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31 mars 2010

Hommage à Jean Texcier

 

 

Jean Texcier (1888-1957) a été journaliste et, à ses heures perdues, peintre et illustrateur. Membre du Parti ouvrier français, puis de la SFIO, c'est un des rares hommes de gauche qui ne se soit pas résigné, par pacifisme ou par conviction, à la collaboration. Aux alentours du 14 juillet 1940, il rédige ce qu'il nomme un « manuel de dignité », qu'il intitule Conseils à l'Occupé. Ce manuel est imprimé, sous la forme d'une brochure, par quelques-uns de ses amis typographes et il est diffusé en août de cette année-là « sous le manteau », c'est-à-dire clandestinement, hors des circuits commerciaux et sans l'aval de la censure. En septembre 1940, il fait imprimer par ses mêmes amis une nouvelle brochure qu'il intitule Notre combat. En janvier 1941, il publie, toujours sous le manteau, deux séries de Propos de l'Occupé ; en avril les Lettres à François ; puis en mai 1941 La France livrée, préface à la brochure Documents. A partir de 1942, il écrit sous le pseudonyme de Boze de nombreux articles dans Libération.

Ces textes de résistance ont été réunis à la Libération dans un recueil publié en 1945 à La Nouvelle Edition sous le titre Ecrit dans la nuit (239 pages). L'ouvrage est dédié « aux morts, aux martyrs et aux survivants de Libération-Nord ». Il n'a pas été réédité.

 

 

Quelques Conseils à l'Occupé

 

2. Ils sont vainqueurs. Sois correct avec eux. Mais ne va pas pour te faire bien voir au devant de leurs désirs. Pas de précipitation. Ils ne t'en sauraient au surplus aucun gré.

 

3. Si l'un d'eux t'adresse la parole en allemand, fais un signe d'impuissance, et sans remords, poursuis ton chemin.

 

21. Etale une belle indifférence, mais entretiens secrètement ta colère. Elle pourra servir.

 

30. Tu grognes parce qu'ils t'obligent à être rentré chez toi à 23 heures précises. Innocent, tu n'as pas compris que c'est pour te permettre d'écouter la radio anglaise.

 

 

30 mars 2010

En guise d'hommage à Taguieff

 

 

En hommage à P-A Taguieff, La Nouvelle Propagande antijuive, à paraître aux P.U.F., ce texte de 2007

 

 

D'Israël, ils font table rase

 

Tous les Etats du monde sont nés aux forceps. Il n'en est pas un seul qui ne soit pas sorti d'une guerre, d'un conflit meurtrier, de massacres de masse. L'histoire accouche des Etats dans le sang des innocents. Ces monstres n'en sont pas moins légitimes. On peut le regretter et juger que l'Histoire aurait été différente, meilleure, plus morale, « plus bien », si elle avait eu recours à la douceur plutôt qu'à la violence, à la paix plutôt qu'à la guerre, à la transaction plutôt qu'au crime, etc. Ainsi va le monde. Or il est un Etat à qui cette loi commune est reprochée ; il est le seul : c'est Israël. De tous les Etats du monde, le seul dont l'existence soit contestée est Israël. Tous les autres sont légitimes, sauf Israël. Pourtant, de tous les Etats du monde, Israël est le seul dont la création résulte d'un consensus international et qui, en théorie, n'est pas né d'une violence. Certes, en 1948, l'ONU, dont émane la décision, ne regroupait pas tous les pays du monde, mais elle en regroupait suffisamment pour que les décisions qui y étaient prises eussent une validité universelle. Que les voisins d'Israël jugent que cet Etat s'est établi à leurs dépens et qu'ils en souhaitent la destruction peut se comprendre. Mais que des Européens le jugent également et qu'ils souhaitent la fin d'Israël, en termes feutrés ou à demi mots bien sûr, dépasse l'entendement. Il ne viendrait à l'idée de personne de contester la légitimité de la France, sous le prétexte qu'au XVIIe siècle, Louis XIV a annexé l'Alsace, la Franche-Comté, le Roussillon, etc. Qu'un Etat européen, se fondant sur ces réalités, exige de la France qu'elle revienne à ses frontières de 1600, et c'est une guerre  qui se déclare.

Israël n'est pas une exception dans le monde, il est L'EXCEPTION.

De 1894 à 1923, les Turcs ont massacré près de deux millions d'Arméniens, de chrétiens chaldéens, de Grecs. Ni les Français, ni l'Union européenne, ni les autres Etats, ni les organisations internationales, qu'elles soient ONG ou OG, ne demandent aux Turcs de réparer les crimes passés. L'Union européenne est réputée ne pas badiner avec les crimes, les génocides, le racisme, les meurtres de masse, l'épuration ethnique, mais elle est près d'accueillir en son sein la Turquie, nonobstant tout cela. Entre 1920 et 1923, les Turcs ont mené une guerre totale pour empêcher que soit appliqué le traité de Sèvres, qui prévoyait la création d'Etats arménien, kurde, grec dans un territoire dont les Turcs se sont emparés. Il y vivait des Grecs, des chrétiens, des Juifs, des Arméniens, aussi nombreux que les Turcs ; il n'y vit plus que des Turcs, fiers d'eux et de leur histoire. En quelques années, leur pays a été purifié. Il n'est pas exigé d'eux qu'ils appliquent enfin le traité de Sèvres, ni même qu'ils accordent un « droit au retour » aux descendants des populations qu'ils ont chassées. De même il n'est rien exigé des Chinois, ni des Russes, ni de l'Algérie, etc. En 1948, 800000 musulmans ont quitté volontairement ou sous la menace le territoire attribué à Israël. Le seul Etat du monde dont il est exigé qu'il accorde un « droit au retour », universel et général, aux quelque quatre millions de descendants des réfugiés de 1948 est Israël.

Tout faisait ventre chez Rabelais ; tout est à raser chez les gauchistes et autres progressistes. Rien n'échappe à leur ire vengeresse. Après le passé, l'école, la langue française, etc. voilà que la tabula rasa touche Israël. Cette folie nihiliste tient en partie au franco-centrisme, forme que l'ethnocentrisme prend en France et qui consiste à juger une situation, des faits, une histoire, comme si cette situation, ces faits, cette histoire étaient propres à la France ou à l'Europe, et n'avaient pas d'autre source que la France ou l'Europe. Il en va ainsi de l'analyse française des événements, récents ou anciens, du Proche Orient, dans laquelle l'Orient analysé est un Orient imaginaire, fantasmé, de pacotille évidemment, spécifiquement occidental, mais dont le simulacre brandi non seulement empêche de comprendre la situation, mais aussi amène de plus en plus d'essayistes, d'intellectuels, de militants, de commentateurs, à faire d'Israël table rase ou, pour parodier Ionesco, à jouer la pièce absurde « Israël, ou comment s'en débarrasser ».

Deux exemples illustrent cette vision franco-centrée. Il est incontestable que le génocide dont les Allemands se sont rendus coupables à l'encontre des Juifs, entre 1942 et 1945, aussi bien en Allemagne que dans les territoires qu'ils contrôlaient, a hâté en 1947 la décision de l'ONU, mais elle n'en est pas le facteur essentiel. Sinon, la création d'Israël serait contingente. Israël serait un accident en quelque sorte, visant à réparer des crimes sans nom. Les revendications que l'en entend parfois « donner un Etat aux Juifs en Europe ou en Bavière » sont justifiées par cette thèse. Il est vrai encore que les accords signés en 1917 par deux diplomates, anglais, Sykes, et français, Picot, prévoyaient l'établissement d'un foyer national juif dans une partie de l'empire ottoman, dont la SDN a confié la gestion provisoire à la Grande Bretagne, avec le mandat de l'amener à l'indépendance. Le principe de la création d'un foyer national juif n'a pas été octroyé, comme cela se répète souvent, en échange de la contribution massive des financiers juifs du monde entier à l'effort de guerre des alliés, mais ces accords ont eu pour but d'éviter que ne se renouvelle au Proche Orient la tragédie arménienne, dont les minorités de l'ancien empire ottoman auraient pu être les victimes.

La légitimité d'Israël tient à d'autres raisons, qui sont propres à l'histoire du Proche Orient. A la fin du XIXe siècle, l'empire ottoman était à l'agonie. Sous l'ordre artificiel et objectivement inhumain qu'il imposait, bouillonnaient des peuples soumis, réduits au silence et qui n'aspiraient qu'à revivre. Dans l'Europe du Sud-Est, ces peuples ont retrouvé une existence : Grecs, Croates, Serbes, Roumains, Albanais, Bulgares, Macédoniens. Certains ont disparu : les Thraces du Sud. Au Proche-Orient, d'autres peuples soumis, arabes ou non, chrétiens ou musulmans, juifs aussi, attendaient que cet empire se disloque totalement pour exister, se constituer en nations et disposer enfin, après de longs siècles de silence, d'un Etat, libre, souverain et indépendant. Les Egyptiens l'ont fait en 1914, puis en 1923 ; les Libanais en 1920, puis, en 1943, à la fin du mandat français. Il en est allé de même des Saoudiens, Syriens, Irakiens, Jordaniens. Entre 1920 et 1940, des peuples n'ont pas eu cette chance : les chaldéens d'Irak, les grecs catholiques ou les melkites de Syrie, les kurdes. Ces peuples esclaves, suivant la dénomination de Mme Bat Ye'or, n'ont pas eu d'Etat : ou bien ils ont disparu ou bien ils continuent à vivre sous la férule d'un Etat qui n'est pas le leur. Eux, ils sont deux fois soumis : politiquement en tant que peuples et juridiquement ou religieusement, en tant que chrétiens, à qui la charia est imposée. Le seul peuple qui ait échappé à ce triste sort est le peuple juif.

Les Juifs du Proche-Orient, mais aussi les Kurdes et les minorités chrétiennes, avaient, à la fin du XIXe siècle, autant de légitimité que les Egyptiens, les Syriens, les Irakiens, à revivre enfin en tant que peuple et nation dans un fragment qui aurait pu leur être concédé du territoire de l'empire ottoman. C'est ce à quoi les Juifs aspiraient, plus que les Juifs d'Europe, et c'est ce qu'ils ont obtenu en 1947. Il est un fait généralement passé sous silence : la fondation en 1860 de l'Alliance israélite universelle, qui a ouvert de nombreuses écoles dans les communautés juives du Proche Orient. Le succès de ces écoles atteste qu'elles satisfaisaient un besoin de reconnaissance, une volonté d'existence, une conscience aiguë de l'identité, une aspiration à la connaissance chez les Juifs de cette région du monde : réalités qui ont débouché sur une revendication de souveraineté. Replacé dans le cadre de l'empire ottoman, Israël a autant de légitimité que le Liban, l'Irak, la Syrie, l'Arabie saoudite.

Ce qui est incompréhensible, du point de vue du droit des peuples à se déterminer librement, c'est que, en 1948, des peuples qui avaient joui de ce droit entre 1918 et 1944 l'ont dénié aux Juifs, en même temps qu'ils ont chassé de leur territoire, par la violence ou la menace, comme les Turcs l'ont fait des Arméniens, les Juifs qui y vivaient encore : l'Egypte entre 1948 et 1956, le Maroc à la fin des années 1960, etc. Ces peuples ont refusé aux autres ce qu'ils revendiquaient comme « naturel » pour eux-mêmes. D'une part, il a été refusé aux Juifs de vivre dans les Etats arabes nouvellement constitués ; de l'autre, l'Etat où ils se sont réfugiés ou pouvaient se réfugier a été frappé d'interdit et menacé de destruction. La monstruosité, puisqu'il y en a une, est là. On peut en rendre compte par la haine vouée aux Juifs, qui est un effet de la vieille loi islamique : une terre dite d'islam, parce qu'elle a été conquise par les arabes islamisés au VIIe siècle, doit être éternellement islamique et être régie par des musulmans. Pour cacher cette monstruosité, la rhétorique arabe (qui est aussi devenue celle des gauchistes) a fait d'Israël un Etat colonial sans légitimité au Proche Orient ou une annexe de l'infidélité en terre d'islam ou un surgeon de l'impérialisme occidental dans un territoire arabe. Que des arabes recourent à cette rhétorique spécieuse est de bonne guerre. Le sidérant est que des Français, prétendument progressistes, antiracistes et tout le tintouin, la fassent leur. Que cache ce simulacre ? De la pure imbécillité ou du racisme ? A moins que ce ne soit les deux ?

 

 

 

10:15 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : histoire, politique, religion

29 mars 2010

Quartier

 

Dans la NLF, quartier est au pluriel : ce n'est pas le quartier, mais les quartiers. Ou bien il est employé sans adjectif et désigne une réalité qui n'a d'existence que dans l'idéologie de celui qui, toujours un puissant, parle : pardon qui assène la pravda LCR, LO, PCF, PS des divers et métissés, OCI ou Nouveau Parti d'Allah, du type « ça bouge dans les quartiers », « la colère des quartiers », etc. Ou bien, il est suivi de cinq ou six adjectifs : sensibles, populaires, défavorisés, en difficulté, pauvres, stigmatisés. Ces qualifications sont tout aussi fausses qu'une épithète valorisante comme démocratique prédiquée à nazisme, racisme, fascisme, socialisme. On les dit populaires, ils sont islamiques ; sensibles, ils sont de pierre ; défavorisés, ils sont privilégiés ; en difficulté, ils jouissent de toutes les facilités ; pauvres, ils sont riches à millions de trafics et escroqueries...

Dans l'histoire de la langue française, quartier n'a jamais eu le sens qu'il a pris dans l'idéologie LCR, journaleuse ou NPA. Le mot, dérivé de quart, est attesté à la fin du XIe siècle au sens de « quatrième partie d'une chose » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694), la chose en question pouvant être un « écu » (en héraldique), une aune, une année, un territoire, une ville, un animal, une pomme, etc. Pour ce qui est de l'emploi qui nous occupe, il est glosé ainsi par les académiciens : « en parlant d'une ville, on appelle quartier un endroit de la ville dans lequel on comprend une certaine quantité de maisons » (DAF, de 1762 à 1932-35 : on a commandé de faire des feux de joie dans tous les quartiers de la ville). Les sens qui construisent le concept sont ceux de (bon) voisinage et de sociabilité (sens qui ont disparu des quartiers de la NLF) : « il se dit encore d'une certaine étendue de voisinage » (il y a bonne compagnie dans mon quartier, alors que dans les quartiers du NPA, il n'y a que des « grandes compagnies »). « (Il se dit) aussi de tous ceux qui demeurent dans un quartier » (tout le quartier était en rumeur). Dans l'ancienne langue française, « on dit faire les visites du quartier pour dire aller rendre visite à toutes les personnes un peu considérables qui demeurent dans le quartier où l'on vient s'établir » - phrase qui a eu un sens de 1762 à 1962, mais qui n'en a plus guère dans les quartiers. Le sens martial actuel doit beaucoup au « terme de guerre », « lequel a plusieurs significations » (DAF, 1762) : « campement d'un corps de troupes, et le corps de troupes lui-même » ; « dans un siège, campement sur quelqu'une des principales avenues d'une place, pour empêcher les convois et les secours » ; « lieu où des troupes fatiguées vont se remettre et se rétablir pendant que la campagne dure encore ». Pour le NPA et alliés, PCF, Front de Gauche, OCI, LO, PS métissé, etc. les quartiers sont leurs troupes et les lieux où elles cantonnent et où « convois » et « secours » sont empêchés d'entrer.

