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23 mars 2010

Lumière des livres 22

 

Sa vie et d'autres vies que la sienne

 

 

Les huit romans d'Emmanuel Carrère, publiés par le même éditeur, P.O.L., dont certains ont connu un vrai succès, La classe de neige, L'adversaire, Roman russe, forment une œuvre dont on commence à percevoir, sous une série d'invariants, à la fois les intentions et le sens ou les raisons d'être. Emmanuel Carrère compte parmi ces écrivains contemporains qui, tels Mme Ernaux (La place, Les années) ou Christophe Donner, auteur en 1998 d'un essai intitulé Contre l'imagination (Fayard), dans lequel il oppose à la fiction, aux histoires forgées, à l'invention romanesque la force de l'autobiographie ou la vérité des faits, se défient de la fiction et qui, plutôt que de raconter des histoires imaginées comme l'ont fait les grands romanciers du passé ou plutôt que d'opposer au chaos du monde réel un univers verbal ordonné, en partie controuvé, préfèrent raconter des histoires vraies ou, plus exactement, puisque l'art du récit se réduit chez eux à une simple énonciation, dire des vies : les leurs, comme le fait Mme Ernaux ou comme l'a fait Emmanuel Carrère dans Roman russe, mêlant à sa vie celles de personnes vivantes ou ayant effectivement existé, ou bien la vie des proches de l'écrivain ou de personnes qu'il n'a pas connues, comme Christophe Donner dans Un roi sans lendemain, Annie Ernaux dans La Place, parfois avec leur assentiment, comme dans L'Adversaire ou comme ce dernier livre (les mentions roman ou récit n'apparaissent ni sur la couverture, ni sur la page de titre), au titre éloquent, D'autres vies que la mienne, et qui pourrait tenir lieu de manifeste en faveur d'une littérature qui se déprend de toute fiction pour ne saisir que le réel, livre que son auteur présente comme une « commande » que lui ont passée deux des personnes, étrangères l'une à l'autre, dont il raconte la vie ou un fragment de vie et les drames.

Les histoires racontées ne sont pas, à proprement parler, des histoires, mais des enquêtes ou des documentaires recensant les faits avérés, dont le narrateur a été le témoin, lesquels faits auraient été tenus par les romanciers « réalistes » de jadis pour secondaires et n'étaient racontés ou rapidement évoqués que pour faire vrai. Dans D'autres vies que le mienne, ces petits faits sont au centre du livre, ils en font même tout le sujet. Il n'y a rien d'autre qu'eux : Juliette, une fillette emportée par la vague du raz-de-marée de décembre 2005, au Sri Lanka, quasiment sous les yeux de ses parents ; et la mort de Juliette, la belle-sœur de l'écrivain, mère de trois fillettes, victime d'un cancer. En eux-mêmes, ces faits n'ont rien de singulier. Chaque jour, des enfants se noient sous les yeux de leurs parents, dans une piscine, parfois même dans une baignoire ; chaque jour, des hommes et des femmes jeunes ou encore dans la force de l'âge meurent du cancer, laissant leurs proches ou leurs enfants désemparés. A la différence de Voragine ou de Plutarque, qui racontent, sur le mode de l'éloge, des vies de saints ou des vies de grands hommes ou d'hommes illustres de jadis, Emmanuel Carrère écrit la vie de personnes ordinaires, de pères et de mères de famille, un informaticien qui s'est reconverti dans le vin, la fille de viticulteurs bordelais, deux juges du tribunal d'instance de Vienne, l'une se déplaçant avec des béquilles, l'autre boiteux, qui essaient de dénouer de banales et sinistres affaires de surendettement, de préférence au bénéfice des pauvres. Il tient en partie des Vies minuscules racontées par Pierre Michon, à une différence notable près : Michon raconte la vie de personnes décédées depuis un siècle ou plus, dont il reconstitue la vie à partir de quelques traces (pierres tombales, cartes d'identité, actes de naissance, etc.), la reconstitution faisant une place importante à la fiction ou à l'imagination, Michon, l'écrivain, n'étant que le narrateur de ces Vies, alors qu'Emmanuel Carrère raconte, en sa qualité d'écrivain, la vie de personnes qu'il connaît et qu'il nomme de leur nom d'état-civil, sans recourir aux noms d'emprunt,  vie qui se mêle à la sienne, ou la vie d'inconnus qui témoignent devant lui de ce qu'est leur vie, comme un blessé de la vie, filmé par une caméra de télévision en gros plan, peut raconter à un journaliste ou à un scénariste ce qu'a été sa vie. Chez Michon, la fiction n'est pas écartée ; tout ce qui n'est pas la vérité brute des faits est écarté par Emmanuel Carrère. Evidemment, on ne peut pas ne pas établir un parallèle, purement formel dans un premier temps, entre cette « littérature » ou cette « écriture » nouvelle, « écriture » qu'Annie Ernaux nomme « écriture du constat », et d'autres formes, écrites ou visuelles, de témoignages, propres à la modernité, ceux de témoins d'un drame ou de proches d'un grand homme (Monsieur X, tel que je l'ai connu) ou ceux de personnes, filmées en gros plan par une caméra fixe, qui racontent leur martyre, leur maladie, leur calvaire, leur enlèvement, les sévices qu'elles ont subies enfant, etc.

Le parti pris d'Emmanuel Carrère est, comme chez Mme Ernaux ou Christophe Donner, celui du non art ou de l'art pauvre ou de l'absence d'art : pas de pompe, pas de mise en scène, pas de décorum. La plupart des phrases auraient fait s'étrangler d'indignation ou hurler de rire Hugo ou Chateaubriand ou même Zola : « Patrice avait un siège sur son porte-bagages pour Clara, mais Amélie savait déjà pédaler seule, sans petites roues sur le côté » ; « C'est vraiment la campagne, là, avec des vallons et des vaches ». Est-ce de la littérature ces phrases qui semblent extraites d'un roman à l'eau de rose ? En quoi méritent-elles encore de relever de ce que l'on nommait naguère littérature ? Pourtant, en dépit de cela, la magie opère : autrement dit, même un lecteur sourcilleux, difficile, exigeant, peut lire jusqu'au bout les 310 pages dont est fait ce D'autres vies que la mienne ? Sans doute, est-ce dû à la compassion dont fait preuve Emmanuel Carrère quand il restitue les paroles de ces blessés de la vie ? Il n'y a chez lui ni ironie, ni froideur. Il trouve le ton juste, entre la distance et l'empathie, et aux blessures de ceux dont il raconte la vie font écho ses propres fêlures. De fait, c'est la condition humaine qui fait l'objet de son livre, la condition humaine comme une addition ou une juxtaposition de conditions banales, et non comme chez Malraux, une succession prométhéenne d'actions héroïques, de mort, de libertés arrachées. La condition humaine, dit Emmanuel Carrère, est dans la banalité de ces vies dites ou restituées ou de ces paroles de vie, auxquelles le lecteur peut à son tour rapporter sa propre vie et ajouter ses expériences, sous la forme d'embryons de récits infra-vocaux, à celles qui lui sont données à lire.

 

 

 

 

 

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