre dans la ville (...) Pour bien réussir dans l'escalade d'une ville, il faut d'abord une connaissance parfaite de la place et de ses fortifications, afin de se déterminer sur le côté le plus facile à escalader et le plus négligé par l'ennemi. Il faut avoir provision d'un grand nombre d'échelles, afin de pouvoir faire monter un plus grand nombre de gens en même temps ; être munis de pétards, pour s'en servir pour rompre les portes et donner entrée aux troupes commandées pour soutenir l'entreprise. Pour trouver moins d'obstacle de la part de l'ennemi, il faut le surprendre : un ennemi qui serait sur ses gardes à cet égard serait bien plus difficile à être forcé, parce qu'il est aisé de se défendre contre l'escalade lorsqu'on est prévenu », etc.

Le mot entre dans le vocabulaire de la justice à compter du début du XVIIIe siècle pour désigner l'action de pénétrer indûment dans un lieu clos en passant par la fenêtre, le toit, en franchissant un mur, etc. Ce sens est relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française à partir de la sixième édition (1835) : « il se dit aussi de l'action d'un voleur qui se sert d'une échelle ou de tout autre moyen pour s'introduire quelque part en montant » (les circonstances d'escalade et d'effraction aggravent le délit). Il est ainsi défini dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action d'un voleur qui s'introduit quelque part en franchissant un obstacle, mur ou haie ». Le crime de vol à l'escalade est ainsi exposé dans le Code pénal : « est qualifiée escalade toute entrée dans les bâtiments, cours, basses-cours, édifices quelconques, jardins, parcs et enclos, exécutée par-dessus les murs, portes, toitures ou toute autre clôture ». Escalade entre dans le vocabulaire de l'alpinisme en 1816 au moment où l'alpinisme commence à se constituer comme discipline sportive et de loisirs ; puis dans le vocabulaire du cyclisme pour désigner la montée des cols à vélo. Cet emploi entre dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l'Académie française : « spécialement, alpinisme, action de gravir une pente abrupte, un rocher, une paroi montagneuse » (l'escalade d'un escarpement rocheux ; de la face nord du Cervin ; escalade libre, où le grimpeur utilise seulement les prises et les appuis que lui offre le rocher ; escalade artificielle, où le grimpeur s'élève à l'aide de pitons plantés dans le roc pour lui servir d'appui).

L'emploi moderne d'escalade, sous-tendu par le sème de « gradation », est postérieur à la seconde guerre mondiale. Il est emprunté du nom anglais escalation, dérivé du verbe to escalate : « increase, develop, intensify by succesive stages » (Oxford Advenced Learner's Dictionary of Current English, 1974). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce nouveau sens « modernissime », fort répandu dans la presse prétendument sérieuse, Le Monde ou Le Figaro, ou qui répugne aux usages abusifs, est défini ainsi : « au figuré, augmentation progressive, comme par paliers successifs, des moyens utilisés dans un conflit, une compétition, ou une action donnée ». Les exemples cités sont « risque, menace d'escalade ; « la mécanique de l'escalade », c'est-à-dire l'engrenage qui oblige chacune des deux parties à renchérir sur les initiatives de l'autre (1966) ; le seul moyen d'arrêter l'escalade des taux d'intérêt est de mettre un terme à l'inflation (1969). Les taux d'intérêt partant à l'assaut d'une forteresse en grimpant sur des échelles ! Que l'image est jolie, pourrait-on dire en parodiant un poète. Il semble qu'en moins de trente ans, escalade se soit étendu à d'autres réalités qu'aux menaces de guerre (la « gesticulation », disaient les stratèges du Monde) ou aux taux d'intérêt, comme l'atteste l'article (assez long, quatre acceptions sont distinguées) que les académiciens consacrent à ce mot dans la neuvième édition de leur dictionnaire. Voici la quatrième acception : « figuré, accroissement progressif des moyens mis en œuvre dans un conflit par chacun des adversaires » et « par extension, augmentation rapide, montée brutale », comme dans l'escalade de la violence, l'escalade des prix. De l'attaque d'une place forte à l'augmentation des prix ou de la guerre à l'économie : le destin de ce terme d'art militaire est un condensé de l'évolution récente du monde.

 

 

 

02 février 2010

Dialogue

 

 

 

Dialogue (des cultures, des religions, des civilisations, social, homme de dialogue, etc.)