Pendant de longs siècles, le mot a eu un sens stable, dans lequel se cristallisent quelques-unes des valeurs de la France, telles que la civilité, la politesse, la courtoisie, le plaisir de vivre en bonne société avec des voisins. Ces temps-là sont révolus. Désormais, dans les quartiers, le mot d'ordre est « pas de quartier ». Il faut comprendre (ceux à qui la NLF est familière décryptent tout cela sans mal) : « pas de quartier pour les indigènes ». Ce sens nouveau a été préparé par l'inflexion vers le spécifique qui touche quartier au XXe siècle et dont témoignent les auteurs de dictionnaires : académiciens (DAF, 1932-35, « certaines parties d'une ville qui ne correspondent pas exactement à des divisions administratives, mais qui ont leur vie et leur physionomie propres ») ; rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94, « partie d'une ville ayant une physionomie propre, une certaine unité », quartier excentrique, extérieur, perdu, animé, désert, paisible, bourgeois, pauvre, populaire, populeux, résidentiel, riche, juif, noir, occidental, indigène, commerçant, des affaires, du centre, de la gare, latin, réservé, de plaisir, des femmes). A partir de là, s'est développé, contaminé sans doute par le terme de guerre, l'emploi NLF, quand quartiers a quitté la ville et renoncé à ses valeurs (urbanité, citoyenneté, civisme, sociabilité) pour désigner des concrétions de béton aux limites des champs et des bois, dans une sorte de no man's land qui définit les quartiers NLF.

 

 

28 mars 2010

Cités

 

 

 

Cité, attesté dès la seconde moitié du Xe siècle, quasiment à l'origine de la France, est l'un des plus anciens noms de la langue française. Très ancien, il n'est pas uniformément le même, pour ce qui est du sens ou des réalités qu'il désigne, ayant été affecté par de profonds changements au cours des trois derniers siècles. En latin, civitas, que continue cité,  avait un sens politique ; c'est « l'ensemble des citoyens qui constituent une ville », « une cité », « un Etat ». Ce sens politique n'apparaît en français, référant à des réalités contemporaines, et non à des réalités de l'antiquité, qu'à la fin du XVIIIe siècle.

Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, cité est relevé avec deux sens principaux, l'un laïque : « ville » ; l'autre ecclésiastique : « partie de la ville où se trouve l'évêché ». Ainsi en 1694 (Dictionnaire de l'Académie française, première édition) : « Ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles » (exemple : « Jérusalem s'appelait la sainte Cité ») et « le nom de cité se donne particulièrement aux villes où il y a évêché ; et dans les grandes villes, cité se prend quelquefois pour cette partie de la ville où est l'évêché » (exemples : « on divise Paris en ville, cité et université ; il y a un livre de saint Augustin qu'on appelle la Cité de Dieu ») et même « la partie de la ville où est la principale église » (1762). Les académiciens exposent ces deux sens, avec d'autres, dans toutes les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, de 1718 (deuxième édition) à aujourd'hui (neuvième édition, en cours de publication), avec quelques modifications cependant. Ainsi, dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798), il est indiqué que cité, entendu dans le sens de « ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles », a « son plus grand usage présentement dans la poésie et dans le style oratoire » (cf. Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ville, il ne se dit en ce sens qu'en poésie et dans le style oratoire »), et, dans la sixième édition (1832-35), il est noté encore qu'il « ne s'emploie guère qu'en poésie et dans le style soutenu », alors que, dans la huitième édition (1932-35), cette remarque disparaît et que, dans la neuvième édition, en cours de publication, cité, entendu dans ce sens, réfère à des réalités du Moyen Age : « agglomération urbaine, généralement fortifiée, pourvue d'une certaine autonomie ».

 

En 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française, édition publiée pendant la Révolution, est enregistré, pour la première fois, le sens politique qui était celui de civitas en latin : « Cité, au propre, se dit de la circonscription locale qui comprend la collection des citoyens » et « droit de cité est proprement le droit qu'a tout homme, né dans une ville ou un État libre, d'élire ses représentants ou ses gouvernants, et de concourir à la confection des lois ». La résurgence du sens politique antique est clairement exposée par les académiciens, à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, à la fois dans les définitions et dans les exemples : « Cité se dit en outre d'une contrée ou portion de territoire dont les habitants se gouvernent par des lois particulières » (exemples : « sous Tibère, on comptait soixante-quatre cités dans les Gaules ; les cités de l'ancienne Grèce ») ; « il signifie également la collection des citoyens d'un État libre » (exemple tiré de l'antiquité : « un Lacédémonien célèbre disait : « à Sparte, la cité sert de murs à la ville » ») ; et « droit de cité, aptitude à jouir des droits politiques, conformément aux lois du pays ».

Littré, qui a tout de l'intellectuel à la moderne, renverse l'ordre dans lequel les sens de cité sont exposés. L'article cité du Dictionnaire de la langue française (1863-77) commence par le sens politique et s'achève sur le sens ecclésiastique de « partie d'une ville où se trouve la cathédrale ». Le sens politique se rapporte à l'antiquité certes (« autrefois territoire dont les habitants se gouvernaient par leurs propres lois » ; « les cités de l'ancienne Grèce, les membres d'une cité libre »), mais aussi au monde contemporain : « corps des citoyens », Littré ajoutant que, « en ce sens, on oppose la cité à la famille ».

Du droit, de l'église et de la politique, cité s'étend à la société où désigne des réalités, non pas nouvelles, mais qui prennent des formes inédits, à la suite de la croissance de la population qui se masse dans les villes. Les académiciens tenaient cité au sens de « ville » pour une particularité de la poésie et du style oratoire ou de la langue soutenue. Pour Littré, cité est en usage dans la langue courante et dans la langue administrative, chez les géographes par exemple, pour désigner une ville. Dans une remarque, les deux mots sont distingués : « Ville, plus général que cité, exprime seulement une agglomération considérable de maisons et d'habitants. Cité, même en éliminant le sens antique, ajoute à cette idée et représente la ville comme une personne politique qui a des droits, des devoirs, des fonctions ». Les exemples du cru de Littré (« les grandes cités d'un pays ; les florissantes cités de l'Italie durant le moyen âge ; Lyon est une cité industrielle ») ne sont pas toujours en accord avec les extraits d'écrivains qu'il cite, dans lesquels cité a souvent son sens mystique ou religieux : ainsi, dans ce vers d'Athalie (Racine), « Le seigneur a détruit la reine des cités », la ville que désigne la périphrase « la reine des cités » est incontestablement Jérusalem. Ou dans ces autres vers, « Rebâtissez son temple et peuplez vos cités » (Esther, Racine), « Persécuteur nouveau de cette cité sainte (la Mecque), D'où vient que ton audace en profane l'enceinte ? » (Voltaire, Mahomet ou le fanatisme), « L'Église catholique, cité sainte, dont toutes les pierres sont vivantes » (Bossuet), cité désigne un lieu saint ; le sens en très éloigné du sens moderne, tel que l'illustre Littré par l'exemple « Lyon est une cité industrielle ». En effet, cité conserve (mais pour combien de temps encore ?) dans la langue moderne quelques emplois religieux, comme dans le titre de l'ouvrage de Saint Augustin, La Cité de Dieu : ainsi, la cité sainte ou céleste est « le séjour de Dieu et des bienheureux », sens que les académiciens, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, 1832-35, mentionnent comme figuré et propre au « langage de l'Écriture » ; la cité future est « le paradis ».

Littré signale dans une définition maladroite (« ensemble de maisons qui, dans une grande ville, se tiennent et ont quelques règles spéciales et une sorte d'association ») l'extension de cité à des réalités sociales : ainsi les concentrations humaines dans un même lieu, souvent autour d'une usine, qu'a produites la « révolution industrielle ». Les cités ouvrières est le « nom qu'on a donné à de grands bâtiments conçus récemment et destinés à loger les ouvriers, qui y seraient soumis à quelques arrangements économiques communs ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), le sens politique est cité d'abord, comme chez Littré : « le corps des habitants d'une ville ; l'ensemble des citoyens qui la composent » (« s'occuper des intérêts de la cité ; respecter les règlements de la cité »). Le mot désigne même « la Constitution de l'État », précisent les académiciens, « dans les expressions cité antique, cité moderne, cité future ». Pour ce qui est du sens moderne de « ville », ils se démarquent pour ce qui est de la distinction à faire avec ville : « il se prend quelquefois pour ville, surtout quand on veut en faire ressortir l'importance » (« beaucoup de grandes cités » ; « Lyon est une cité industrielle »). En un demi-siècle, l'extension sociale du nom, hors des seules cités ouvrières, se poursuit : « il s'entend quelquefois d'un groupe de maisons formant un ensemble » (« cité du Roule, cité Martignac ; par analogie, cité universitaire »).

Cette extension s'amplifie pendant tout le XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est fait une timide allusion au phénomène de mitage du paysage par la prolifération anarchique « d'agglomérations de maisons individuelles formant un ensemble clos », ainsi qu'à la construction, à la périphérie des villes ou dans les banlieues, de « cités résidentielle » (« une cité de villas à Passy »), « d'agglomérations de pavillons ou d'immeubles à destination particulière » : cités administratives, cités ouvrières, cités universitaires, cités-dortoirs (« pour loger des personnes à proximité de leur ville de travail »), cités de transit, d'urgence (« pour loger provisoirement des personnes qui attendent un logement neuf en cours de construction »).

En moins de deux siècles, le sens politique a fini par se faire phagocyter par les divers sens « sociaux », comme si la politique avait perdu peu à peu son absolu au profit du social ou comme si l'homme, « d'animal politique » qu'il est ou serait selon Aristote, avait été rabaissé au rang de simple fourmi sociale. Ce changement se lit dans la langue même. Cité est l'un des mots les plus nobles qui soient, au sens où il désigne quelques-unes des hautes réalités de la civilisation que la France a inventée : la ville, l'Eglise, le droit politique, le corps des citoyens. Or, le mot finit par désigner les réalités les plus sinistres d'un pays à l'agonie : un simple « groupe de maisons, de bâtiments formant un ensemble » et les alignements de barres d'immeubles et de tours, qui étaient destinés à loger les travailleurs français pauvres (« cités-dortoirs, agglomérations de banlieue dont la plupart des habitants vont travailler à la grande ville proche », Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et où ont été logés les réfugiés d'Algérie ou du Maroc, qui, en quelques années, ont été remplacés par des populations venues du monde entier. Chaque jour, ces cités sont le théâtre de délits, de crimes, de trafics, d'émeutes, de pogroms, de ratonnades, etc., ce dont témoignent des films (Ma cité va craquer, La Haine) et des livres, dont le Lexik des Cités et les innombrables petits romans de la rentrée qui ressassent ce sujet éculé. En deux siècles, le mot par lequel les philosophes des Lumières ont exprimé leur attachement au droit, à la politique, aux lois, a été retourné pour désigner des « zones de non-droit », le contraire exact de ce qu'il désignait à la fin du XVIIIe siècle, opposant de fait à la grande positivité des Lumières la haine, le ressentiment, le racisme, la barbarie. Ils sont rares en français les mots qui ont pris, en moins de trois décennies, le sens contraire ou opposé à celui dans lequel ils étaient employés jusque-là. Ce que dit l'évolution récente de cité, c'est un basculement de la France dans un ordre nouveau et inédit, qui est à l'antonyme de la civilisation qu'elle a inventée il y a un millénaire ou plus.

 

 

 

26 mars 2010

Imbroglio

 

Imbroglio, embroglie, imbroille, embrouillement, embrouille

 

 

Il n'y a rien de tel qu'un peu d'ancienne langue française (ALF) pour embrouiller les lecteurs.

Imbroglio est un mot italien qui dérive du verbe imbrogliare, « embrouiller ». Il est attesté en français à la fin du XVIIe siècle chez Bossuet dans un contexte de mépris (Bossuet écrit sur le quiétisme, dont, adversaire résolu, il obtiendra la condamnation et la fin), où imbroglio a pour sens « confusion », « embrouillement », c'est-à-dire le sens qu'il a en italien. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Diderot l'emploie non plus pour désigner l'action d'embrouiller ou de s'embrouiller, mais, par métonymie, pour désigner une situation embrouillée.

Ce n'est pas le sens de ce mot qui a posé des problèmes aux lexicographes, mais sa forme. La règle, dans l'ancienne langue française, est la francisation des mots étrangers : riding-coat devient redingote, bowling green bouligrin, Firenze Florence, etc. Il en est ainsi d'imbroglio, du moins dans la quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1762), où il entre sous la forme imbroille (« mot tiré de l'italien imbroglio, embrouillement, confusion » ; il y a de l'imbroille dans cette affaire, dans cette pièce de théâtre) et dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), où il est enregistré sous la forme embroglie : « (anbro-glie, mouillez le gli), mot italien habillé à la française : embroglio (néologisme), embrouillement » (exemple : « ces droits forment un embroglie pour l'administration »). Féraud cite Necker qui se prononce très prudemment sur ce mot : « il faut attendre ce que l'usage décidera sur ce mot ». La forme française a disparu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) cite encore la forme francisée imbroille (« imbroglio ou, à la française, imbroille »), mais il est l'un des derniers à le faire. La forme italienne, en revanche, s'est maintenue dans toutes les éditions du Dictionnaire de l'Académie française à partir de 1798 (« mot italien qui se prononce imbroillo a l'italienne ou imbroille à la française, sans faire sentir l'i et en mouillant les L : embrouillement, confusion ; il y a de l'imbroglio dans cette affaire, dans cette pièce de théâtre). La définition de 1832-35 s'enrichit de ce sens : « il se dit aussi d'une pièce de théâtre dont l'intrigue est fort compliquée » (cette comédie est un imbroglio à l'espagnole) (deux sens chez Littré aussi), tandis que, dans la huitième édition (1932-35), apparaît un troisième sens : « figurément, il signifie situation embrouillée » (un imbroglio politique). Ces trois sens sont dans l'article imbroglio du Trésor de la langue française (1971-94) et de la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « (g ne se fait pas entendre) embrouillement, confusion ; par métonymie, situation embrouillée, enchevêtrée ; se dit également de l'intrigue compliquée d'une pièce de théâtre, d'un roman ».

