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23 avril 2010

Prescience

 

 

 

Dans le latin de l'Eglise, praescientia est un terme de théologie qui a pour sens « prescience » ou « connaissance anticipée », en parlant de Dieu. Ce nom est dérivé du participe du verbe praescire, que l'on traduit, conformément à la formation, par « savoir d'avance, deviner, prévoir, pressentir », le participe passé praescitus signifiant « connu d'avance » et l'adjectif praescĭus « instruit par avance, qui pressent, qui prédit, qui prévoit ».

Prescience est attesté à la fin du XIIe siècle avec le sens qu'il a dans le latin de l'Eglise : « connaissance par Dieu des choses futures ». Jean de Meung, dans le Roman de la Rose, écrit : « Que la prescience divine / Ne met point de nécessité / Sur les œuvres d'humanité ». Dans l'ancienne langue française, jusqu'au XVIe siècle, prescience est en concurrence avec presavoir, verbe « savoir d'avance » (« Mais pourtant je n'en doute point / Que Dieu presçavoit de certain / En son entendement hautain »), et nom, « prescience » : « Que l'homme y a trop plus péché / Contre le divin presavoir / Quand autant a voulu savoir / Que son Dieu ». Furetière, en 1690, le définit ainsi : « Connaissance qui est en Dieu seul de toutes les choses futures » (Dictionnaire universel), qui ajoute, pour donner une idée de l'importance théologique de la notion : « la prédestination (chère à Calvin et aux Calvinistes) est fondée sur la prescience de Dieu, sur ce que tout l'avenir lui est présent, et qu'il sait si on coopèrera à sa grâce ». Dans les éditions publiées entre 1695 et 1932-35 du Dictionnaire de l'Académie française, ce sens théologique est le seul qui soit exposé : « connaissance de ce qui doit arriver, ne se dit que de Dieu » (DAF, première édition, 1694 : Dieu a connu par sa prescience que, etc. ; la prescience de Dieu n'ôte pas la liberté à l'homme - de toute évidence, les académiciens ne sont pas calvinistes) ; « terme dogmatique, connaissance de ce qui doit arriver ; il ne se dit que de Dieu » (1762, 1798, 1835, 1935, Féraud 1788) ; sens que Littré (op. cit.) glose ainsi : « terme de théologie, connaissance particulière que Dieu a des choses qui ne sont pas encore arrivées et qui ne laissent pas de lui être déjà présentes », et les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en ces termes : « (religion) connaissance que Dieu a, de toute éternité, de tout l'avenir ».

Les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64), du moins ceux qui ne croient ni à Dieu, ni à diable (et ils étaient, semble-t-il, assez nombreux dans l'équipe rassemblée autour de d'Alembert et Diderot) ne croient pas à la prescience de Dieu, car, pensent-ils, et contrairement à ce qui est affirmé dans un exemple du DAF (première édition, 1694, cf. ci-dessus), elle est contraire à la liberté de l'homme, laquelle est au fondement du catholicisme : « Ou Dieu forme les volitions de l'homme, et en ce cas l'homme n'est pas libre : ou Dieu ne peut connaître dans une volonté étrangère une détermination qu'il n'a point faite ; en ce cas-là l'homme est libre, mais la prescience de Dieu se détruit des deux côtés. Difficulté insurmontable ! » Comme il fallait s'y attendre, Voltaire ne trouve que des embarras dans la prescience, qu'il réduit à peu de chose : « la simple prescience d'une action, avant qu'elle soit faite, ne diffère en rien de la connaissance qu'on en a après qu'elle a été faite », même si, contrairement aux Encyclopédistes, il ne juge pas que la prescience de Dieu rend impossible la liberté de l'homme : « Quelque difficulté qu'il y ait à concevoir la manière dont la prescience de Dieu s'accorde avec la liberté, comme cette prescience ne renferme qu'une certitude d'événements qui se trouverait toujours dans les choses, quand même elles ne seraient pas prévues, il est évident qu'elle ne renferme aucune nécessité et qu'elle ne détruit point la possibilité de la liberté ».

Au XVIIe siècle, prescience prend pour sens « connaissance innée » (d'une personne), « intuition ». Il est employé dans ce sens par Mme de Staël dans Corinne : « Il lui semblait enfin que la vertu, loin de tourmenter la vie, contribuait tellement au bonheur durable, qu'on pouvait la considérer comme une sorte de prescience accordée à l'homme sur cette terre ». Certes, l'éventuel blasphème, qui consiste à attribuer à l'homme un attribut de Dieu, est atténué par les mots « une sorte de » qui précèdent prescience : ce n'est pas tout à fait de la prescience, même si c'est comme de la prescience. Ce sens n'est pas enregistré avant la seconde moitié du XIXe siècle d'abord dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77, cite Mme de Staël, sans gloser le sens figuré), puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « il se dit, par extension, dans le langage courant, de la prévision de l'avenir chez les hommes » (il eut, par une sorte de prescience, le sentiment de ce qui allait arriver).

Peu à peu dans la langue actuelle, le sens théologique s'efface. Il est toujours exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94), mais ce n'est qu'un des quatre sens que prend le mot, les trois autres étant profanes : « Don de prédire l'avenir ; prophétie » (synonyme divination) ; « intuition » (Pour moi, l'homme n'est complet que s'il réunit ces trois conditions, science, prescience, conscience, Hugo, 1876) ; « faculté de deviner de façon intuitive ce qui est encore inconnu ; connaissance intuitive d'une chose inconnue ou à venir » (avoir la prescience d'un danger ; la prescience de la vérité me fit bondir dans mon lit, Balzac, 1836 ; Oh ! l'intuition de la femme, prescience, clairvoyance subtile au bout de tous ses nerfs, qu'est-ce que notre finesse d'observation à côté de cela ? Daudet, 1895. Cette évolution confirme, s'il en était besoin, ce qu'a montré l'évolution de dizaines d'autres mots, à savoir le lent effacement de Dieu depuis le XIXe siècle et l'appropriation par l'homme occidental des attributs de ce qui fut jadis son Dieu.

 

 

 

 

 

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