Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

12 avril 2010

Installation

 

 

 

Ni les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ni les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) ne mentionnent le sens qu'a pris installation dans l'art postmoderne ou contemporain. Seuls quelques dictionnaires « en ligne » glosent ce sens. Dans l'un, c'est, en peinture contemporaine, un « espace organisé à la manière d'un environnement » (sic) ; dans un autre, des « œuvres conçues pour un lieu donné ou adaptées à ce lieu » et dont les « divers éléments constituent un environnement qui sollicite la participation du spectateur » (sic). La chose est postmoderne et même contemporaine ; les définitions sont à son image, écrites dans une langue confuse, brouillonne, pleine d'impropriétés, etc. Tout compte fait, cette sous-langue postmoderne est plus fidèle à l'essence de cet art que la grande langue classique. Dans un troisième de ces dictionnaires en ligne, une installation est une « œuvre combinant différents médias en vue de modifier l'expérience que peut faire le spectateur d'un espace singulier (une usine désaffectée, une crypte, un sanctuaire, une église, etc.) ou de circonstances déterminées ». Les installations qui se sont développées à partir des années 1960 « mettent en scène des médias » comme la peinture, la sculpture, la photographie, le film, la vidéo, le son, l'éclairage, l'informatique, et l'emploi d'installation dans l'art est concomitant de son emploi en informatique.

La chose étant ce qu'il y a de plus postmoderne, il n'est pas indifférent d'étudier le mot qui la désigne. Il éclairera peut-être d'un nouveau jour la chose.

Dans le latin en usage au Moyen Age, installatio, terme de droit canonique, désigne « l'action d'installer solennellement quelqu'un dans une charge ecclésiastique et dans le lieu où il doit l'exercer, suivant les formes prescrites » (in Trésor de la langue française, 1971-94 : synonymes intronisation, établissement). Ce sens est illustré de ces exemples : installation canonique d'un curé, d'un évêque résidentiel. Le nom installation qui en est emprunté est attesté dans ce seul sens à compter de la seconde moitié du XIVe siècle jusqu'au début du XIXe siècle, le mot s'étendant pendant cette période à des fonctions civiles, comme cela est expliqué dans L'Encyclopédie (1751-64) : « (jurisprudence) acte par lequel un officier est mis en possession publique de la place en laquelle il doit siéger. Avant de parvenir à l'exercice d'un office, il y a trois actes différents à remplir, à savoir la provision qui rend propriétaire de l'office ; la prestation de serment et réception qui rend titulaire, et du jour de laquelle on jouit de tous les privilèges attachés au titre de l'office ; et l'installation par laquelle seule on entre en exercice et l'on participe aux émoluments qui sont dus à cause de l'exercice ». Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, installation se rapporte aussi bien au clergé qu'aux titulaires de charges et d'offices : « action par laquelle on est installé, installation d'un chanoine, d'un curé dans son siège ;  il se dit aussi figurément de l'établissement dans une charge, dans un bénéfice » (quatrième édition, 1762), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « acte par lequel un évêque, ou tout autre bénéficier, est mis en possession de sa dignité et de ses droits ; par extension, il se dit de toute autre installation : l'installation du président d'un tribunal ».

Au XIXe siècle, et d'abord chez Balzac, le mot se dit d'une personne, quelle qu'elle soit, qui emménage dans un appartement ou une maison : « action de s'installer en un lieu ou dans un local d'habitation ; manière dont on est installé » (1829) ou d'un objet qui est placé dans un lieu quelconque : « action d'installer, de mettre en place (un objet en vue d'un usage déterminé) » (Balzac, 1831, « installation de la statue impériale »), prodrome du sens postmoderne. Ces sens entrent dans les dictionnaires à partir de 1872, dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, op. cit.) : « terme de marine, action de mettre dans une disposition convenable tous les objets qui se trouvent à bord d'un bâtiment ; il se dit, par extension, de l'arrangement intérieur dans un logement, dans une maison », et dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « il se dit aussi de l'arrangement intérieur d'un appartement, d'une maison ».

Le XXe siècle est, comme chacun sait, celui des conquêtes, des invasions, des occupations et celui du triomphe de la bourgeoise ; il contamine installation. Camus l'emploie en 1937 dans le sens « d'état d'une personne qui jouit d'une situation matérielle stable et aisée ». Ces sens sont exposés dans le TLF (1971-94, op. cit.) : « (à propos d'une puissance) fait d'asseoir sa domination dans un pays, une région » et « situation matérielle et sociale stable et aisée » (Camus, 1937 : une vérité qui m'a toujours poussé à recevoir les signes du confort, ou de l'installation, avec ironie, impatience, et quelquefois avec fureur). Le sens apparu chez Balzac en 1831 est glosé ainsi dans le TLF : « action d'installer (des objets, certains appareils) en vue d'un usage déterminé ; mise en place » et « action d'aménager un local ou un ensemble en vue d'un usage déterminé », et dans le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « action ou manière d'installer, de mettre en place des appareils en vue d'un usage déterminé » (installation du téléphone, d'un atelier d'imprimerie) et « par métonymie, ensemble de ces appareils, de ces éléments » (installation électrique défectueuse, frigorifique, installations portuaires).

 

Autrement dit, un terme de droit canon est devenu un terme d'art qui désigne même ce qui se fait de mieux en art. L'Eglise avait jadis ses installations qu'elle organisait avec pompe et concours de foule. Elle le faisait avec un sens aigu du spectacle. Elle y a peu à peu renoncé, préférant le simple, le commun, la liturgie zéro. Les « artistes » ont fini par récupérer ce qu'elle a abandonné et en ont fait le nec plus ultra contemporain. S'approprier ce qui, du passé, est mort ou à l'agonie, en disposer à sa guise, tout récupérer, voilà ce qu'est l'art contemporain. C'est aussi le mot d'ordre de l'écologie : ne rien jeter, réutiliser, valoriser déchets et ordures. Les installations du droit canon connaissent le même destin. .

 

 

 

Les commentaires sont fermés.