Les choses seraient fort simples si elles en restaient là. Or, rien n'est simple dans l'ALF. Il suffit de consulter de Féraud le Dictionnaire critique de la langue française (1788) pour en comprendre les raisons. A l'entrée embrouillage, mot d'un emploi très rare, attesté au milieu du XVIe siècle, et qu'il est le seul parmi les grands lexicographes à enregistrer, il écrit : « embrouillement (gasconisme) ; il y a dans cette affaire de l'embrouillage, de l'embrouille, de l'embrouilli », précisant que ces trois termes sont des « barbarismes en usage sur les bords de la Garonne ». D'ailleurs, en 1768, un professeur de Toulouse, désireux de corriger ses compatriotes du Midi (in Les Gasconismes corrigés) cite embrouillage et embrouille, au sens « d'embrouillement », comme des exemples de gasconismes à proscrire de la langue française. Autrement dit, la langue française ou ceux qui l'ont régie ont préféré le mot italien imbroglio, même en y conservant une forme étrangère, à deux ou trois mots gascons équivalents, qui, eux, étaient bien français. C'est que le premier était aussi un terme d'art (« une pièce de théâtre » ou un « roman »), alors que les trois autres sentaient (et sentent encore) fort les provinces un peu rustres et mal dégrossies qu'étaient censées être alors le Midi, la Guyenne, la Gascogne et le Languedoc. Au sujet d'embrouille, les rédacteurs du TLF (op. cit.) jugent, en se fondant sur Féraud, qu'il est difficile au XVIIIe siècle de distinguer embrouille des formes francisées d'embroglio, imbroglio. Il ne semble pas que ce jugement soit fondé, car aucun lexicographe du XVIIIe, du XIXe et de première moitié du XXe siècle ne cite embrouille, Féraud ne le citant que dans l'exemple qui illustre embrouillage. Embrouille entre pour la première fois dans le Dictionnaire de l'Académie française après 1994 (neuvième édition, en cours de publication). De son origine gasconne, il conserve le mépris ancien attaché aux termes de la rustrerie provinciale : « (déverbal d'embrouiller), populaire, situation intentionnellement embrouillée et obscurcie dans le but de tromper quelqu'un » (« un sac d'embrouilles, une affaire douteuse, compliquée à dessein »), alors qu'il aurait pu se substituer à imbroglio.

Il n'est pas impossible que la prééminence de l'étranger sur la paysannerie française, qui explique qu'embrouille et embrouillage aient été écartés de la langue française, se vérifie dans d'autres domaines que la langue et à d'autres époques qu'au XVIIIe siècle.

 

24 mars 2010

Elément

 

 

Jacques Rossi (in Le Manuel du Goulag, Le cherche midi éditeur, 1997) consacre un court article au nom élément (en russe, element), plus exactement à l'emploi de ce nom dans la TFT ou toufta, la novlangue de l'URSS et du communisme. En latin, comme en français, ce nom désigne des réalités du monde. Dans la TFT, l'idéologie l'utilise pour désigner des personnes, mais pas n'importe quelles personnes, uniquement les « ennemis » du régime, du socialisme, de l'Etat des Travailleurs, de l'URSS, de la Révolution, de classe, etc. : « Dans la langue du Parti, ce terme est généralement associé aux épithètes contre-révolutionnaires, antisoviétiques, socialement dangereux, etc. ». C'est un classique des discours de haine que de dévaluer une personne en la désignant d'un nom de chose ou d'un nom d'animal. Jacques Rossi illustre cet emploi de cette règle d'hygiène : « avant chaque fête, les services de sécurité débarrassent les villes des éléments ».

 

Le mot élément, emprunté au latin, est attesté à la fin du IXe siècle : c'est l'un des mots les plus anciens de notre langue. En latin, il désigne des principes, des rudiments et les quatre éléments de l'univers. En français aussi. La définition la plus claire se trouve dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35) : « dans l'ancienne physique, ce mot était employé pour désigner principalement quatre substances, l'air, le feu, la terre et l'eau, que l'on croyait simples, parce qu'on ne savait pas les décomposer, et que l'on supposait être les principes constituants de tous les corps » (les cartésiens n'admettaient que trois éléments). Les académiciens notent aussi « qu'on dit souvent encore, par allusion à ce sens, surtout dans le style poétique : la mer est un élément infidèle ; le feu est un élément destructeur ; etc. ». Ces corps que l'on a crus « simples » pendant plus de deux millénaires ne le sont pas. Un enfant de dix ans qui a suivi une « leçon de choses » a appris que l'eau était formée de molécules d'oxygène et d'hydrogène. En 1798 (DAF, cinquième édition), c'est la conception de l'ancienne physique qui prévaut encore : « corps simple qui entre dans la composition des corps mixtes » (les quatre éléments : feu, eau, air, terre). En 1832-35 (DAF, sixième édition), cette erreur est corrigée : « dans la physique et la chimie modernes, on appelle en général éléments d'un corps les substances, composées ou simples, qui constituent ce corps, en se combinant les unes avec les autres sans se décomposer » (le soufre et l'oxygène sont les éléments de l'acide sulfurique). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) signale aussi le déplacement de sens causé par l'évolution des connaissances : « (terme des doctrines physiques des anciens) nom donné à la terre, à l'eau, à l'air et au feu, considérés comme constituant l'univers, et appelés les quatre éléments » et « (terme de chimie) corps simple, substance indécomposée et regardée provisoirement comme indécomposable ; on comptait il y a peu de temps cinquante-six éléments ; mais depuis on en a découvert quelques autres ; et le compte n'en est jamais définitivement arrêté ».

Le mot s'étend à d'autres réalités qu'à celles de l'ancienne physique ou celles de la chimie moderne : « (il) se dit, par extension, de toute chose qui entre dans la composition d'une autre, qui contribue à la former » (DAF, 1832-35 : les éléments du langage ; les éléments d'un bon ouvrage ; des éléments de prospérité) et « (il) signifie encore le milieu dans lequel vit et se meut un animal » (ibid. : l'élément du poisson est l'eau ; figuré, être dans son élément, être dans un lieu, dans une société où l'on se plaît, qui convient aux goûts, au caractère que l'on a ; c'est son élément se dit d'une occupation à laquelle une personne s'adonne et se plaît le plus ». Avant le XIXe siècle, l'alchimie abusait des éléments, qui étaient répartis en chauds et en froids. A partir du XIXe siècle, le terme s'acclimate dans les sciences, dures ou molles. Selon Littré, ces sciences sont la physique, l'anatomie, la chimie, la pathologie, la grammaire, la géométrie, l'astronomie, le musique, le système métrique ; au XXe siècle, à ces sciences, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ajoutent la géographie, la linguistique, le droit, la psychanalyse, la psychologie et bien sûr « l'incontournable » sociologie, la didactique, la pédagogie, l'ameublement, l'architecture, la cuisine, l'électricité, la mécanique. Il n'est pas de science ou de technique ou de pseudoscience qui n'en fasse pas usage, car élément est un indice de scientificité. Un indice, que dis-je : l'emblème, l'oriflamme, la bannière de toutes les sciences.

Comme les Modernes osent tout (c'est à cela qu'on les reconnaît), ils étendent le terme élément aux personnes, sans même prendre modèle sur la TFT soviétique. Le fait est noté dans le Trésor de la langue française (op. cit.), sans ironie, ni distance, avec beaucoup de sérieux, comme le veut la « science » linguistique : « l'ensemble unitaire est de nature sociale ; l'élément est une personne ou un groupe de personnes : toute fraction d'un ensemble constitué par l'association naturelle ou conventionnelle d'êtres humains » ; « membre de tel ensemble donné, en particulier dans les armées (homme qui fait partie d'une unité ou groupe d'hommes) et dans l'enseignement (élève d'une classe) ». Ce que révèle cette définition et que confirme celle de la neuvième édition (en cours) du DAF (« individu considéré par rapport au groupe auquel il appartient »), c'est le socle épistémique grâce auquel a été effectué le transport de ce nom de chose à la désignation de personnes. Ce socle (« nature sociale », « ensemble unitaire », « groupe de personnes », « association d'êtres humains », « appartenir à un groupe », etc.) est celui de ces « sciences sociales » qui réduisent les hommes, les personnes, les êtres humains, les individus, etc. à des corps simples qui entrent dans la composition d'ensembles, l'essentiel étant l'ensemble, évidemment. Au fondement de cette réduction, se trouve la même conception que celle qui a façonné les pays communistes. Il n'est pas étonnant que, dans la langue des sciences sociales comme dans la TFT soviétique, le mot élément désigne des personnes. Il n'est pas sûr non plus que la langue du Parti charrie plus de mépris pour ces éléments que celle des sciences sociales.

 

23 mars 2010

Lumière des livres 22

 

Sa vie et d'autres vies que la sienne

 

 

Les huit romans d'Emmanuel Carrère, publiés par le même éditeur, P.O.L., dont certains ont connu un vrai succès, La classe de neige, L'adversaire, Roman russe, forment une œuvre dont on commence à percevoir, sous une série d'invariants, à la fois les intentions et le sens ou les raisons d'être. Emmanuel Carrère compte parmi ces écrivains contemporains qui, tels Mme Ernaux (La place, Les années) ou Christophe Donner, auteur en 1998 d'un essai intitulé Contre l'imagination (Fayard), dans lequel il oppose à la fiction, aux histoires forgées, à l'invention romanesque la force de l'autobiographie ou la vérité des faits, se défient de la fiction et qui, plutôt que de raconter des histoires imaginées comme l'ont fait les grands romanciers du passé ou plutôt que d'opposer au chaos du monde réel un univers verbal ordonné, en partie controuvé, préfèrent raconter des histoires vraies ou, plus exactement, puisque l'art du récit se réduit chez eux à une simple énonciation, dire des vies : les leurs, comme le fait Mme Ernaux ou comme l'a fait Emmanuel Carrère dans Roman russe, mêlant à sa vie celles de personnes vivantes ou ayant effectivement existé, ou bien la vie des proches de l'écrivain ou de personnes qu'il n'a pas connues, comme Christophe Donner dans Un roi sans lendemain, Annie Ernaux dans La Place, parfois avec leur assentiment, comme dans L'Adversaire ou comme ce dernier livre (les mentions roman ou récit n'apparaissent ni sur la couverture, ni sur la page de titre), au titre éloquent, D'autres vies que la mienne, et qui pourrait tenir lieu de manifeste en faveur d'une littérature qui se déprend de toute fiction pour ne saisir que le réel, livre que son auteur présente comme une « commande » que lui ont passée deux des personnes, étrangères l'une à l'autre, dont il raconte la vie ou un fragment de vie et les drames.

Les histoires racontées ne sont pas, à proprement parler, des histoires, mais des enquêtes ou des documentaires recensant les faits avérés, dont le narrateur a été le témoin, lesquels faits auraient été tenus par les romanciers « réalistes » de jadis pour secondaires et n'étaient racontés ou rapidement évoqués que pour faire vrai. Dans D'autres vies que le mienne, ces petits faits sont au centre du livre, ils en font même tout le sujet. Il n'y a rien d'autre qu'eux : Juliette, une fillette emportée par la vague du raz-de-marée de décembre 2005, au Sri Lanka, quasiment sous les yeux de ses parents ; et la mort de Juliette, la belle-sœur de l'écrivain, mère de trois fillettes, victime d'un cancer. En eux-mêmes, ces faits n'ont rien de singulier. Chaque jour, des enfants se noient sous les yeux de leurs parents, dans une piscine, parfois même dans une baignoire ; chaque jour, des hommes et des femmes jeunes ou encore dans la force de l'âge meurent du cancer, laissant leurs proches ou leurs enfants désemparés. A la différence de Voragine ou de Plutarque, qui racontent, sur le mode de l'éloge, des vies de saints ou des vies de grands hommes ou d'hommes illustres de jadis, Emmanuel Carrère écrit la vie de personnes ordinaires, de pères et de mères de famille, un informaticien qui s'est reconverti dans le vin, la fille de viticulteurs bordelais, deux juges du tribunal d'instance de Vienne, l'une se déplaçant avec des béquilles, l'autre boiteux, qui essaient de dénouer de banales et sinistres affaires de surendettement, de préférence au bénéfice des pauvres. Il tient en partie des Vies minuscules racontées par Pierre Michon, à une différence notable près : Michon raconte la vie de personnes décédées depuis un siècle ou plus, dont il reconstitue la vie à partir de quelques traces (pierres tombales, cartes d'identité, actes de naissance, etc.), la reconstitution faisant une place importante à la fiction ou à l'imagination, Michon, l'écrivain, n'étant que le narrateur de ces Vies, alors qu'Emmanuel Carrère raconte, en sa qualité d'écrivain, la vie de personnes qu'il connaît et qu'il nomme de leur nom d'état-civil, sans recourir aux noms d'emprunt,  vie qui se mêle à la sienne, ou la vie d'inconnus qui témoignent devant lui de ce qu'est leur vie, comme un blessé de la vie, filmé par une caméra de télévision en gros plan, peut raconter à un journaliste ou à un scénariste ce qu'a été sa vie. Chez Michon, la fiction n'est pas écartée ; tout ce qui n'est pas la vérité brute des faits est écarté par Emmanuel Carrère. Evidemment, on ne peut pas ne pas établir un parallèle, purement formel dans un premier temps, entre cette « littérature » ou cette « écriture » nouvelle, « écriture » qu'Annie Ernaux nomme « écriture du constat », et d'autres formes, écrites ou visuelles, de témoignages, propres à la modernité, ceux de témoins d'un drame ou de proches d'un grand homme (Monsieur X, tel que je l'ai connu) ou ceux de personnes, filmées en gros plan par une caméra fixe, qui racontent leur martyre, leur maladie, leur calvaire, leur enlèvement, les sévices qu'elles ont subies enfant, etc.

Le parti pris d'Emmanuel Carrère est, comme chez Mme Ernaux ou Christophe Donner, celui du non art ou de l'art pauvre ou de l'absence d'art : pas de pompe, pas de mise en scène, pas de décorum. La plupart des phrases auraient fait s'étrangler d'indignation ou hurler de rire Hugo ou Chateaubriand ou même Zola : « Patrice avait un siège sur son porte-bagages pour Clara, mais Amélie savait déjà pédaler seule, sans petites roues sur le côté » ; « C'est vraiment la campagne, là, avec des vallons et des vaches ». Est-ce de la littérature ces phrases qui semblent extraites d'un roman à l'eau de rose ? En quoi méritent-elles encore de relever de ce que l'on nommait naguère littérature ? Pourtant, en dépit de cela, la magie opère : autrement dit, même un lecteur sourcilleux, difficile, exigeant, peut lire jusqu'au bout les 310 pages dont est fait ce D'autres vies que la mienne ? Sans doute, est-ce dû à la compassion dont fait preuve Emmanuel Carrère quand il restitue les paroles de ces blessés de la vie ? Il n'y a chez lui ni ironie, ni froideur. Il trouve le ton juste, entre la distance et l'empathie, et aux blessures de ceux dont il raconte la vie font écho ses propres fêlures. De fait, c'est la condition humaine qui fait l'objet de son livre, la condition humaine comme une addition ou une juxtaposition de conditions banales, et non comme chez Malraux, une succession prométhéenne d'actions héroïques, de mort, de libertés arrachées. La condition humaine, dit Emmanuel Carrère, est dans la banalité de ces vies dites ou restituées ou de ces paroles de vie, auxquelles le lecteur peut à son tour rapporter sa propre vie et ajouter ses expériences, sous la forme d'embryons de récits infra-vocaux, à celles qui lui sont données à lire.

