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18 mai 2010

Aménagement

 

Dérivé du verbe aménager, aménagement est attesté à partir de 1327 sous les formes amesnagement, amesnaigement, amenagement, admenagement. C'est « l'action de bâtir une maison et les matériaux qui servent à la construction », comme dans ces extraits : « Que les dits moines auront du bois aux dites nonnes à faire leur amesnagement en la manière que en dit accord est contenu » (1327) ; « deux charretées de bois pour l'usage de chauffage et amesnaigement de son manoir » (1339) ; « du bois que je prends pour mon amesnagement » (1394) ; etc.

Or, ce nom n'est enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la sixième édition (1832-35). C'est un « terme d'Eaux et Forêts », c'est-à-dire de l'administration ainsi nommée, dont le sens est « action d'aménager et le résultat de cette action », aménager, enregistré lui aussi pour la première fois dans cette même édition de 1832-35, étant défini ainsi : « régler les coupes, le repeuplement et la réserve d'un bois, d'une forêt ; aménager un bois, une forêt ; aménager un arbre, le débiter en bois de charpente ou autrement ». C'est aussi le sens (et le seul sens) que Littré y donne dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action de régler les coupes d'une forêt ; résultat de cette action ».

C'est en 1669 qu'il prend le sens moderne « d'action de pourvoir une maison de meubles, d'ustensiles », que les dictionnaires ne relèvent qu'au XXe siècle. Il n'est enregistré comme un terme d'exploitation et de commerce des bois, préfiguration des « Eaux et Forêts » du Dictionnaire de l'Académie française de 1832-35, qu'en 1771, dans la huitième édition du Dictionnaire universel, dit de Trévoux : « c'est l'action de débiter le bois pour différents usages ». Dans le Code civil de 1804, il a le sens de « réglementation des coupes d'une forêt » (« observer l'ordre et la quantité des coupes, conformément à l'aménagement »).

Le sens « moderne » apparaît d'abord chez Littré, non pas à l'article aménagement, mais dans une remarque de l'article aménager (ce verbe est entendu dans deux sens, sylvicoles et agricoles : « régler les coupes d'une forêt, d'un pré » et « débiter en bois de charpente ; aménager un arbre »), incluse en 1877 dans le Supplément du Dictionnaire de la langue française et dans laquelle Littré distingue les deux paronymes aménager et emménager : « c'est aux forestiers et à l'agriculture qu'appartient le mot aménager, qui, là, signifie : régler les coupes d'un bois, d'un pré. Depuis il s'est étendu au langage général, où il signifie : disposer un local pour un usage quelconque : aménager une maison pour en faire une auberge, une ambulance, etc. Emménager a le sens de mettre un ménage dans un logis ; c'est transporter les meubles et objets d'un appartement dans un autre ».

Après Littré, le sens moderne d'aménagement est défini « prudemment » par les académiciens : « action d'aménager ou résultat de cette action : l'aménagement de cette usine est très bien entendu ; l'aménagement d'un bois, d'une forêt » (Dictionnaire de l'Académie française, huitième édition, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens moderne triomphe. Le sens ancien est mentionné comme spécifique du droit mâtiné d'économie : « affectation d'une chose productive (mine, carrière, forêt, cours d'eau, terrain d'aviation) à une exploitation régulière » (1965) et « aménagement d'une forêt, réglementation des coupes en vue d'une exploitation optimale », dans lequel se condense, comme un concentré de notre temps, l'obsession de la production, de la rentabilité, de l'exploitation, du lucre. Alors que, dans les dictionnaires du XIXe siècle, aménagement était limité à la seule exploitation forestière, il prend dans le Trésor de la langue française toute une série de sens sociaux, le sens ancien étant tenu pour une espèce du sens moderne : « action d'aménager, de rendre habitable (un lieu, une maison, une chambre, un navire) ». Au pluriel, les « aménagements intérieurs », c'est l'ensemble des équipements destinés aux habitants d'une maison, aux passagers d'un navire, d'une voiture.

L'aménagement ne se borne pas aux lieux habités ; il s'étend aussi aux « espaces naturels ». Ainsi la nature est mise à la raison ; à elle d'entendre raison et de se soumettre au calcul, à l'intérêt, à la mesure. L'arraisonnement du monde, au sens où Heidegger entend ce terme, est résumé dans l'extension presque à l'infini du nom aménagement : « action d'aménager les ressources d'un lieu pour les rendre exploitables ou plus productives, prairies artificielles, eaux, forêts etc. », et jusqu'au territoire, c'est-à-dire à la nature dans sa totalité. Rien n'échappe aux aménageurs. En économie politique, c'est « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». On ne saurait mieux saisir l'essence de la modernité.

Ce nom étant « emblématique », comme disent les imbéciles, de la modernité, les modernes l'étendent à tout objet, chose, réalité, naturelle, artificielle ou idéelle, même aux récits ou à la narration : « nous avons affaire à un récit postérieur de plusieurs années au voyage, à une narration pleine d'aménagements et d'arrangements » (1956, Mme Durry, qui fut aussi poétesse, à propos du Voyage en Orient de Nerval) ; ainsi il s'applique aux décisions prises par un gouvernement (mesures atténuées par quelques aménagements pour ménager la chèvre et le chou), aux lois aussi, surtout aux lois fiscales, dont l'austérité est compensée par quelque « aménagement fiscal » : d'où les innombrables niches pour riches résultant de ces aménagements.

Dans la neuvième édition (en cours de publication, depuis 1994) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un emploi plus moderne encore que les autres, qui résulte de la célèbre politique du « Temps libre », mise en place, socialistibus regnantibus, en 1981 : « l'aménagement des horaires de travail », par analogie avec l'aménagement de paquebots, d'aires de loisir, d'espaces naturels, de lieux de vie, etc. Pour ce qui est de « l'aménagement du territoire », la définition des académiciens est plus libérale et plus humaine que celle du Trésor de la langue française. C'est le « plan établi dans un pays pour adapter ses ressources aux besoins de ses habitants », alors que les auteurs du Trésor, progressistes à merci et pour la plupart vrais léninistes, c'était « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». « Objectifs définis par un plan » : on croirait lire la prose des nomenklaturistes siégeant au Soviet Suprême de feue l'Union soviétique. Pour les académiciens, ce qui importe dans l'aménagement du territoire, ce sont les habitants ; pour les lexicographes marxisants, ce sont « les objectifs définis par un plan ». Les premiers croient que la politique est faite pour les hommes ; les seconds qu'elle a à se plier à une idée préalable.

Ce vieux mot est l'un des plus modernes qui soient, non par sa morphologie, fort commune, ni même par son sens, mais par ses emplois par les gourous modernissimes de l'arraisonnement du monde ou, hasardons un néologisme qui fera peut-être florès, de l'aménagitude.

 

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