 

 

Le mot est emprunté du latin classique, lequel l'a emprunté au grec. Il est attesté au début du XIIIe siècle dans le seul sens « d'entretien entre deux ou plusieurs personnes ». C'est dans ce sens qu'il est relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 à 1798 (« entretien de deux ou plusieurs personnes »), les académiciens ajoutant que « en ce sens, il ne se dit guère que dans le style familier ». Dans les éditions ultérieures, 1832-35, 1879, 1932-35, la mention « style familier » ou « familier » est maintenue, mais elle disparaît de l'édition en cours de publication (la neuvième), alors que la définition évolue légèrement, oscillant en 1835 et en 1879 de « entretien, conversation » à « entretien entre deux personnes » en 1932-35, pour revenir dans l'édition en cours à la définition de 1694 : « entretien entre deux ou plusieurs personnes ».

Le premier sens de ce mot est stable ; le second sens, relevé par Nicot en 1606 dans son Trésor de la langue française l'est aussi : c'est livre où plusieurs devisent ensemble (1606), ce que les académiciens glosent ainsi en 1694 : « il se prend particulièrement pour un entretien par écrit de deux ou de plusieurs personnes » (les dialogues de Platon, de Lucien, de Cicéron ; faire, composer des dialogues). La définition se maintient en 1718, 1740, 1762, 1798 et éditions suivantes).

La référence au théâtre apparaît indirectement dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788) : « dialogue est proprement un entretien de deux ou plusieurs personnes » (« il n'est que du style familier ») ; « il se prend plus particulièrement pour un entretien par écrit » ; « dialoguer, c'est faire parler entre eux plusieurs personnes ; on ne l'emploie qu'au passif : « cette scène est bien dialoguée : le dialogue y est juste, naturel, vif, animé, etc. » Les académiciens ne relèvent l'emploi de dialogue au théâtre qu'à compter de la cinquième édition (1798) : « on dit d'un auteur dramatique qu'il entend bien l'art du dialogue pour dire qu'il fait bien dialoguer ses personnages » et en donnent une définition précise en 1835 : « (dialogue) désigne aussi ce que disent entre eux les personnages d'une pièce de théâtre, d'une églogue, d'un entretien supposé ; et la manière dont l'auteur fait parler entre eux les personnages qu'il met en scène » (ce dialogue manque de vérité ; cet auteur ne soigne pas assez le dialogue ; il est rare qu'un dialogue symétrique soit naturel ; dialogue sans suite, rapide et animé ; il entend bien l'art du dialogue ; son dialogue est ordinairement froid et sans esprit ; sa pièce est toute en dialogue, il n'y a point d'action).

 

Au début du XIXe siècle, les principaux sens du mot sont en place aussi bien chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « entretien entre deux personnes » ; « par extension, ouvrage littéraire en forme de conversation » ; « manière dont un auteur dramatique fait parler ses personnages ») que dans le Dictionnaire de l'Académie française (1932-35 : « entretien entre deux personnes » ; « il désigne par analogie ce que disent entre eux les personnages d'une pièce de théâtre, d'une églogue, d'un entretien supposé et la manière dont l'auteur fait parler entre eux les personnages qu'il met en scène » ; « il se dit aussi de certains ouvrages d'esprit qui ont la forme d'un entretien, d'une conversation entre deux ou plusieurs personnes »).

Dans la seconde moitié du XXe siècle, cette belle ordonnance, quelque peu littéraire ou culturelle, est chamboulée par la modernité, laquelle, et ce n'est pas là son moindre défaut, est dialogueuse en diable - surtout quand il faut noyer le poisson, parler pour ne rien dire, endormir les citoyens, dorer la pilule ou la faire avaler, etc. D'ailleurs, dans la définition du mot, entretien (entre deux personnes) est remplacé dans le Trésor de la langue française (1971-94) par communication, un des mots fétiches de la modernité, son alpha et son oméga (pour elle, tout commence et tout finit dans la communication) : « communication le plus souvent verbale entre deux personnes ou groupes de personnes ; par métonymie, le contenu de cette communication ». Le mot étant moderne, il colonise le vocabulaire syndical et politique, où il a pour sens « conversation, discussion, négociation menée avec la volonté commune d'aboutir à une solution acceptable par les deux parties en présence » (exemples : établir, nouer, refuser, rompre le dialogue. Cf. également entretiens, pourparlers, table ronde, tapis vert). Le plus comique est que le dialogue politique et syndical est le plus souvent un dialogue de sourds, ou, comme il faut dire en novlangue, un dialogue de malentendants : « conversation qui, au bout d'un certain temps, se révèle impossible entre deux ou plusieurs personnes par refus mutuel d'écouter le point de vue de l'autre » (ce qui semble être la règle). Ces sens modernes sont ainsi exposés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) : « spécialement, dans la langue politique et syndicale, discussion ouverte entre deux partis, deux groupes, en vue d'établir les bases d'un accord ou d'un compromis ». Jadis, l'homme accompli était l'homme d'action ; désormais, c'est l'homme de dialogue « ouvert aux vues, aux arguments de la partie adverse ». Les anciens spécialistes de l'écoute et du dialogue, à savoir les curés, ayant disparu, ils ressuscitent dans les modernes dialogueurs et dialogueuses, lesquelles n'écrivent pas de dialogues de films ou de comédies, mais font de la modernité politique et sociétale (comme il faut que l'on dise aujourd'hui) le grand théâtre de la vanité et l'immense scène des vanités.