 

 

 

 

 

22 mars 2010

Le grand délaissement

 

 

 

Une université de France a eu l'heureuse idée de décerner un doctorat honoris causa (« pour l'honneur ») en 2001 au Péruvien Mario Vargas Llosa et en 2004, à la Mexicaine Elena Poniatowska. Le livre, dont il est question ici (Roland Forgues, Mario Vargas Llosa et Elena Poniatowska, Le cri de la révolte, portraits, textes, entretiens, Editions mare & martin, 185 pages), en est le fruit. Il comprend, outre un entretien de Roland Forgues, le maître d'œuvre de l'entreprise, avec ces deux écrivains, le discours qu'ils ont prononcé lors de réception du doctorat (« la littérature et la vie », M. Vargas Llosa, « Ma famille et la France », Mme Poniatowska Amor), ainsi que le texte « La littérature qui monte de la rue » qu'a écrit Mme Poniatowska à l'occasion lors de la « rencontre internationale » sur « l'écriture féminine et la revendication de genre en Amérique latine ».

Les textes réunis dans ce recueil sont centrés, pour une bonne partie de chacun d'eux, sur les relations que ces écrivains sud-américains entretiennent avec la France et sa littérature, sa pensée ou culture. Ce qui est remarquable, c'est que ces relations sont saisies à partir de catégories élaborées par l'intelligentsia des années 1960-70 - années pendant lesquelles M. Vargas Llosa, alors progressiste déclaré, fait de longs séjours en France et en Europe, et où Mme Poniatowska, Française d'origine, commence sa carrière d'écrivain : ce sont l'engagement, les « pouvoirs » de la littérature, les relations entre les écrivains et le pouvoir, la question politique, le féminisme. Certes, ce point de vue progressiste se justifie : M. Vargas Llosa et Mme Poniatowska sont attachés au progrès social ; le responsable de l'ouvrage est un spécialiste reconnu de littérature, en particulier de la littérature sociale et féministe en Amérique latine. Les entretiens ont pour sujet « l'intellectuel, le pouvoir et la politique » (Vargas Llosa) et « être femme aujourd'hui en Amérique latine, et ailleurs » (Mme Poniatowska).

De ce volume, il apparaît clairement que Mme Poniatowska et M. Vargas Llosa, l'un et l'autre francophiles et écrivant parfaitement le français, se sont dépris, comme d'autres écrivains sud-américains, jadis fascinés par la France, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, tous ou quasiment tous nourris de culture française, de cette matrice. Certes, on conçoit que la littérature et la pensée de ce continent vaste et peuplé, où on parle espagnol, portugais, américain (et, sans doute, mais de moins en moins souvent, français), aient senti le besoin de prendre leur autonomie et de couper le cordon qui les reliait à la France, serait-ce pour se tourner vers les pays d'origine, Portugal ou Espagne, et surtout vers le grand voisin du Nord. Ce n'est plus du désamour (au contraire même, l'amour reste très fort), ni de l'indifférence, mais la France a cessé d'être la source de leur art ou de leur pensée. M. Vargas Llosa (né en 1936), quand il a séjourné en France dans les années 1960, alors qu'il avait écrit son roman La Ciudad y los Perros (1962) qui lui a valu immédiatement une reconnaissance internationale, admirait Sartre, Aragon, Breton, Eluard. Il croyait dans l'urgence vertueuse de « l'engagement » et il se passionnait par les solutions politiques progressistes. « Oui, dit Vargas Llosa, Sartre a été très important pour moi dès que je l'ai lu ». Or, très vite, prenant conscience que les thèses de Sartre revenaient à soutenir des despotes qui n'étaient pas éclairés et même à nier que la littérature ait une raison d'être, il se démarque de ses modèles : « je crois que - et je le dis avec un peu de tristesse - si on fait le bilan de l'influence politique de Sartre sur plusieurs générations de jeunes écrivains, de jeunes intellectuels, cette influence a été plus négative que positive (...) Il nous a fait croire des erreurs monumentales sur le plan politique. Et nous les avons crues parce qu'il était tellement intelligent, il était le pouvoir de démontrer tout ce qu'il croyait ». La principale de ces erreurs est formulée par Vargas Llosa ainsi : « L'important, d'après lui, était de savoir qu'entre les Etats-Unis et l'Union Soviétique, c'est l'Union Soviétique qui représentait le progrès et la justice. Il l'a soutenu et je crois qu'il n'a jamais changé d'avis ». La fascination qu'il éprouvait pour Sartre était si forte qu'elle l'a retenu de lire Aron : « je ne voulais pas m'approcher de Raymond Aron quand je lisais Sartre et pourtant Raymond Aron a était d'une grande lucidité quand il parlait de l'importance des valeurs démocratiques, de ces valeurs formelles qui rendent la vie vivable, possible. Il a été très lucide en critiquant justement cette espèce d'hypnose des intellectuels à l'égard du marxisme. Je crois que ce qui m'est arrivé est arrivé à beaucoup d'écrivains en France ». La saisie et la compréhension du réel par le biais de catégories « progressistes » sont mortes. Seuls y échappent Camus, Malraux (grâce à la politique qu'il a menée en faveur de la culture), Aron. Les vrais maîtres de M. Vargas Llosa ne sont plus, depuis ce désamour, les idéologues français, mais les grands romanciers Tolstoï, Proust, Borges, Flaubert, Cervantès, Paz et la littérature universelle, pour la survie de laquelle, désormais, il milite, la défendant dans un monde dominé par la technique et la science.

Cette fascination frelatée pour les idéologues français a donné les mêmes résultats que la stratégie de la terre brûlée. Elle a occulté ce qu'il y avait de meilleur dans la pensée en France et qui est resté méconnu. Les grands écrivains ou penseurs français du XXe siècle n'ont pas été lus hors de France, ni Henri de Lubac, ni Péguy, ni René Girard, ni Claudel, ni même Philippe Muray, sans parler de De Gaulle. Ces penseurs et écrivains auraient sans doute davantage enrichi la littérature sud-américaine que Sartre, ou auraient ouvert les yeux de M. Vargas Llosa, avant que ne le fassent sa malheureuse expérience de candidat libéral à la présidence du Pérou ou les attentats de New York.

L'exemple de Mme Poniatowska illustre clairement ce recul de l'influence de la culture française en Amérique latine. Elle est née en 1932, en France, d'un père français, Jean Evremont Poniatowski, combattant de la France libre, et descendant de la grande famille aristocratique et royale de Pologne, les Princes Poniatowski, d'une mère née en France, Paulette Amor, d'origine mexicaine. En 1942, alors que Jean Poniatowski traverse l'Espagne pour rejoindre la France libre, sa famille se réfugie au Mexique. En 1969, Elena, qui a commencé une carrière de journaliste et d'écrivain et écrit en espagnol, prend la nationalité mexicaine. Alors que Vargas Llosa est pétri et même façonné par la littérature française, Elena, née Française, très attachée à la « douce France », le pays de son enfance, auquel elle rend un bel et émouvant hommage, elle, est façonnée par les catégories sociales ou politiques de la culture mexicaine ou latino-américaine, hantée par les problèmes de son pays et marquée par les événements qui s'y sont produits : massacre des étudiants de Mexico en 1968, tremblement de terre de 1985, révolte du Chiapas, sous-commandant Marcos, faim, corruption, violence. Certes, Mme Poniatowska cite des écrivains français femmes, mais en appendice, parce qu'elles sont célèbres et qu'elle les a sans doute lues : Marguerite Yourcenar, Christine Rochefort, Marguerite Duras, Françoise Mallet-Joris, mais sans que leurs œuvres ou leurs pensées l'aient vraiment marquée ou inspirée.

Ce que confirme ce recueil, c'est le reflux de la langue, la littérature, la pensée française en Amérique latine. Pendant près d'un siècle, elles ont nourri et fasciné les écrivains d'Amérique latine. Aujourd'hui, elles sont devenues pour ces écrivains, non pas étrangères, ni même indifférentes, mais comme stériles.

 

 

 

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20 mars 2010

Historique

 

 

Cet adjectif, quand il est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle, a déjà son sens actuel : « relatif à l'histoire » ou « qui appartient à l'histoire » ou « qui a rapport à l'histoire » (Dictionnaire de l'Académie française, de la première édition, 1694, à la neuvième édition, en cours de publication). La forme est empruntée au latin historicus, lequel est emprunté au grec istorikos ; le sens aussi. Autrement dit, pendant plus de vingt-cinq siècles, que ce soit en grec, en latin, en français, cet adjectif a conservé le sens de « relatif à l'histoire ». Ce qui a changé, c'est la conception que les hommes se font depuis vingt-cinq siècles de l'histoire et surtout l'importance qu'ils y accordent ou la place qu'ils y donnent. Dans le seconde moitié du XVIIIe siècle, l'adjectif est employé comme un nom commun pour désigner une exposé chronologique de faits : « il se prend aussi substantivement pour dire le détail des faits dans leur ordre et leurs circonstances » (DAF, cinquième édition, 1798).

Longtemps, l'histoire a été incluse dans les Belles Lettres, comme l'attestent les exemples du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : « style, narration, recueil historique ; narrer historiquement; ce qui se dit par opposition à oratoirement et à fabuleusement ; dans le dramatique, personnages historiques, qui sont tirés de l'histoire, par opposition à ceux qui ne doivent leur existence qu'à l'imagination du poète ; les personnages de Cinna, Britannicus, sont des personnages historiques ; ceux de Zaïre, d'Alzire ne le sont pas ») et dans le Dictionnaire de l'Académie française (1798 : style historique ; narration historique ; recueil historique ; mémoires historiques ; dictionnaire historique ; on dit les temps historiques par opposition aux temps fabuleux ; dans le poème dramatique, on appelle personnages historiques des personnages qui sont tirés de l'histoire »).

Il semble que ce temps-là soit révolu et que l'histoire ait abandonné les Belles Lettres pour basculer, dès le XIXe siècle, dans les sciences, humaines et sociales. Il n'est pas sûr qu'elle ait gagné quoi que ce soit à ce déménagement. Certes, elle s'est guindée au sommet de la hiérarchie des humanités et y a acquis un immense prestige, en partie idéologique. L'article historique de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) est dix fois plus long et plus ample que le même article de la première édition (1694). Le sens de l'adjectif change alors et porte les stigmates de ce transfert. Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré le relève. Est historique, non plus ce qui est relatif à l'histoire, mais ce « qui est digne de l'histoire », ce qui mérite d'entrer dans l'histoire et de s'inscrire dans la mémoire des peuples. Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « qui est conservé ou digne d'être conservé par l'histoire ; qui est marquant, célèbre dans l'histoire » (erreur, événement, figure, mission, mot, nom, parole, période, rôle historique). L'adjectif devient subjectif. N'importe qui, surtout s'il est journaleux, peut décider de son propre chef qu'un fait, un événement, une œuvre, une pensée, un bon mot, etc. sont historiques. Comme tout est digne de l'histoire, rien ne l'est plus. Cette profusion d'historique a un effet paradoxal : elle discrédite l'histoire, en tant que discipline prétendument « scientifique ».

 

19 mars 2010

Tontine

 

 

A en croire les journalistes qui pondent des papiers sur la façon singulière dont les membres de « communautés » asiatiques et africaines établies en France (Chinois, Vietnamiens, Cambodgiens, etc.) financent les commerces qu'ils achètent (le capital est fourni par les familles déjà établies et celui qui en bénéfice le rembourse chaque année sous la forme de dividendes), la tontine (puisque tel est le nom donné à ces formes relativement primaires de financement) serait exotique et propre à un capitalisme asiatique ou africain familial qui émerge des ruines d'anciens systèmes au mieux féodaux, au pis archaïques. Il est vrai que ce mot est en usage dans le français d'Afrique où il désigne une « association de personnes qui versent régulièrement de l'argent à une caisse commune dont le montant est versé à chacun de ses membres à tour de rôle ; par métonymie, ce montant » (Trésor de la langue française, 1971-944) et que cet emploi a pu abuser les journalistes, lesquels n'existent que pour ça.

Bien entendu, il n'en est rien. Rien n'est plus français que la tontine. Tous les lexicographes anciens en conviennent. Ménage est le premier à dévoiler cette origine, dans la seconde édition (1694, posthume) de son Dictionnaire étymologique de la langue française : « on appelle ainsi l'édit du roi, donné à Versailles au mois de Novembre 1689, enregistré au Parlement de Paris le premier Décembre suivant, pour la création de quatorze cents mille livres de rentes viagères sur l'Hôtel de Ville de Paris, qui seront acquises suivant les différents âges des acquéreurs, avec accroissement de l'intérêt des mourants au profit des survivants ». Après avoir tenté d'expliquer la chose en des termes très obscurs, il explique lumineusement - ce qui est, il est vrai, fort simple - l'origine du mot : « on l'appelle de la sorte, à cause que Laurens Tonti, napolitain, en a été l'inventeur; comme il paraît par l'édit du roi pour la création de la Société de la Tontine Royale, donné à Chalons au mois de Novembre 1653 ». En réalité, Tonti se prénommait Léonardo et c'est Mazarin (et non Louis XIV, trop jeune) qui a introduit en France ce moyen simple de faire rentrer de l'argent dans les caisses de l'Etat.

Le mot entre en 1718 dans le Dictionnaire de l'Académie française (deuxième édition). Le sens se rapporte à l'édit de 1653, et non à celui de 1689 : « sorte de bien à vie sur le roi, ainsi appelé de celui qui en avait donné avis, et qui s'appelait Tonti » (exemples : chaque action sur la Tontine est de cent écus ; la Tontine est divisée en quatorze classes ; tout le revenu de chaque classe de la Tontine accroît aux derniers vivants de la même classe ; avoir plusieurs actions à la Tontine). Dans la rubrique « étymologie et histoire » du Trésor de la langue française (1971-94), est cité un extrait de L'Encyclopédie méthodique (1787, tome 3, Finances) qui a le mérite d'expliquer en peu de mots en quoi consiste le principe de ce système de financement : « association mutuelle dans laquelle chaque associé verse une certaine somme pour en constituer une rente viagère ».

