Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23 mai 2010

Phobie

 

 

 

Phobie, du grec phobia, « peur morbide », est d'abord employé par les psychologues, psychiatres et autres spécialistes de psychopathologie (ou maladie de l'esprit) pour composer des mots savants ou plus ou moins savants qui désignent des désordres mentaux ou des peurs maladives. On peut se demander si ces désordres mentaux ont une réalité ou s'ils sont seulement la conséquence nécessaire, presque arithmétique, de la multiplication des psys de tout type, genre, sexe, ethnie, nationalité, depuis un siècle et demi, psys qui ont dû inventer d'innombrables désordres mentaux et les nommer, ne serait-ce que pour justifier leur existence. Jadis, il y avait des fous ; naguère, des aliénés ou des malades mentaux ; aujourd'hui, des agoraphobes ou des éreuthophobes..., les anciens mots folie ou aliénation étant rendus désuets par des mots en - phobie.

C'est à partir de 1897 que les psychologues et psychopathologues français, à l'instar de leurs homologues anglais, commencent à employer phobie comme mot autonome, et non plus comme élément servant à former des noms composés. Phobie est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « Peur morbide de certains actes ou de certains objets » (avoir la phobie de la parole publique, la phobie de l'automobile ; il a des phobies étranges). La définition n'est pas contaminée par le jargon psy, bien que la peur soit qualifiée de « morbide ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en rédigent une version psy : « (Psychopathologie) Symptôme prévalent des névroses obsessionnelles, caractérisé par une réaction d'angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée », définition qui est illustrée de cet extrait psy d'un psy : « Parmi les anomalies mentales, l'une des plus curieuses est celle qu'on nomme la phobie. Les analystes définissent, en général, la phobie comme une peur excessive qui a son origine dans une série complexe de situations et de rapports, et qui conduit à l'hostilité, à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité très intense ». La modernité étant furieusement psy, le mot sort des cabinets de psy et des asiles d'aliénés pour désigner une « aversion très vive, irraisonnée ou une peur instinctive » (phobie de l'automobile, du mariage, des moustiques, de la poussière, du tabac, l'incendie). Le même phénomène d'extension de sens est noté par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « Réaction irraisonnée d'angoisse et de répulsion, suscitée de façon persistante et injustifiée par un être vivant, un objet ou une situation » et, « par affaiblissement », « aversion, répugnance instinctive pour un être, une chose, une situation ».

La liste des phobies est interminable, qu'elles soient exprimées par des mots composés (aérophobie, agoraphobie, hydrophobie, claustrophobie, gallophobie, germanophobie, héliophobie, hydrophobie, androphobie, anthropophobie, francophobie, théophobie, acrophobie, aquaphobie, bélénophobie, cancérophobie, dysmorphophobie, éreuthophobie, nosophobie, photophobie, sitiophobie, téléphonophobie, topophobie, etc.) ou par des syntagmes, du type phobie de l'automobile, le complément de phobie pouvant être n'importe quel nom du dictionnaire, au singulier ou au pluriel : maladie, christianisme, églises, femmes, enfants, arbres, adverbes, fougères, insectes, adjectifs, éléphants, dinosaures, mammouths, libertés, rêves, cauchemars, etc. Voilà qui donne à cette énumération l'apparence d'un inventaire à la Prévert. La multiplication des psys a multiplié les phobies et la multiplication des phobies a multiplié les précautions à prendre pour se protéger des phobies, quasiment toutes imaginaires, ce dont les hommes politiques ont inféré la nécessité d'un « principe de précaution », qu'ils sont même allés jusqu'à faire inscrire dans la Constitution. Faut-il en rire ou en pleurer ?

C'est au cœur de ces momeries bouffonnes qu'ont été inventées ou fabriquées de toutes pièces deux nouvelles phobies, qui n'ont pas plus de réalité que la phobie des dinosaures ou celle des cirons, à savoir l'homophobie et l'islamophobie, mais qui sont, comme le principe de précaution, éminemment politiques.

Le préfixe anti sert à former des milliers de mots. D'un individu ou d'un groupe d'individus, d'une pensée, d'un pays, d'une organisation, qui, entre 1930 et 1945, ont rejeté ou critiqué le socialisme national ou s'y sont opposés, on dit qu'ils sont antinazis. Les jésuites de Lyon qui, en 1941, ont fondé Témoignage catholique devenu, par souci d'œcuménisme, Témoignage chrétien, et qui, dans une belle et émouvante prosopopée, ont exhorté la France « à ne pas perdre son âme », ce qu'elle faisait en collaborant avec les armées d'occupation, sont antinazis. Ceux qui critiquent le fascisme ou s'y opposent sont antifascistes. Ceux qui critiquent le christianisme sont antichrétiens. Voltaire qui critiquait la Révélation, dont il jugeait qu'elle était source d'abus, était anti-judaïque et antichrétien. Comme il déteste les despotes cruels, il a composé une tragédie, Mahomet, dans laquelle le prophète a les traits d'un tyran barbare. Voltaire peut être dit anti-musulman.

Selon les auteurs du Trésor de la Langue Française, « anti- est toujours en expansion ». Ceux qu'horripilent les cyclistes, les camions, la dépression nerveuse, les fusées, la lune, sont ou peuvent être dits anticyclistes, anticamions, antilune, antifusées, antidépression. Il n'y a pas de limite à la formation de mots suivant ce modèle. C'est clair, simple, efficace, sans ambiguïté. Or, les réserves, même timides, sur les homosexuels ou leurs mœurs, valent à ceux qui les expriment d'être taxés d'homophobie. S'il est question d'islam, toute critique de cette religion et des musulmans, même bénigne, parfaitement légitime en France, puisqu'elle est reconnue par le droit de « libre communication des opinions et des pensées » (in Déclaration des droits de l'Homme, 1789), est islamophobie.

Phobie n'est pas neutre. En effet, la phobie n'est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c'est une « anomalie mentale » ou un « symptôme névrotique ». Chaque fois qu'un citoyen ose dire ce qu'il est interdit de dire ou ose penser ce qu'il est interdit de penser, c'est-à-dire chaque fois qu'il fait usage de sa liberté, que lui garantit la déclaration des droits de l'homme, une maladie mentale est diagnostiquée. Se livrer à un examen critique de l'islam et de l'Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles ou qui n'a jamais existé), est ramené à une folie. La critique de l'islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l'Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, à partir du moment où elle est qualifiée d'islamophobie, devient taboue. Si, malgré l'interdit, elle se fait entendre, celui qui l'exprime est étiqueté "dérangé mental". Un libre penseur qui critique les chrétiens et le christianisme n'est pas christianophobe. Là où la critique raisonnée des dogmes est une phobie, la liberté d'examen est abolie. Dans les tyrannies, quelles qu'elles soient, modernes ou archaïques, communistes ou fascistes ou musulmanes, la liberté d'examen est impossible. En France aussi, il est fait obligation de renoncer à l'exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

 

 

Les commentaires sont fermés.