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11 mars 2010

Nuisible

 

 

Il n'y a pas de meilleur ouvrage que Le Manuel du Goulag (Jacques Rossi, Cherche-Midi, 1997) pour comprendre les langues qui émanent de la « modernité » ou qui l'expriment, dont la LNF : « jusqu'au milieu des années 1920, écrit Rossi, le terme « nuisible » désigne exclusivement les insectes et autres animaux portant préjudice à l'agriculture. Puis la propagande soviétique accole cet adjectif aux individus que le Parti (communiste, évidemment) rend responsables de la misère causée par sa propre incompétence économique ». Le nuisible est un saboteur et les activités nuisibles du sabotage. A partir de 1928, ce terme de propagande est en usage dans l'Etat soviétique et devient la dénomination de crimes sanctionnés par une exécution ou par 20 ans de travaux forcés dans les glaces de Sibérie. Rossi aurait pu préciser que le premier à avoir ainsi dénommé des êtres humains est Lénine, dans ce fameux manifeste « De l'émulation », publié par la Pravda en janvier 1918, Lénine encourageant tous les membres du Parti, tous les militaires, tous les policiers, tous les fonctionnaires « à nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles » qui la polluent.

La France n'est pas l'Union soviétique, sinon dans quelques abcès où le Parti communiste et ses dépendances, syndicales et gauchistes, se sont incrustés. Dans la langue des siècles classiques et jusqu'au XXe siècle, nuisible n'est jamais un nom et, comme adjectif, il est employé pour qualifier des choses - ou éventuellement des animaux, jamais des êtres humains. Nuisible, dérivé de nuire, est défini ainsi au XVIIe siècle : « qui peut nuire » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses), l'exemple qui illustre ce sens limitant l'emploi de cet adjectif à des choses : « il n'y a point de vent qui ne soit nuisible ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 à 1798 : « adjectif de tout genre, dommageable, qui nuit » (exemples : cela est nuisible à vos affaires ; nuisible à la santé ; nuisible à la vue). Le seul lexicographe classique qui cite un exemple où nuisible se rapporte à des animaux est Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « incommode, dommageable » (exemples : « tous excès sont nuisibles à la santé ; l'élévation de ce mur est fort nuisible à ma maison, me bouche mes vues ; il est permis de tuer tous les animaux nuisibles au genre humain), ce dernier exemple étant repris par les académiciens en 1835 : cela est nuisible à vos affaires ; nuisible à la santé, à la vue ; tout excès est nuisible ; détruire les animaux nuisibles, ainsi que par Buffon (« En général, on trouve les animaux nuisibles des continents dans toutes les îles qui en sont fort voisines, et jamais dans celles qui en sont fort éloignées ») cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C'est dans la langue moderne que nuisible s'emploie comme nom : (Trésor de la langue française, 1971-94) : « en particulier, le plus souvent au pluriel,  animal nuisible, animal sauvage qui cause des dégâts au gibier et aux cultures, et dont la chasse est autorisée en dehors de la période d'ouverture, en vue de la régulation des populations » et « par ellipse, les nuisibles, substantif masculin pluriel ». Dans cet extrait (1976) d'un journal écologiste, la mise de nuisibles entre guillemets prouve que la notion, même quand elle se rapporte aux animaux, est source de doutes justifiés : « si vous possédez ces vastes propriétés, vous devrez en outre obligatoirement y assurer la destruction des « nuisibles », vous offrir un ou plusieurs gardes-chasses et payer diverses taxes (Le Sauvage, 1976). Cet emploi est signalé dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « spécialement, les animaux nuisibles, qui attaquent les animaux utiles à l'homme et le gibier, causent des dégâts aux récoltes, et que la loi autorise à détruire à tout moment. Le renard, le blaireau, la belette, le ragondin sont déclarés animaux nuisibles. Substantivement, faire la chasse aux nuisibles.

Aucun de ces lexicographes ne signale l'emploi de nuisibles pour désigner des êtres humains, emploi qui est pourtant attesté, ne serait-ce que dans cette maxime de Gorki (le cher camarade de Lénine) : « il n'y a pas de gens inutiles, il n'y a que des gens nuisibles » ou, ironiquement, chez Desproges : « le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme ». Pourtant, c'est ce sens-là qui sous-tend le titre de la célèbre et sartrienne et maoïste Cause du Peuple en 1972, au sujet du crime de Bruay-en-Artois : « seul un bourgeois a pu commettre ce crime » (le bourgeois est un nuisible) ou encore cet extrait du Lys rouge (Anatole France, 1894) : « toute idée fausse est dangereuse. On croit que les rêveurs ne font point de mal, on se trompe : ils en font beaucoup. Les utopies les plus inoffensives en apparence exercent réellement une action nuisible. Elles tendent à inspirer le dégoût de la réalité » et même de vrais crimes, de masse ou contre l'humanité, comme le prouve le bilan de « l'utopie communiste ».

 

 

 

 

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