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10 mars 2010

Alertes

 

Alerte renferme dans son sens et dans ses emplois l'essence de notre époque. Depuis une ou deux décennies, les autorités, de quelque niveau qu'elles soient, multiplient les alertes météo, les alertes neige et avalanches, les alertes de différentes couleurs (orange, rouge, vert, bleu), les alertes enlèvement, les alertes environnement, les alertes incendie, les alertes épidémie ou grippe ou virus, les alertes coup de chaleur ou canicule, les alertes accident ou bouchon, etc. La précaution est l'avers et l'alerte le revers du même principe : « gouverner, c'est prévoir » ou mieux « gouverner, c'est prévenir ».

C'est un terme de guerre emprunté de l'italien. Le groupe de mots préposition + article + nom, all'erta, signifiant « sur la hauteur », est employé, en cas de danger, pour avertir la population menacée d'une ville ou d'un village d'aller se réfugier dans des endroits difficiles d'accès. La locution all'erta a pris le sens de « sur ses gardes » en italien et, attesté à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, le calque français être à l'erte a signifié « être sur le qui-vive », « être sur ses gardes ». Les trois mots de cette locution se sont soudés pour former à la fin du XVIe siècle l'adjectif alerte, « vigilant, qui se tient sur ses gardes », puis (fin du XVIIe siècle) « prompt à agir », et, au XVIIIe siècle, le nom alerte (Buffon : « La souris ne sort de son trou que pour chercher à vivre ; elle ne s'en écarte guère, y rentre à la première alerte.... »). Ces trois emplois sont exposés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française : « adverbe, debout, soyez sur vos gardes, prenez garde à vous » ; « adjectif de tout genre, qui est vigilant et qui se tient sur ses gardes ; et aussi gai, vif ; et il se dit d'un jeune garçon et d'une jeune fille » ; « il se prend aussi substantivement, et alors il est féminin : donner une vive alerte ; nous avons eu cette nuit trois ou quatre alertes ». A partir de 1762, les lexicographes distinguent ces trois emplois, aussi bien Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens (1798, 1832-35, 1879, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « locution interjective, debout, garde à vous » ; « substantif féminin, appel à la vigilance » ; « adjectif, qui est vigilant, qui se tient sur ses gardes ; prompt à voir et à saisir ; vif, agile ».

Dans le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et ceux de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) consacrent à alerte, se lisent, comme à livre ouvert, les raisons du triomphe moderne de ce terme de défense civile et militaire. C'est un « signal, généralement sonore, ou appel avertissant d'un danger imminent et engageant à prendre les dispositions nécessaires pour l'éviter » (sonnerie d'alerte (plus usuel sonnerie d'alarme), cri d'alerte, à la première alerte, en cas d'alerte, fausse alerte, donner l'alerte (donner l'alarme, alerter) » ; « (en cas de maladie, de sinistre) appel à l'aide, doublé d'une demande d'intervention et d'assistance immédiates, adressé à la personne ou à l'organisme compétents (médecin, pompiers etc.) » ; « (en cas de guerre), signal prévenant une force militaire d'une attaque ennemie, lui imposant de prendre les mesures de sécurité voulues et de se tenir prête à intervenir » (alerte de sentinelle ou de poste, alerte du bon Dieu ou du Saint-Sacrement, alerte d'incendie ou de feu, alerte de service, alerte de caporal chef de poste) » ou « signal avertissant la population d'une attaque ennemie (bombardement aérien, approche de blindés...) et l'invitant à prendre les dispositions de défense passive prévues » (signal d'alerte, système d'alerte, alerte aérienne, alerte aux gaz, aux blindés) ; « état de défense face à un danger, à une situation critique ; durée de cet état » (en alerte, état d'alerte) ; « menace précise et soudaine d'une situation critique et alarmante ; émotion, inquiétude ressenties en présence de cette menace » (Trésor de la langue française).

La neuvième édition du DAF a commencé à être publiée en 1994 ; l'article alerte a donc été rédigé il y a près de vingt ans. Vingt années de langue française, pour une langue qui a plus d'un millénaire, c'est peu. Pourtant, les innombrables emplois actuels - alerte neige, rouge, tempête, incendies de forêts, canicule, enlèvement, etc. - n'y sont pas encore recensés, pas plus qu'ils ne le sont dans le TLF (1971-94). En revanche, l'emploi militaire est exposé : « avertissement d'être sur ses gardes ; signal prévenant d'une attaque de l'ennemi » et « état de défense consécutif à l'annonce d'un danger », ainsi qu'une esquisse timide des emplois civils actuels : « signe qui indique un danger éventuel et provoque l'inquiétude ; une alerte sans gravité ; l'alerte a été chaude, le danger est passé, mais il a été sérieux ; à la première alerte, appelez le médecin ; réagir à la moindre alerte ». Lors la seconde guerre mondiale, il a été tué plus de civils (innocents par définition, puisqu'ils ne participaient pas aux combats, sauf exception) que de soldats en uniforme ; et les villes ont été les cibles des bombardiers. Dans ces conditions, l'alerte a été un moyen de défense passive.

La guerre est morte. Les Occidentaux aspirent si fort à la paix universelle qu'ils se sont persuadés qu'il n'y aura plus jamais de guerre (encore que...), mais ils ont maintenu l'usage de l'alerte en temps de paix. On ne sait jamais. Ce qui reste des guerres passées, c'est la certitude que le danger a besoin de fonctionnaires et assimilés pour l'exorciser - pardon l'administrer ou le « gérer » - et qu'il convient de s'organiser pour y faire face ; et comme la France ne manque pas d'administrations, ni d'administrateurs, elle a imaginé des alertes de tout. Le danger n'est plus une armée ennemie, mais la nature, les réalités du monde ou des événements, tempête, canicule, incendies de forêts, etc. qui étaient tenus il y a un siècle pour des aléas.

 

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