L'article de L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot éditeurs) est signé Jaucourt : « (Finances) le privilège qu'ont les acquéreurs d'hériter de la portion de ceux qui décèdent était très propre à engager les particuliers à y employer quelques sommes, et à procurer très promptement au gouvernement les fonds dont il avait besoin. C'est en effet ce qu'on vit arriver : la tontine dont nous parlons fut d'un million 25 mille livres de rente, et coûta cher à Louis XIV ». Jaucourt qui avait le sens de l'intérêt général et peu d'inclination pour les dépenses inutiles condamne la tontine : « les rentes viagères font un tort irréparable aux familles, dont le prince devient insensiblement l'héritier ; mais de tous les expédients de finance, les tontines sont peut être les plus onéreuses à l'Etat, puisqu'il faut environ un siècle pour éteindre une tontine, dont en même temps les intérêts sont d'ordinaire à un très fort denier ». Il préfère d'autres moyens : « il semble donc qu'un Etat qui n'est pas absolument dépourvu de ressources devrait recourir à de toutes autres voies. Il pourrait, par exemple, se procurer avec promptitude une grande somme d'argent, en établissant des annuités viagères, c'est-à-dire un emprunt dont le capital serait remboursé certainement par égales portions dans un nombre d'années, soit que les prêteurs vécussent ou non ; mais on y attacherait un intérêt qui ne cesserait qu'à la mort du prêteur. Il est évident que le remboursement annuel d'une partie du capital mettrait les familles en état de replacer à intérêt les sommes, à fur et mesure de ce remboursement. Ainsi lorsque le capital entier serait rentré, le prêteur jouirait en sus de son intérêt ordinaire, de la rente viagère sur l'Etat. Si le prêteur venait à mourir dès la première année du prêt, la famille n'aurait jamais perdu que partie des intérêts, et recouvrerait en entier le capital aux termes fixés. Ainsi 1° l'intérêt de cet emprunt devrait être fort bas ; 2° il n'est pas néanmoins de chef de famille qui n'eût à cœur de placer quelque somme de cette manière sur la tête de ses enfants : car s'ils vivent, c'est augmenter leurs revenus ; s'ils ne vivent pas, il n'y a qu'une partie des intérêts de perdue. On croit donc qu'en fixant cet intérêt à deux et demi pour cent, l'Etat trouverait des prêteurs en abondance, en revêtant son emprunt de toutes les sûretés suffisantes pour le rendre solide, et l'accréditer invariablement ».

La Révolution a rendu caduque la tontine royale. Dans les dictionnaires d'Ancien Régime, c'est ce sens qui est relevé : « sorte de rentes viagères sur le roi, avec droit d'accroissement pour les survivants (DAF 1762, 1798, Féraud 1788) ; dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, c'est : « sorte de rentes viagères avec droit d'accroissement pour les survivants » (DAF 1832-35, 1879) ou « réunion d'individus dont chacun convient de jouir viagèrement de l'intérêt de son capital et de l'abandonner ensuite aux survivants qui se partageront les rentes » (Littré 1863-77, DAF 1932-35), Littré notant même que le nom tontine est étendu « à toute opération financière fondée sur la durée de la vie humaine ». Le terme est toujours en usage dans le droit civil : « groupe d'épargnants d'âges différents au sein duquel les parts des associés qui meurent sont réparties entre les survivants, soit qu'ils se partagent le capital accumulé, soit qu'ils bénéficient d'une rente viagère constituée à partir de ce capital » (in Trésor de la langue française, op. cit.). La fin de l'Ancien Régime a sonné le glas des tontines royales et même, comme le suggérait Jaucourt, du recours à la tontine par l'Etat. Deux écrivains en témoignent, Balzac en 1834 : « nous offrons des intérêts viagers à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur des tables de mortalité reconnues fausses », et Morand en 1944 : « quant aux républiques, vertueuses par principe, elles condamnèrent volontiers les tontines, peut-être par esprit de concurrence, le suffrage universel étant, comme dit Proudhon, la loterie suprême » et elles y préfèrent les loteries, les lotos, les paris sportifs, les jeux de hasard, les casinos.

Ce qu'il y a d'admirable dans cette affaire, c'est de constater qu'un moyen royal d'accumuler de l'argent est réintroduit en France, deux siècles après en avoir été banni, par des immigrés venus d'Afrique et d'Asie et dont la seule raison d'être est de tontiner. Mazarin et Tonti ne leur ont-ils pas montré la voie en 1653 ? Tout cela se fait au détriment de l'Etat, tout cet argent venu d'on ne sait quels souterrains échappant à la TVA, à l'impôt de solidarité sur la fortune, à l'impôt sur les bénéfices, etc. C'est sans doute cela l'ironie de l'histoire.

 

17 mars 2010

Otages

 

Otage est dérivé d'hôte. Etait otage dans l'ancienne langue française et dans la langue classique celui qui était accueilli par un hôte dans sa propre demeure : il était laissé en otage, comme on disait au XIIe siècle. Le mot n'avait pas alors le sens sinistre qu'il a pris et devinez depuis quand ? C'est 1793, la Révolution, la Terreur qui en ont fait une réalité cruelle, barbare, inhumaine. Mais vous vous en doutiez, n'est-ce pas ? C'est le terrorisme qui lui a donné le sens de « personne que l'on arrête et détient comme gage pour obtenir ce que l'on exige ». Antérieurement, les otages étaient des hôtes et accueillis par un hôte. C'est ainsi que le mot est défini dans les dictionnaires de siècles classiques : « gage qu'on donne pour la sûreté de l'exécution d'un traité, d'une convention » (DAF, première édition, 1694). Les exemples cités sont : on a donné six seigneurs en otage ; il était en otage chez les ennemis. On laissait une personne de haut rang en otage, toujours quelqu'un de volontaire, pour exprimer sa bonne foi et sa volonté de respecter ses engagements. « On appelle villes d'otage des villes qu'on donne pour gage de l'exécution d'un traité » et « otage se prend aussi pour les personnes qu'on met en otage ». D'une édition à l'autre du DAF, la définition se précise. En 1762, 1798, 1835 (quatrième, cinquième, sixième éditions), c'est « la personne qu'un général, un prince, un gouverneur de place, etc. remet à ceux avec qui il traite, pour la sureté de l'exécution d'un traité, d'une convention » et ce mot « ne se dit proprement qu'en parlant d'affaires d'État » (la ville a capitulé et a donné des otages ; on a donné des otages de part et d'autre ; pour sûreté du paiement de la contribution, on a emmené des otages ; si les ennemis violent le traité, les otages courent risque de la vie ; Les otages ont été renvoyés de part et d'autre). La définition de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est succincte, mais claire : « la personne qu'on remet à un général avec qui l'on traite pour assurer l'exécution d'un traité ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever les deux sens : le sens ancien, relativement humain, et le sens moderne, à l'image des événements révolutionnaires ; ou, dit en d'autres termes, les otages volontaires, qui prennent un risque certes, mais pour le bien de tous, et les otages malgré eux et contre leur gré, à qui il est fait violence et dont la vie est menacée. C'est (sens classique) la « sûreté qu'on donne à des ennemis ou à des alliés, pour l'exécution de quelque promesse, en remettant entre leurs mains une ou plusieurs personnes » et (sens moderne) « loi des otages, loi rendue sous le Directoire et en vertu de laquelle les parents des émigrés étaient responsables de la fuite et des complots de ceux-ci ». Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les deux sens sont exposés dans le même article : « personne qu'une armée ou qu'un parti se fait livrer ou, au contraire, livre en garantie » et « il se dit encore de personnes que l'on arrête et que l'on détient, comme une sorte de gage, pour obtenir ou pour arracher ce que l'on exige ». Il y a loin entre celui ou celle qui reste chez les ennemis comme otage de la bonne foi de son camp et des innocents que des hordes menacent de tuer pour arracher à un peuple des rançons ou des soumissions supplémentaires.

Cette distinction ne s'efface pas dans la langue moderne, où le premier sens pourtant s'affaiblit. Elle est dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « personne livrée ou reçue en garantie d'un accord, d'un traité » et « personne dont on s'est emparé et qui est utilisée comme moyen de pression, de chantage ». Le premier sens est illustré par un exemple historique célèbre : François Ier accepta le traité de Madrid, donnant ses deux fils en otage à son ennemi ; le sens moderne par les horreurs auxquelles la modernité nous a accoutumés : fusiller un otage; hold-up avec prise d'otages ; les Boches (...) ont encore pris dix otages, à cause d'un train qui a sauté dans le voisinage. Les auteurs de ce dictionnaire, s'ils avaient été les rebelles qu'ils prétendent être, auraient pu illustrer ce sens moderne par l'usage systématique, à des buts politiques et crapuleux (ou politiques, donc crapuleux ; ou crapuleux, donc politiques) des prises d'otages par les régimes totalitaires d'URSS, de Corée, de Bochie, etc. et par les organisations islamiques, où qu'elles soient établies. La distinction est aussi maintenue dans la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française : « personne qu'une armée, un gouvernement livre à la partie adverse ou détient, en garantie de l'exécution d'un traité, d'une promesse, etc. » et « personne, choisie en général arbitrairement, que des individus détiennent de force et menacent de tuer, pour contraindre une collectivité, un État à céder à leurs exigences ». Elle aurait été sans doute plus éclairante si les académiciens, et d'ailleurs les auteurs du TLF, avaient précisé (cela leur aurait pris une ligne) que le premier sens est celui de la langue française depuis le XIIe siècle et que le second sens apparaît en 1793 pendant la Terreur, mais qu'il ne s'est pas éteint avec la Terreur.

 

 

16 mars 2010

Région

 

 

Les électeurs qui, dimanche dernier, ont glissé dans une urne un bulletin de vote et ceux qui répèteront ce geste dans cinq jours savent sans doute que les régions, définies comme des « territoires formant une unité administrative regroupant plusieurs départements », n'ont d'existence en France que depuis 1972 (« établissement public, créé par la loi du 5 juillet 1972, remplaçant la circonscription d'action régionale et la région de programme, et dont la mission est de promouvoir le développement économique et social de la région (on en compte 22) ») et que le renforcement de leurs pouvoirs date des lois de « décentralisation » de juillet 1983.

Dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), les régions sont tout autre chose et n'ont rien d'administratif : « certaine étendue sur la terre, dans l'air ou dans le ciel. Sur la terre, c'est la même chose que contrée. Les astronomes divisent le ciel en régions ; l'air a trois régions, la moyenne, la haute et la basse ; les diverses régions de la terre (tempérées, méridionales, septentrionales, d'Afrique, d'Asie, etc. On dit aussi la région du feu pour dire la sphère du feu. Les médecins disent aussi la région du foie, de la rate, du cœur pour dire l'endroit du corps où est le foie et les parties voisines, l'endroit où est le cœur, etc. ». Ces sens, qui peuvent paraître étranges, viennent du latin, où regio a pour sens « direction, ligne droite », « ligne (dans la science des augures), zone (du ciel), horizon, limite », « au pluriel, limites, bornes, frontières », « région (de l'air ou de la terre), division, section », « pays, contrée, parage, endroit, territoire », « région, quartier (une des divisions municipales de Rome) », « au figuré, sphère, domaine, champ, carrière ». Région, attesté au début du XIIe siècle, conserve une partie des sens latins : « pays », « espace du ciel correspondant à chacun des signes du zodiaque », « chacune des différentes parties du ciel », « chacune des couches différentes de l'atmosphère », « champ où s'exerce une autorité », « partie du corps plus ou moins délimitée ».

L'article de la quatrième édition (1762) du DAF est plus précis que celui de la première, en particulier sur l'emploi du mot en philosophie : « à l'égard de l'air, les philosophes le divisent en trois régions, haute, moyenne et basse. La basse région est celle qui touche la terre et qui l'environne immédiatement. La moyenne région est celle qu'on suppose commencer au-dessus des plus hautes montagnes. Et La haute région est celle qu'on prétend qui va jusqu'au ciel de la Lune. A l'égard du ciel, les augures romains le divisaient en quatre régions, lorsqu'ils voulaient tirer des présages. Les anciens philosophes disaient la région du feu, pour dire la partie de l'air la plus élevée ». A ces belles choses, les académiciens ajoutent cette perle (DAF, 1835, sixième édition) : « région se dit figurément en parlant de la philosophie, des sciences, etc., et sert à désigner le degré qu'on y occupe, le point où l'on s'y élève » (il s'élance dans les hautes régions de la philosophie ; il se perd dans la région des hypothèses ; c'est un esprit spéculatif qui ne se plaît que dans les plus hautes régions ; la faiblesse ou la paresse de son esprit le retient dans les moyennes régions de la science, l'empêche de s'élever au-dessus de la moyenne région).

D'un dictionnaire à l'autre, les définitions s'amplifient. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue neuf sens : « grande étendue de pays », « espace que présente le ciel », « terme de physique ancienne, hauteurs, couches différentes de l'atmosphère », « en parlant de la philosophie, des sciences, etc. degré, point où l'on s'élève », « régions élevées, hautes régions, se dit quelquefois, par une autre figure, des hauts rangs, rois, princes, etc. », « au figuré, il se dit de ce que l'on compare à une région », « il se dit des différentes parties de la surface visible de la lune », « terme d'anatomie, nom donné à des étendues circonscrites de la masse du corps ou de la surface des organes », « terme de musique, région du chalumeau se dit de l'octave basse de la clarinette ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), le nombre des sens relevés est multiplié par 3. Dans la langue moderne, tout fait région, comme chez Rabelais tout faisait ventre.

Pour ce qui est du sens politique de région, il tient beaucoup de l'emploi du mot dans les bureaucraties militaires : région militaire, région maritime, région aérienne et dans les bureaucraties commerciales et d'affaires : région économique. Il est digne de ses ascendants.

 

 

15 mars 2010

Elimination

 

 

Une comparaison permettra aux lecteurs de se représenter la modernité d'élimination. La définition qui en est donnée dans la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), où il entre pour la première fois, est si sommaire que l'on est en droit de penser que ce nom était d'un d'emploi rare : c'est « action d'éliminer ou état de ce qui est éliminé ». Dans la neuvième édition (en cours de publication), un siècle et demi plus tard, quatre sens sont distingués et dans chaque sens, des emplois différents. L'article qui y est consacré, rédigé à la fin des années 1990, est même plus long (ce qui n'arrive quasiment jamais dans ce dictionnaire) que le même article du Trésor de la langue française (1971-94), rédigé quelque vingt ans plus tôt. De cela, on peut inférer que l'élimination des déchets, des concurrents faibles, des animaux nuisibles, des hommes et même de peuples entiers, etc. fait une des essences de la modernité.

Dérivé du verbe éliminer, élimination est attesté en 1765 comme terme d'algèbre et défini ainsi dans cet emploi, un siècle plus tard : « terme d'algèbre, opération qui consiste, étant donné plusieurs inconnues et autant d'équations, à faire disparaître successivement ces inconnues, en les ramenant toutes à une dernière, laquelle, se déterminant par la dernière équation, conduit à la connaissance de toutes les autres » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). C'est au milieu du XIXe siècle qu'est attesté le sens « action d'écarter une personne » et que le mot est employé en physiologie, deux sens que Littré (op. cit.) relève : « procédé qu'on emploie dans les concours pour écarter les plus faibles des concurrents et concentrer le débat entre les plus forts » et « élimination des poisons, l'expulsion des poisons introduits dans le corps ».

