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19 avril 2010

Islam

 

Les familiers du Dictionnaire critique de la NLF, à qui Arouet le Jeune ouvre les yeux depuis près de cinq ans, ne seront sans doute pas étonnés d'apprendre que ce mot est récent. La religion fondée par Mahomet a plus de quatorze siècles, mais le nom islam, emprunté à l'arabe et par lequel elle est désignée en français, a été introduit en 1697 seulement par d'Herbelot, orientaliste brillant et professeur au Collège de France (in Bibliothèque orientale). Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française d'abord dans le Complément de Barré en 1842 (terme d'« histoire mahométane » : « le musulmanisme ; le mot désigne à la fois la religion et le pays des mahométans »), puis dans la septième édition de 1879 : « la religion des mahométans ; il est synonyme d'islamisme ». Avant ces lexicographes, Jaucourt, dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), y consacre un bref article, plutôt hostile, du moins pour ce qui est du Coran, « le livre par excellence » (...) « qui fourmille de contradictions, d'absurdités et d'anachronismes » et « renferme presque tous les préceptes de l'islamisme ou de la religion musulmane ».

De cela, il serait aventuré d'inférer, ce que ne manqueront pas de faire, bien entendu, et au grand galop les consciencieux du social et les intellos de la médiacratie, que les Français ont longtemps ignoré jusqu'à l'existence de cette religion et de ses dogmes. Au contraire. Même dans les siècles obscurs du Moyen Age, ils en étaient assez bien informés, mieux peut-être qu'aujourd'hui, où l'information dont on les assène tient de la propagande prosélyte. Tout simplement, les mots qu'ils utilisaient sont peu à peu tombés en désuétude ; ou bien, tout a été fait pour qu'ils sombrent dans les oubliettes de la mémoire, d'où il incombe aux insolents de les sortir. Au XVIIe siècle et dans les siècles antérieurs, la religion islamique était nommée, entre autres (la liste n'est pas complète) false lei, alcoranisme, mahométisme, mahumétisme, religion alfurcaniste, turcisme et surtout mahomerie, mot qui est attesté dans l'ancienne langue française (du IXe au XVIe siècle) sous des formes diverses : mahumerie, mahoumerie, mahunerie, mahonnerie meomerie, ces mots désignant les temples mahométans, la foi mahométane, les pays des mahométans, les idoles. Momerie, « mascarade » et « hypocrisie », en serait une altération (cf. Furetière, Littré, Trésor de la langue française).

Jaucourt, dans l'article islam (qu'il met au féminin !) de L'Encyclopédie (op. cit.), dévoile dans quelles circonstances ce mot, qu'il tient propre à l'histoire turque, a été introduit en français : « (Histoire turque) islam ou islamisme est la même chose que le musulmanisme ou le mahométisme ; car moslemin veut dire les musulmans. C'est M. d'Herbelot qui a introduit ces mots dans notre langue, et ils méritaient d'être adoptés (Arouet ne partage pas ce jugement). Islam vient du verbe salama, « se résigner à la volonté de Dieu » (en fait d'Allah, ce qui n'est la même chose) et à ce que Mahomet a révélé de sa part, dont le contenu se trouve dans le livre nommé Coran, c'est-à-dire, le livre par excellence » (etc. cf. ci-dessus), que « nous appelons alcoran ». Autrement dit, islam et islamisme entrent dans la langue française en même temps et comme synonymes. Entre les deux, il existe pourtant une différence qui n'est pas mince. Le premier à entrer dans le Dictionnaire de la langue française n'est pas islam (cf. ci-dessus), mais islamisme, qui y est enregistré à compter de la quatrième édition, celle de 1762, soit plus d'un siècle avant islam, et dans le sens suivant : « nom que prend le mahométisme ; il se dit aussi relativement aux pays mahométans, dans le même sens que Chrétienté par rapport aux chrétiens » (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35). Ce n'est que dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, qu'un nouveau sens est ajouté à islamisme, dont islam, plus tardif, était le synonyme, et cela dans le seul but, idéologique ou politique, de distinguer le vrai islam (nommé islam) d'un islam dévoyé ou faux, nommé islamisme : « mouvement politique et religieux prônant l'expansion de l'islam et la stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée ». Les académiciens ajoutent que ce mot, « aujourd'hui, désigne plus particulièrement un mouvement politique et idéologique se réclamant des fondements de l'islam et qui peut prendre un caractère extrémiste », comme si ces traits définitoires n'étaient pas dans l'islam ou dans les anciennes désignations de cette religion, mahométisme ou mahomerie, pour ne citer que les plus fréquentes jadis. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est conscient, serait-ce parce qu'il a consulté, pour faire son dictionnaire, toutes les éditions publiées du DAF, du statut néologique du nom islam ( « la religion des mahométans ; les pays musulmans »), en indique l'étymologie : « (du mot arabe) islam (avec un a long), soumission, résignation à la volonté de Dieu ».

Le dernier avatar de ce mot est orthographique. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent l'islam (avec une minuscule) de l'Islam (avec une majuscule ». Le premier désigne la « religion des musulmans, prêchée par Mahomet et fondée sur le Coran » ; le second « l'ensemble des peuples qui professent cette religion ; la civilisation qui les caractérise ». Dans la septième édition de leur Dictionnaire, en 1879, les académiciens se contentaient de la définition suivante : « la religion des mahométans ; il est synonyme d'islamisme ». Certes, elle est sommaire, mais elle est neutre, comme devrait l'être toute entreprise lexicographique. Dans la neuvième édition (en cours de publication), la définition est ornée d'un vernis encyclopédique, lequel, si on le compare à ce qu'écrit Jaucourt de l'Alcoran (cf. ci-dessus), tient plus de la complaisance forcée (les académiciens auraient-ils peur que les mahométans ne brûlassent la Coupole ?) que de l'objectivité lexicographique : « religion instituée au VIIe siècle par le prophète Mahomet et dont le livre sacré, le Coran, est considéré par les fidèles comme la parole de Dieu ; ensemble des dogmes et des préceptes de cette religion » et « par extension, généralement avec une majuscule, ensemble des peuples musulmans ; leur civilisation », avec cet exemple très bienpensant, l'apport de l'Islam à la civilisation du Moyen Âge, lequel confirme, s'il en était besoin, que ceux qui sont censés défendre et illustrer la langue française, jadis insolents, se croient obligés de montrer patte blanche en renchérissant sur les bigots et autres organisateurs de momeries savantasses.

 

 

 

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