 

 

01 février 2010

Diversité (retour)

 

 

La diversité est le nouvel horizon de la France, surtout de la France d'après : le nouvel et le seul. Il n'y en a plus aucun autre. Foin de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. La diversité est le nec plus ultra, l'alpha et l'oméga, la réponse à tout de Mme et M. Sarkozy, de Mmes Royal, Aubry, Buffet, de MM Bayrou, Sabeg, Besancenot, du CRAN, du PMF et UOIF, des grandes mosquées de Paris, Créteil, Lyon, Evry, de la LCR, du PCF, du PS, etc.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit la diversité comme « l'état de ce qui est divers » : de l'état, la diversité va à l'Etat. Elle est ce qui est, elle va devenir ce qui doit être. Elle est le fait, elle sera le droit. Autrement dit, faire de la diversité le nouvel horizon de la France, c'est faire de la réalité une obligation. En France seulement, surtout pas au Maroc, ni en Algérie, ni au Mali, ni en Arabie évidemment, pays à qui la diversité fait défaut et qui auraient besoin, ne serait-ce que pour prouver qu'ils ne sont pas totalement barbares, de métisser leur uniformité obligatoire d'un brin de diversité.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), le sens usuel de « état de ce qui est divers » est illustré d'un extrait éloquent des Principes de géographie humaine (1921) du géographe Vidal de la Blache : « l'homme s'intéresse surtout à son semblable, et, dès qu'a commencé l'ère des pérégrinations et des voyages, c'est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention ». L'ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c'est dans les empires, quels qu'ils soient ou aient été, coloniaux ou non, que la diversité est la règle. La diversité de l'Algérie, du Maroc, de l'Egypte, de la Turquie, etc. ont été balayées, en quelques années, par de grandes politiques de purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l'immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l'ancienne diversité de l'empire qu'elle a longtemps contrôlé. La diversité se marie à merveille à la tyrannie : tous divers, pourvu que ce soit l'échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition qu'elle fasse allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps des Habsbourg. Hitler s'accommodait de toutes les diversités, surtout de l'islamique. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l'arc-en-ciel, à condition qu'il fût sien et sans juif. Il est donc dans l'ordre des choses que la diversité soit le mot d'ordre des tout puissants de l'empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire répètent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) soit la France, à condition qu'elle soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde.

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la Langue française sont les seuls à noter que le sens latin s'est maintenu en français. Certes, il est précédé de la mention vieilli : « caractère de ce qui est opposé, contradictoire ». Les synonymes en sont divergence ou opposition. Chez Maine de Biran, contrariété est le synonyme de diversité : « cette diversité ou contrariété des besoins » (1816). Une phrase du philosophe Maurice Blondel (1893) illustre ce sens vieilli : « par l'action s'entretient donc et se resserre l'unité du mécanisme vital, qui, formé d'un assemblage de parties, n'a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager ». En latin, diversus, du verbe divertere (« se détourner, se séparer, divorcer, être différent »), dont dérive diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot avec deux sens : « à l'opposé d'un point » et « allant dans des directions opposées ou diverses ». Le nom diversitas a pour premier sens « divergence » ou « contradiction » et pour second sens « variété » ou « différence ». C'est ce second sens qui est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie française (1694, 1762, 1798, 1835) : « variété, différence » et illustré par les exemples : « diversité de religion, de vie, de fortune, d'objets, d'occupations, d'esprit, d'humeurs, d'opinions ; étrange, agréable diversité ; quelle diversité ! »

Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui du latin, à savoir « contradiction, divergence, contrariété », sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ? La diversité cache aussi la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l'opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n'est pas le canton d'un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et de conflits sans fin.