Les dictionnaires modernes enregistrent ces emplois. Ainsi le Trésor de la langue française (op. cit.) distingue le sens physiologique ou médical (élimination des déchets, des substances toxiques, élimination rénale, etc.) de l'emploi usuel : « le fait d'éliminer, de faire disparaître », « en parlant d'une chose » (élimination de la souffrance, des ornements, des causes de guerre, de l'esclavage de l'homme, des inconnues en algèbre), et « en parlant d'une personne », en particulier dans l'enseignement : « trois modes d'élimination marquent donc les générations d'élèves : l'examen et le concours, l'inégalité sociale des niveaux culturels et l'orientation, l'auto-élimination ». Les académiciens sont plus exhaustifs que les lexicographes du TLF dans l'inventaire des horreurs nommées élimination. Les trois sens du TLF, dont celui-ci : « action de retrancher d'un ensemble, d'écarter d'un groupe » (élimination de pièces défectueuses, de dossiers incomplets ; élimination d'un tiers des candidats à l'issue d'une épreuve, d'un concours ; élimination d'un concurrent pour cause de retard, de tricherie), sont couronnés de l'emploi dans le vocabulaire des sports : « le fait d'être écarté d'une série d'épreuves, d'une compétition » (élimination d'une équipe par l'équipe adverse ; élimination en demi-finale), d'un emploi « au figuré » (raisonner, procéder par élimination, en écartant successivement diverses données ou hypothèses pour n'en garder qu'une, considérée comme la plus vraisemblable ou la plus rationnelle) et de ce sens « action de faire disparaître, de supprimer », éminemment moderne, surtout dans les exemples : « élimination de la corruption ; élimination d'une espèce animale ou végétale par sélection naturelle ; élimination de la presse d'opposition, et spécialement, élimination physique ou, elliptiquement, élimination, mise à mort, assassinat », comme dans l'exemple « l'élimination d'un chef de bande par son rival ».

A ces tableaux de chasse modernes, il manque quelques beaux trophées, tels l'élimination des nuisibles (êtres humains, pas insectes), l'élimination des « tarés » et des « fous », l'élimination (comprendre la liquidation) d'opposants politiques, l'élimination (massacre ou extermination) de peuples.

 

 

14 mars 2010

Sondages

 

Ce nom, dérivé du verbe sonder, est attesté à la fin du XVIIIe siècle. Il est relativement récent et il est moderne, parce que, pendant plus d'un siècle, il est en usage dans le vocabulaire des techniques et de l'industrie houillère naissante. C'est, en 1773, « l'examen de couches de terrain au moyen d'une sonde » (in L'Art d'exploiter les mines de charbon de terre). Le mot entre en 1835 dans le Dictionnaire de l'Académie française (sixième édition) : « action de sonder ; il se dit surtout en parlant des terrains » (exemple : les opérations du sondage ont occasionné de grandes dépenses). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le même sens (« action de percer le sol avec une sonde ») tout en énumérant de nouvelles fonctions, qui excèdent la seule recherche de charbon : « le sondage est employé pour reconnaître la nature du sous-sol, provoquer la formation d'une source, ou procurer à l'eau superficielle une issue ». On sonde aussi les mers et les océans. En 1857, sondage est attesté dans le sens « d'action de jeter la sonde au fond de l'eau pour mesurer la profondeur ou examiner la nature des fonds », ce que Littré relève : « sondage à la corde, sondage chinois, celui qui se fait au moyen d'un mouton fixé à une corde, à l'aide de laquelle on le soulève, et qu'on laisse retomber ». Au XXe siècle, les réalités à sonder s'accroissent : l'atmosphère (en 1904), puis le corps humain, ensuite toute autre réalité tangible et enfin, à compter de 1949, l'opinion publique et l'état d'un marché. La huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) est en retard sur ces avancées, puisque le sens défini un siècle plus tôt (« action de sonder ; il se dit particulièrement en parlant des terrains ») n'est complété que de l'emploi médical : « il se dit aussi en termes de médecine » (exemple : il a fallu pratiquer un douloureux sondage).

En 1872, les emplois de sondage se limitent (in Littré, op. cit.) aux terrains et aux océans ou autres étendues d'eau. Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), il y a plus de dix emplois et sens différents recensés. La technique des sondages a fait un grand bond et elle s'applique à de plus en plus de réalités, réalités tangibles et idéelles ou même idéologiques, comme l'opinion. C'est la « mesure des profondeurs aquatiques » et une « méthode d'étude des fonds », la « mesure de l'atmosphère en altitude », « l'action de creuser un terrain pour pratiquer des analyses, des mesures, des forages », « les trous, excavations produits(es) par cette action », « l'action d'examiner une paroi, un sol pour y découvrir une cache » ; en médecine, « l'action d'introduire une sonde dans un canal, dans une cavité naturelle ou accidentelle afin d'en évacuer le contenu ou d'y introduire un médicament liquide ou un gaz » ; une « enquête, une investigation rapide » (par la police par exemple), « l'action de chercher à pénétrer le secret, le mystère de quelqu'un ou de quelque chose ». Les emplois les plus modernes sont ceux de la statistique, science moderne s'il en fut, au même titre que la physiologie sociale et la psychologie. C'est une « enquête par questionnaire sur un sujet précis, réalisée sur un échantillon ou une fraction de population déterminé(e) par des techniques rigoureuses pour être représentative d'un ensemble » (sondage par grappes, par quotas, enquêtes par sondages, théorie des sondages, sondage aléatoire, sondage empirique). De la statistique, les sondages colonisent naturellement la sociologie et la politique, ne serait-ce que pour donner un vernis technique ou scientifique à ces deux entités, dont les partisans ne rêvent pour elles et pour eux aussi que d'un couronnement scientifique. Les sondages d'opinion (publique) sont des « enquêtes par sondage servant à connaître le point de vue ou les convictions d'une population sur une question idéologique » ou « servant à déterminer le pourcentage d'opinions positives que recueille un parti ou un homme politique, à estimer le pourcentage de votes positifs à la veille d'une consultation électorale ». Jadis, les sondages servaient à trouver du charbon ou de l'eau ; aujourd'hui, ils ont pour fonction de trouver des gisements de suffrages. La belle avancée démocratique, disent d'une seule et même voix politologues et sociologues. Cette activité moderne est d'une immense utilité sociale, puisqu'elle fait germer partout des instituts de sondages (IFOP, SOFRES, Louis Harris, Publimétrie, etc.) et emploie d'innombrables gratte-papiers en lignes, colonnes, camemberts, graphiques, etc.

 

12 mars 2010

Ecologie

 

Ecologie est un mot trois fois savant. Ce n'est pas un mot grec, mais un mot allemand. Certes les Allemands l'ont fabriqué en 1866 à partir de deux mots grecs, oikos et logos, signifiant respectivement « maison » et « discours » (ou science), les Allemands en question étant l'Allemand Ernst Haeckel (1834-1919), docteur en médecine, mais aussi zoologiste et biologiste (ouille, ça sent mauvais), défenseur certes de la théorie de l'évolution des espèces, mais aussi propagandiste du pangermanisme, d'une classification hiérarchisée des races humaines, de l'eugénisme et qui définissait la politique comme de la biologie appliquée. Bien entendu, son œuvre en grande partie idéologique a été tenue pour matricielle par les idéologues nazis. Ce qui a suffi à la sanctifier en dépit de sa descendance, c'est l'hostilité viscérale de cet idéologue au catholicisme et sa dévotion à la libre pensée. Il est donc dans l'ordre des choses que, protégé par ce double blindage, il ait échappé à l'inquisition et que l'écologie qu'il a inventée soit devenue, à la différence de ses cousins racisme, darwinisme social, sociobiologie, la science intouchable du XXIe siècle, celle qui subsume, comme le marxisme de jadis toutes les sciences.

De l'allemand, où il a d'innombrables succès, ce discours de la maison passe en français en 1910 où il est assumé par quelques botanistes, dont Jaccard et Flahault : « le terme écologie comprend l'ensemble des relations existantes entre les individus végétaux ou les associations végétales d'une part et la station d'autre part (oikos = demeure = station = milieu). L'écologie comprend l'étude des conditions de milieu et des adaptations des espèces végétales, soit prises isolément - autécologie -, soit réunies en associations - synécologie -, ou étude des formations ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce mot, qui n'est pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), est un terme de biologie désignant la « science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent » et par extension « toute étude des conditions d'existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l'équilibre biologique et de la survie des espèces » ; c'est aussi (ouille, ça craint) un terme de sciences sociales désignant « (en parlant de communautés humaines) l'étude des relations réciproques entre l'homme et son environnement moral, social, économique ». De la biologie, où il a sans doute (Arouet le Jeune ne se prononce pas là-dessus) un intérêt ou une utilité, il bascule dans les (prétendues) « sciences de la société », comme l'ont fait la biologie sociale, la sociobiologie, le racisme, l'eugénisme, etc. On peut s'étonner cependant que ce cousinage ne suscite pas l'indignation convenue des bien pensants.

Dans ce Trésor, qui a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, il n'est pas fait état de l'emploi d'écologie en politique, ni de l'existence de partis écologistes, qui auraient pour objectifs, s'ils accédaient au pouvoir, d'appliquer dans l'ordre de la cité cette « science de la maison », imaginée et conçue par un sociobiologiste allemand. Il est vrai qu'alors, dans le vocabulaire politique, environnement (défense ou protection de l'environnement) était d'un usage plus courant et plus largement répandu qu'écologie. C'est lors du septennat (écourté) de Georges Pompidou qu'a été créé le premier Ministère de l'Environnement. Les hommes politiques d'alors (de jadis ?) avaient la vertu aristotélicienne de prudence : si firent que sages, comme on disait au Moyen Age. A juste titre, ils se défiaient des mots savants, se doutant que ces mots charrient immondices et ordures, parce qu'ils avaient constaté les horreurs qu'ont causées ces autres choses savantes que sont le racisme, le marxisme, le socialisme, et que vont causer, à n'en pas douter, leurs avatars modernes culturalisme et multiculturalisme. Quand la politique singe la science, ce sont les citoyens qui trinquent.

Même les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire minimisent l'emploi politique du mot écologie. L'écologie ne se cantonne pas à « l'étude des conditions nécessaires au développement harmonieux des êtres vivants » ; elle préconise aussi des « mesures propres à assurer la survie des espèces existantes » et elle consiste en « l'élimination des facteurs qui menacent l'équilibre biologique, etc. » (les tenants de l'écologie estiment que le progrès technique provoquera, s'il est incontrôlé, une rupture dangereuse entre l'homme et son milieu). C'est l'emploi du nom élimination dans cette définition qui révèle ce qui, dans la pensée sociobiologiste d'Haeckel, est au fondement de l'écologie, comme un lapsus ou un acte manqué ou le coq à l'âne dans les associations d'idées dévoile le discours de l'inconscient.

 

11 mars 2010

Nuisible

 

 

Il n'y a pas de meilleur ouvrage que Le Manuel du Goulag (Jacques Rossi, Cherche-Midi, 1997) pour comprendre les langues qui émanent de la « modernité » ou qui l'expriment, dont la LNF : « jusqu'au milieu des années 1920, écrit Rossi, le terme « nuisible » désigne exclusivement les insectes et autres animaux portant préjudice à l'agriculture. Puis la propagande soviétique accole cet adjectif aux individus que le Parti (communiste, évidemment) rend responsables de la misère causée par sa propre incompétence économique ». Le nuisible est un saboteur et les activités nuisibles du sabotage. A partir de 1928, ce terme de propagande est en usage dans l'Etat soviétique et devient la dénomination de crimes sanctionnés par une exécution ou par 20 ans de travaux forcés dans les glaces de Sibérie. Rossi aurait pu préciser que le premier à avoir ainsi dénommé des êtres humains est Lénine, dans ce fameux manifeste « De l'émulation », publié par la Pravda en janvier 1918, Lénine encourageant tous les membres du Parti, tous les militaires, tous les policiers, tous les fonctionnaires « à nettoyer la terre russe de tous les insectes nuisibles » qui la polluent.

La France n'est pas l'Union soviétique, sinon dans quelques abcès où le Parti communiste et ses dépendances, syndicales et gauchistes, se sont incrustés. Dans la langue des siècles classiques et jusqu'au XXe siècle, nuisible n'est jamais un nom et, comme adjectif, il est employé pour qualifier des choses - ou éventuellement des animaux, jamais des êtres humains. Nuisible, dérivé de nuire, est défini ainsi au XVIIe siècle : « qui peut nuire » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses), l'exemple qui illustre ce sens limitant l'emploi de cet adjectif à des choses : « il n'y a point de vent qui ne soit nuisible ». Il en va de même dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1694 à 1798 : « adjectif de tout genre, dommageable, qui nuit » (exemples : cela est nuisible à vos affaires ; nuisible à la santé ; nuisible à la vue). Le seul lexicographe classique qui cite un exemple où nuisible se rapporte à des animaux est Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « incommode, dommageable » (exemples : « tous excès sont nuisibles à la santé ; l'élévation de ce mur est fort nuisible à ma maison, me bouche mes vues ; il est permis de tuer tous les animaux nuisibles au genre humain), ce dernier exemple étant repris par les académiciens en 1835 : cela est nuisible à vos affaires ; nuisible à la santé, à la vue ; tout excès est nuisible ; détruire les animaux nuisibles, ainsi que par Buffon (« En général, on trouve les animaux nuisibles des continents dans toutes les îles qui en sont fort voisines, et jamais dans celles qui en sont fort éloignées ») cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C'est dans la langue moderne que nuisible s'emploie comme nom : (Trésor de la langue française, 1971-94) : « en particulier, le plus souvent au pluriel,  animal nuisible, animal sauvage qui cause des dégâts au gibier et aux cultures, et dont la chasse est autorisée en dehors de la période d'ouverture, en vue de la régulation des populations » et « par ellipse, les nuisibles, substantif masculin pluriel ». Dans cet extrait (1976) d'un journal écologiste, la mise de nuisibles entre guillemets prouve que la notion, même quand elle se rapporte aux animaux, est source de doutes justifiés : « si vous possédez ces vastes propriétés, vous devrez en outre obligatoirement y assurer la destruction des « nuisibles », vous offrir un ou plusieurs gardes-chasses et payer diverses taxes (Le Sauvage, 1976). Cet emploi est signalé dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « spécialement, les animaux nuisibles, qui attaquent les animaux utiles à l'homme et le gibier, causent des dégâts aux récoltes, et que la loi autorise à détruire à tout moment. Le renard, le blaireau, la belette, le ragondin sont déclarés animaux nuisibles. Substantivement, faire la chasse aux nuisibles.

Aucun de ces lexicographes ne signale l'emploi de nuisibles pour désigner des êtres humains, emploi qui est pourtant attesté, ne serait-ce que dans cette maxime de Gorki (le cher camarade de Lénine) : « il n'y a pas de gens inutiles, il n'y a que des gens nuisibles » ou, ironiquement, chez Desproges : « le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme ». Pourtant, c'est ce sens-là qui sous-tend le titre de la célèbre et sartrienne et maoïste Cause du Peuple en 1972, au sujet du crime de Bruay-en-Artois : « seul un bourgeois a pu commettre ce crime » (le bourgeois est un nuisible) ou encore cet extrait du Lys rouge (Anatole France, 1894) : « toute idée fausse est dangereuse. On croit que les rêveurs ne font point de mal, on se trompe : ils en font beaucoup. Les utopies les plus inoffensives en apparence exercent réellement une action nuisible. Elles tendent à inspirer le dégoût de la réalité » et même de vrais crimes, de masse ou contre l'humanité, comme le prouve le bilan de « l'utopie communiste ».

 

 

 

 

10 mars 2010

Alertes

 

Alerte renferme dans son sens et dans ses emplois l'essence de notre époque. Depuis une ou deux décennies, les autorités, de quelque niveau qu'elles soient, multiplient les alertes météo, les alertes neige et avalanches, les alertes de différentes couleurs (orange, rouge, vert, bleu), les alertes enlèvement, les alertes environnement, les alertes incendie, les alertes épidémie ou grippe ou virus, les alertes coup de chaleur ou canicule, les alertes accident ou bouchon, etc. La précaution est l'avers et l'alerte le revers du même principe : « gouverner, c'est prévoir » ou mieux « gouverner, c'est prévenir ».

C'est un terme de guerre emprunté de l'italien. Le groupe de mots préposition + article + nom, all'erta, signifiant « sur la hauteur », est employé, en cas de danger, pour avertir la population menacée d'une ville ou d'un village d'aller se réfugier dans des endroits difficiles d'accès. La locution all'erta a pris le sens de « sur ses gardes » en italien et, attesté à partir de la seconde moitié du XVIe siècle, le calque français être à l'erte a signifié « être sur le qui-vive », « être sur ses gardes ». Les trois mots de cette locution se sont soudés pour former à la fin du XVIe siècle l'adjectif alerte, « vigilant, qui se tient sur ses gardes », puis (fin du XVIIe siècle) « prompt à agir », et, au XVIIIe siècle, le nom alerte (Buffon : « La souris ne sort de son trou que pour chercher à vivre ; elle ne s'en écarte guère, y rentre à la première alerte.... »). Ces trois emplois sont exposés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française : « adverbe, debout, soyez sur vos gardes, prenez garde à vous » ; « adjectif de tout genre, qui est vigilant et qui se tient sur ses gardes ; et aussi gai, vif ; et il se dit d'un jeune garçon et d'une jeune fille » ; « il se prend aussi substantivement, et alors il est féminin : donner une vive alerte ; nous avons eu cette nuit trois ou quatre alertes ». A partir de 1762, les lexicographes distinguent ces trois emplois, aussi bien Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens (1798, 1832-35, 1879, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « locution interjective, debout, garde à vous » ; « substantif féminin, appel à la vigilance » ; « adjectif, qui est vigilant, qui se tient sur ses gardes ; prompt à voir et à saisir ; vif, agile ».

Dans le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et ceux de la neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française (en cours de publication) consacrent à alerte, se lisent, comme à livre ouvert, les raisons du triomphe moderne de ce terme de défense civile et militaire. C'est un « signal, généralement sonore, ou appel avertissant d'un danger imminent et engageant à prendre les dispositions nécessaires pour l'éviter » (sonnerie d'alerte (plus usuel sonnerie d'alarme), cri d'alerte, à la première alerte, en cas d'alerte, fausse alerte, donner l'alerte (donner l'alarme, alerter) » ; « (en cas de maladie, de sinistre) appel à l'aide, doublé d'une demande d'intervention et d'assistance immédiates, adressé à la personne ou à l'organisme compétents (médecin, pompiers etc.) » ; « (en cas de guerre), signal prévenant une force militaire d'une attaque ennemie, lui imposant de prendre les mesures de sécurité voulues et de se tenir prête à intervenir » (alerte de sentinelle ou de poste, alerte du bon Dieu ou du Saint-Sacrement, alerte d'incendie ou de feu, alerte de service, alerte de caporal chef de poste) » ou « signal avertissant la population d'une attaque ennemie (bombardement aérien, approche de blindés...) et l'invitant à prendre les dispositions de défense passive prévues » (signal d'alerte, système d'alerte, alerte aérienne, alerte aux gaz, aux blindés) ; « état de défense face à un danger, à une situation critique ; durée de cet état » (en alerte, état d'alerte) ; « menace précise et soudaine d'une situation critique et alarmante ; émotion, inquiétude ressenties en présence de cette menace » (Trésor de la langue française).

La neuvième édition du DAF a commencé à être publiée en 1994 ; l'article alerte a donc été rédigé il y a près de vingt ans. Vingt années de langue française, pour une langue qui a plus d'un millénaire, c'est peu. Pourtant, les innombrables emplois actuels - alerte neige, rouge, tempête, incendies de forêts, canicule, enlèvement, etc. - n'y sont pas encore recensés, pas plus qu'ils ne le sont dans le TLF (1971-94). En revanche, l'emploi militaire est exposé : « avertissement d'être sur ses gardes ; signal prévenant d'une attaque de l'ennemi » et « état de défense consécutif à l'annonce d'un danger », ainsi qu'une esquisse timide des emplois civils actuels : « signe qui indique un danger éventuel et provoque l'inquiétude ; une alerte sans gravité ; l'alerte a été chaude, le danger est passé, mais il a été sérieux ; à la première alerte, appelez le médecin ; réagir à la moindre alerte ». Lors la seconde guerre mondiale, il a été tué plus de civils (innocents par définition, puisqu'ils ne participaient pas aux combats, sauf exception) que de soldats en uniforme ; et les villes ont été les cibles des bombardiers. Dans ces conditions, l'alerte a été un moyen de défense passive.

La guerre est morte. Les Occidentaux aspirent si fort à la paix universelle qu'ils se sont persuadés qu'il n'y aura plus jamais de guerre (encore que...), mais ils ont maintenu l'usage de l'alerte en temps de paix. On ne sait jamais. Ce qui reste des guerres passées, c'est la certitude que le danger a besoin de fonctionnaires et assimilés pour l'exorciser - pardon l'administrer ou le « gérer » - et qu'il convient de s'organiser pour y faire face ; et comme la France ne manque pas d'administrations, ni d'administrateurs, elle a imaginé des alertes de tout. Le danger n'est plus une armée ennemie, mais la nature, les réalités du monde ou des événements, tempête, canicule, incendies de forêts, etc. qui étaient tenus il y a un siècle pour des aléas.

 

09 mars 2010

Ecran

 

Emprunté à l'ancien néerlandais scherm, « paravent », « écran », écran est attesté à la fin du XIIIe siècle sous la forme escren et aussi escran, escrain. Le mot désigne un petit meuble ou un simple panneau qui garantit de la chaleur du feu. En 1389, dans un inventaire, est inscrit un « écran d'osier à feu, prisé XVI deniers ». Au milieu du XVIe siècle, c'est aussi un objet placé entre une personne et un autre objet ou une autre personne pour le ou la dissimuler ou le ou la protéger. Ces deux sens définissent écran dans les anciens dictionnaires : Nicot (1606, Trésor de la langue française : « écran contre le vent » et « un écran à mettre derrière pour obvier à la chaleur du feu »), Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « ce qu'on tient à la main et qu'on se met devant le visage pour le garantir de l'ardeur d'un grand feu », « ce qu'on pose devant soi pour empêcher que le feu ne nous fasse mal »). L'Académie française ne retient que le meuble (1694, 1762, 1798, 1832-35 : « sorte de meuble dont on se sert l'hiver pour se parer de la chaleur du feu »). Ce n'est que dans la septième édition (1879) que le sens relevé par Richelet en 1680 est exposé : « sorte de meuble dont on se sert pour se garantir de l'ardeur du feu » ; « sorte d'éventail que l'on tient à la main pour le même objet ». Barré, dans le Complément au DAF (1842), rappelle que « ce meuble était orné autrefois d'armoiries et d'inscriptions » et que cette singularité explique les maximes ironiques, désuètes depuis fort longtemps : c'est un homme qui n'a jamais appris le blason que sur les écrans ; il n'a jamais fait de vers que pour les écrans.

A partir du XIXe siècle, le mot désigne de nouvelles réalités : un « châssis tendu de toile dont se servent les peintres pour voiler un excès de lumière » et un « tableau blanc sur lequel on fait projeter l'image d'un objet », qui prépare l'intégration de ce terme dans le vocabulaire du cinéma, ce qui se fait en 1895. L'article que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) consacre à écran prend de l'ampleur. C'est une « sorte de meuble dont on se sert pour se garantir de l'action directe du feu » et une « sorte d'éventail qu'on tient à la main pour le même objet » ; mais le mot s'emploie aussi figurément : « il se mit devant moi pour me servir d'écran », tandis que les emplois techniques se multiplient : « plaque suspendue devant le foyer d'une forge », « cercle de bois couvert d'une toile dont les verriers s'entourent la tête », « toile blanche tendue sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l'éclat du jour », « terme de physique, tableau blanc sur lequel on fait tomber l'image d'un objet » - ce dont les académiciens en 1879 tiennent compte : « cercle de bois couvert d'une toile dont les verriers s'entourent la tête pour garantir leurs yeux de l'ardeur du feu », « toile blanche ou papier tendu sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l'éclat du jour », « en optique, tout tableau sur lequel on fait projeter l'image d'un objet ».

Dans les six premières éditions (1694-1835) du Dictionnaire de l'Académie française, écran a un seul sens ; dans la neuvième édition (en cours de publication), il en a quatorze ou quinze, presque tous techniques ou liés à une technique (optique, photographie, cinéma, télévision, etc.). L'extension à toutes sortes de réalités visuelles ou optiques fait d'écran un terme contradictoire, au sens où le sens est construit sur deux concepts situés à l'opposé l'un de l'autre et que l'on pourrait tenir pour contraires : protéger, dissimuler, cacher et montrer, faire, exhiber. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le paradoxe est évident, même si les rédacteurs de ce dictionnaire n'en ont pas peut-être une claire conscience : A « avec une idée d'arrêt empêchant la manifestation ou la propagation d'un phénomène », « tout ce qui fait arrêt, dissimule, souvent pour protéger de quelque chose » et B « surface faisant arrêt, sur laquelle peut apparaître l'image d'un objet ». L'écran cache ou bien il montre. Témoignent du premier concept les expressions faire écran, écran de fumée, en écran, écran de la parole ou des préjugés ; du second, porter à l'écran, crever l'écran et l'emploi métonymique d'écran pour désigner le cinéma, l'art cinématographique et même la télévision. Ou bien c'est un obstacle, naturel ou non, à la propagation de la lumière ; ou bien c'est une surface réfléchissante ou translucide sur laquelle sont projetées des images ou sur laquelle apparaît dans les techniques d'imagerie médicale, telles que radiographie, échographie, etc., l'image d'un organe caché.

Ecran est-il un de ces mots à sens contraires dont Freud cherchait des vestiges dans les langues archaïques ou primitives et qui auraient été à l'image de l'inconscient, qui dit toujours oui et non en même temps et se contredit sans cesse ? En fait, il n'est pas de mot, dans quelque langue du monde que ce soit, qui signifie en même temps blanc et noir, grand et petit, généreux et avare, cacher et montrer, etc. Autrement dit, il n'y a pas de mot qui porte en lui son antonyme. Cela implique que, malgré les apparences, les deux sens d'écran - ce qui cache et ce qui montre - ne sont pas nécessairement opposés. L'antonymie n'est pas au cœur de l'écran. Le mot n'a pas deux sens contraires, mais un premier sens qui en génère un second, plus proche du premier qu'on ne le suppose. Ce qu'il révèle, c'est la nature du cinéma et de la télévision. Sur les écrans, des images sont projetées pour être vues. Les objets, personnes, actions, phénomènes pour lesquels elles valent ou qu'elles représentent sont ainsi montrés. Mais « ce n'est qu'une image », comme dit ou disait Godard à tout instant. Qui plus est, pendant que ces images sont projetées, le reste de la réalité, et qui est l'essentiel, n'est pas montré. Le fragment montré occulte le reste. Autrement dit, l'écran de projection est aussi un écran (de fumée).

 

 

 

08 mars 2010

Fétiche

 

 

 

Fétiche est la forme portugaise de l'adjectif latin factitius, « factice ». Un fétiche est ou serait, d'après l'étymon latin, un objet factice. Le mot est attesté en français au début du XVIIe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « nom qu'on donne aux différents objets du culte superstitieux des Nègres. Dans la Nigritie, chaque tribu, chaque lieu, chaque particulier se choisit une divinité tutélaire, parmi les arbres, les pierres, les animaux, etc. Ces espèces d'idoles s'appellent des fétiches ».

La définition qu'en donnent les encyclopédistes (1751-64), supposés progressistes ou éclairés, ne témoigne pas d'une ignorance moindre. Ils tiennent même le mot pour féminin : « (histoire moderne) nom que les peuples de Guinée en Afrique donnent à leurs divinités. Ils ont une fétiche pour toute une province, et des fétiches particulières pour chaque famille. Cette idole est un arbre, une tête de singe, un oiseau, ou quelque chose de semblable, suivant leur fantaisie ». D'une édition à l'autre du Dictionnaire de l'Académie française, la définition reste la même : « nom qu'on donne aux différents objets du culte superstitieux des Nègres » (1798) ; « nom qu'on donne aux objets du culte superstitieux des nègres » (1832-35, 1879), en dépit d'une meilleure connaissance des peuples d'Afrique. Même Littré l'éclairé partage l'obscurantisme des Lumières (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « objet naturel, animal divinisé, bois, pierre, idole grossière qu'adorent les nègres des côtes occidentales de l'Afrique et même de l'intérieur des terres jusqu'en Nubie ».

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française, la définition se dégage peu à peu de l'obscurantisme des origines : « nom qu'on donne aux objets chers aux peuples primitifs ou aux choses qui sont chez eux un objet de culte » (porter un fétiche au cou ; le culte des fétiches ; adjectivement, les arbres fétiches ; les pierres fétiches). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renoncent enfin, du moins pour ce qui est de fétiche, aux préjugés des Lumières : « objet, naturel ou façonné, considéré comme le support ou l'incarnation de puissances supra-humaines et, en tant que tel, doué de pouvoirs magiques dans certaines religions primitives » ; de même les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « nom donné à des objets naturels ou façonnés par l'homme, dans lesquels, selon certaines religions animistes, des esprits viennent temporairement résider et qui sont alors revêtus de pouvoirs magiques » (vénérer un fétiche).

Il est vrai que, au XXe siècle, les éclairés et les illuminés ont constaté qu'eux-mêmes ou leurs compatriotes civilisés aimaient les amulettes, porte-bonheur, gris-gris, etc. La définition de fétiche s'humanise : « objet auquel, même chez les peuples civilisés, certaines personnes attribuent une influence capable d'attirer la fortune ou de conjurer le mauvais sort » et « tout objet auquel on attribue avec superstition la propriété de porter bonheur » (DAF, 1932-35) ; « objet, animal auquel est attribuée une influence bénéfique ou protectrice par des personnes superstitieuses » et « personne, chose à laquelle on attribue des pouvoirs extraordinaires et/ou à laquelle on voue une admiration ou un respect exagéré » (Trésor de la langue française) ; « objet ou animal auquel est attribuée une influence bénéfique ou protectrice ; mascotte » (DAF, neuvième édition, en cours). Dans ces conditions, les choses étant ce qu'elles sont, il n'était plus possible de considérer les fétiches comme propres aux peuples primitifs vivant dans l'ignorance. De Gaulle, stupéfait, en fait le constat chez Roosevelt dont la table était « encombrée d'une multitude d'objets surprenants : souvenirs, insignes, fétiches-porte-bonheur » (1956). Il est vrai aussi qu'au XXe siècle, l'inconscient exploré se peuple de fétiches divers. Pour les psychanalystes, le fétiche est un « objet provoquant et satisfaisant les désirs sexuels chez le fétichiste ».

 

06 mars 2010

Septembriseur

 

 

Septembriseur / septembrisades / septembriser

 

 

Les massacres qui ont eu lieu en septembre 1792, du 2 au 7 à Paris, un peu plus tard en province, sont une de ces innombrables taches de sang dont la Révolution a souillé la France. Des fous furieux armés ont pénétré dans les prisons et là, ils ont égorgé des hommes sans défense, mais aussi des vieillards, des femmes, des enfants : ce fut un sommet de la barbarie volontaire, que seuls les nazis ont dépassé (de peu), encore que ceux-ci ne soient pas entrés dans les prisons pour y égorger des innocents.

Ces massacres ont laissé quelques traces dans la langue sous la forme du verbe septembriser, du nom masculin septembriseur, du nom féminin pluriel septembrisades, qu'enregistrent quelques dictionnaires. Ces massacres ont dû horrifier les académiciens, pourtant vaccinés par le terrorisme, le nationalisme, le vandalisme, etc. puisqu'ils enregistrent ces trois mots dans la cinquième édition de leur Dictionnaire en 1798 : septembriser, « massacrer » (exemples : un tel septembrisait aux Carmes ; et passivement, une telle fut septembrisée à la Force) ; septembriseur, « nom donné à ceux qui firent ces massacres, et par extension, à ceux qui furent soupçonnés de les avoir approuvés » (on nommait proprement ces derniers septembristes) ; septembrisade, « nom donné à un massacre général qui eut lieu dans les prisons à Paris, les 2 et 3 Septembre 1792 ».

De ces trois mots, septembriser disparaît et seul septembriseur est dans les dictionnaires du XIXe siècle : pas dans la sixième (1832-35), ni dans la huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l'Académie française, mais dans la seule septième et à un temps, le passé composé, qui exprime un processus révolu (1879 : « il s'est dit des auteurs des massacres de septembre 1792 » ; dans le Complément de Barré (1842) au Dictionnaire de l'Académie française : « il se dit de ceux qui assassinèrent les prisonniers à l'Abbaye, à la Force, aux Carmes, etc., le 2 et le 3 septembre I792 » (et même dans la définition d'égorgeur de ce même Complément : « il se dit des assassins qui massacrent, publiquement, un grand nombre de victimes : ce terme s'emploie particulièrement quand il s'agit de crimes qui ont pour cause des animosités politiques » : Les égorgeurs de la Saint-Barthélemy, de Nîmes et d'Avignon ; les égorgeurs du deux septembre. Voyez septembriseur) ; dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « s'est dit des auteurs des massacres de septembre »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent, en faisant précéder la définition (« auteur des massacres de septembre, participant à ces massacres ») de la mention histoire, afin de signaler que ce terme appartient à l'histoire (de France) et qu'il a disparu de la langue moderne, dont il était pourtant un des fleurons.

Septembrisades a un destin à peu près semblable à celui du verbe. Il disparaît des dictionnaires du XIXe et d'une partie de ceux du XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (op. cit.), il est suivi, comme septembriseur, de la mention histoire et défini dans des termes si vagues et volontairement si ambigus que l'on pourrait croire que c'est le mois de septembre qui a été la victime de ces massacres : « massacres de septembre », laissant sans réponse les questions : Qui a massacré ? Qui a été massacré ? En septembre de quelle année ? En l'an 1 ? Pourquoi ces massacres ? Qui les a ordonnés ? Où ont-ils eu lieu ? La définition du DAF de 1798 citée ci-dessus est moins lâchement élusive : « massacre général qui eut lieu dans les prisons à Paris, les 2 et 3 Septembre 1792 ».

 

05 mars 2010

Connexion

 

 

Connexion, déconnexion ; connexité

 

 

Le deuxième de ces trois mots est attesté dans les années 1970 ; le premier, en revanche, est fort ancien. Emprunté du latin conexio, « lien, enchaînement », il est attesté dans la première moitié du XIVe siècle au sens de « fait d'être lié par un rapport avec une chose de même nature ». Nicole Oresme (1325-82) l'emploie, suivi du complément « des vertus ». Au XVe siècle, un nouveau venu : connexité, dérivé de l'adjectif connexe, attesté en 1414, entre en concurrence avec connexion, au point qu'ils sont parfois définis de la même manière. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) les tient pour équivalents et il ne retient qu'une seule entrée : connexité (« on dit aussi connexion : dépendance d'une chose de l'autre, ou la liaison qu'elles ont ensemble » ; il y a beaucoup de connexité entre la physique et la médecine ; les propositions d'Euclide ont tant de connexité ensemble que les dernières ne sauraient subsister sans les premières »). Connexité entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition (1694), alors que connexion n'est enregistré qu'à compter de la deuxième édition (1718) ; et la définition de l'un vaut aussi pour l'autre. En 1694, la connexité est la « liaison, la dépendance, par laquelle une chose a de la relation avec une autre » (il y a grande connexité entre la morale et la jurisprudence ; quelle connexité y a-t-il entre ces choses-là, entre ces affaires-là ?) ; en 1781, la connexion est la « liaison, la dépendance que de certaines choses ont les unes avec les autres » (la connexion que ces choses-là ont entre elles). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) les définit dans une même entrée : la connexion est une « liaison » ou un « rapport » (« ces matières n'ont ensemble aucune connexion »), alors que la connexité est « ce par quoi une chose a rapport à une autre ».

Dans L'Encyclopédie (1751-64), Diderot tente de distinguer les deux mots. La connexion est dans l'esprit des sujets, la connexité est dans les choses mêmes : « (grammaire) le premier désigne la liaison intellectuelle des objets de notre méditation ; la connexité, la liaison que les qualités existantes dans les objets, indépendamment de nos réflexions, constituent entre ces objets. Ainsi il y aura connexion entre des abstraits et connexité entre des concrets ; et les qualités et les rapports qui font la connexité seront les fondements de la connexion ; sans quoi notre entendement mettrait dans les choses ce qui n'y est pas : vice opposé à la bonne dialectique ». Bof ! Pourquoi pas ? Diderot aurait pu rappeler que le nom connexion désigne un processus, tandis que connexité désigne une qualité qui est dans des réalités du monde. C'est l'explication qu'avance Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « ces deux termes, si voisins, se distinguent en ce que connexion, dérivant directement du radical qui est dans connectere, exprime l'action de lier et le résultat de cette action, et que connexité, dérivant de connexus, exprime la qualité d'être connexe ». Les académiciens ne relèvent pas d'autre sens de connexion que l'emploi « intellectuel » : « liaison que de certaines choses ont les unes avec les autres » (1798, cinquième édition : on ne voit pas la connexion de ces deux idées, de ces deux propositions ; il n'existe aucune connexion entre ces principes, ni entre les conséquences qu'on en tire), à la différence de Littré (DLF, 1863-77) qui ajoute au sens « intellectuel » l'emploi de connexion en anatomie, attesté dès 1546 (connexion des vertèbres) chez Estienne et, un peu plus tard, chez Paré : « La santé des parties organiques consiste en figure, magnitude, nombre, situation et connexion convenable de chacune partie » et « quant à leur connexion, il faut entendre que toutes les vertèbres ont chacune six connexions ». Selon Littré, connexion est un « terme d'anatomie comparée », qu'il définit ainsi : « principe des connexions, première règle de la méthode des analogues, qui consiste en ceci : que d'un animal à l'autre, l'organe analogue, s'il existe, rudimentaire ou complet, se trouvera partout avec les mêmes connexions et jamais transposé ».

Le sens moderne, celui de l'informatique et du réseau de réseaux ou toile, a eu un succès si vif qu'il en a occulté le sens anatomique et le sens intellectuel. Il apparaît dans la première moitié du XXe siècle quand la fée électricité est entrée dans toutes les maisons : « (électricité) liaison électrique entre deux ou plusieurs éléments conducteurs » (Trésor de la langue française, 1971-94), avec cette remarque (1973) « Mettre en connexion peut signifier : soit relier entre eux physiquement par câbles (les) deux appareils, soit, si cette liaison existe en permanence, envoyer d'un appareil sur l'autre, les tensions d'alimentation et/ou les signaux logiques qui en assurent le fonctionnement », le contraire étant déconnexion. La définition de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) détonne par sa modestie, comparée à l'extension universelle des connexions : « liaison entre des conducteurs, des organes ou des machines » (mettre un récepteur en connexion avec un générateur), qui font de la Terre un village - un village, que dis-je ? : un hameau.

 

03 mars 2010

Climatique

 

 

Climatique : l'imposture ?

 

 

Depuis un peu plus d'un siècle que cet adjectif a une existence attestée (fin du XIXe siècle), il est au cœur de polémiques sans fin. Aujourd'hui, c'est quand il se rapporte à des noms comme changement, bouleversement, réchauffement ou son contraire refroidissement, catastrophe(s), imposture, etc. que se déchaînent les bretteurs en furie : c'est modernes contre modernes, écolos vrais, mais tièdes contre écolos faux, mais chauds, climatologues contre géophysiciens ou géochimistes, sciences spéculatives contre sciences naturelles, démocratie associative contre associations démocratiques, médiatiques contre médiatiques, vigilants contre vigilants, lucides contre lucides, ceux qui savent contre ceux qui savent, savants contre savants, chercheurs contre chercheurs, scientifiques contre scientifiques, GIEC contre GIEC, etc. On s'en donne à cœur joie. C'est Montjoie que l'on crie en montant à l'assaut de la citadelle des ignorances...

Climatique est moderne en tout : par la science qu'il sue, par le peu de siècle qu'il compte (à peine cent vingt ans), par les polémiques dans lesquelles il est pris. De fait, la polémique y est consubstantielle ; elle commence dès que le besoin de dériver un adjectif du nom climat s'est fait sentir, c'est-à-dire dès que climat, qui signifiait jusque là, comme en grec, « inclinaison de la terre », puis « espace compris, sur la mappemonde et les cartes géographiques, entre deux cercles parallèles à l'équateur terrestre » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), a pris d'abord le sens de « région, pays, principalement eu égard à la température de l'air » (Dictionnaire de l'Académie française, 1798), puis le sens « d'ensemble des conditions atmosphériques » (Littré, op. cit. : « étendue de pays dans laquelle la température et les autres conditions de l'atmosphère sont partout à peu près identiques ; les climats se divisent, en chauds, de l'équateur au 30e ou 35e degré de latitude ; tempérés, du 30e ou 35e degré au 50e ou 55e ; froids, du 50e ou 55e au pôle ») et « ensemble des conditions atmosphériques et météorologiques d'un pays » (1932-35, huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française).

Un des premiers adjectifs dérivés de climat a été climatorial, que relève Littré (op. cit.) : « qui a rapport aux climats », ajoutant : « Ce mot est un barbarisme ; il n'y a rien dans climat qui puisse amener la terminaison orial, mise ici par imitation d'équatorial. Si l'on veut former un adjectif, il faut le tirer de climature qui existe et dire climatural, comme conjectural de conjecture ». Ni climatorial, ni climatural ne se sont acclimatés en français. D'autres linguistes et lexicographes ont essayé climatérique, attesté dès le XVIe siècle et signifiant (Littré, op. cit.) « qui appartient à un des âges de la vie regardés comme critiques » (les époques climatériques, an ou année climatérique, maladie climatérique). Littré met en garde ses lecteurs contre cet adjectif : « il ne faut pas, comme font quelques-uns, faire dériver ce mot de climat, ni dire influence climatérique pour influence de climat ». Pourtant, il est attesté dans ce sens dès 1812 et relevé, malgré Littré, dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-35) suivi de cette définition : « climatérique ou plus rarement climatique, adjectif des deux genres, qui a rapport au climat » (les conditions climatériques d'un pays). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces deux adjectifs ont chacun une entrée, dans laquelle ils sont définis ainsi : « relatif au climat », et illustrés, climatérique d'un extrait de Proudhon (1840 : « il faut que l'agriculture et l'industrie, les centres d'instruction, de commerce et d'entrepôt, soient distribués selon les conditions géographiques et climatériques de chaque pays, l'espèce des produits, le caractère et les talents naturels des habitants, etc. »), climatique d'un extrait d'Audiberti (1937 : « certaines circonstances climatiques, certaines conjonctures, morales, politiques, historiques, peuvent fort bien engendrer des sauterelles rouges ou des bêtes noires... »).

L'Académie française a décidé de publier une nouvelle édition de son dictionnaire, la neuvième, en 1992. Le premier fascicule est sorti en 1994. L'entrée consacrée à climatique a été rédigée dans ces années-là. Le sens « relatif au climat » est illustré de deux exemples : « des conditions climatiques favorables, et spécialement, une station climatique, dont le climat est réputé bénéfique pour la guérison de certaines maladies ». Dans les années 1990, il n'était pas encore question de bouleversement, réchauffement, imposture, catastrophes climatiques, mais seulement de météo parfois folle ou de spoutniks qui perturbaient le retour immuable des saisons. La polémique sur le bon adjectif à dériver de climat s'éteignait lentement faute de carburant, puisque climatique a triomphé de ses rivaux, et la polémique opposant savants modernes à modernes savants n'était pas encore allumée. Personne n'imaginait alors (c'était il y a vingt ans) qu'elle allait embraser les esprits.

 

 

 

 

01 mars 2010

Récit

 

 

 

Ce récit, aux éditions Transhumances, 05 Val-des-Prés, 12 €

www.transhumances.com

 

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