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25 mai 2010

Sérail

 

Le mot est emprunté de l'italien saraio, puis serraglio par paronymie avec serraglio « fermeture » (cf. en ancien français, serrail, « verrou »), lequel est emprunté du turc seraj (en persan saraj). Sérail, écrit serrail, au sens de « palais d'un sultan », est attesté au début du XVe siècle. L'orthographe avec deux r se maintient jusqu'en 1762 : dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, les académiciens décident de supprimer un r et d'ajouter un accent aigu sur le e, effaçant de fait l'homonymie avec le vieux mot serrail (serrail d'un huis, « verrou » ; serrail de tonneau, « bonde » ; et même « partie de la basse-cour des maisons royales où on enferme les lions, les ours ou autres bêtes farouches », selon Furetière, Dictionnaire universel, 1690).

Les sens de sérail sont établis dans les plus anciens dictionnaires et restent stables pendant quatre siècles : « Lieu à Constantinople où le grand Seigneur tient ses femmes » ; « Lieu où il y a plusieurs courtisanes, où il y a plusieurs filles de mauvaise vie » ; « Toutes les femmes du grand Seigneur » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). Pour Furetière (op. cit., 1690), c'est un « terme de relations » (c'est-à-dire de récit de voyages) qui désignent le « palais d'un prince, d'un grand seigneur en Orient » : « On le dit par excellence du palais où habite le Grand Seigneur à Constantinople, où il tient sa cour, où logent ses concubines » ; c'est aussi « le lieu où on loge les anciennes maîtresses du Grand Seigneur ». Le mot s'étend à des réalités qui ne sont pas exotiques : « il se dit aussi par comparaison des lieux de débauche, des maisons où quelques grands seigneurs retirent des femmes pour se divertir ». La définition, assez complète, de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française est répétée dans les éditions suivantes, jusqu'en 1932-35 : « Nom particulièrement affecté aux palais qu'habitent les empereurs des Turcs ; il se dit plus communément, mais improprement, du palais, ou de la partie du palais du Grand Seigneur où les femmes sont renfermées, dont le véritable nom est le harem ; et en ce sens on dit aussi des grands du pays, et de plusieurs autres princes mahométans, qu'ils ont des sérails ; sérail se dit encore de toutes les femmes qui sont dans le sérail et de leur suite ; il se dit abusivement d'une maison où quelqu'un tient des femmes de plaisir ». Dans la huitième édition (1932-35) de ce même dictionnaire, les deux derniers sens disparaissent, comme si l'exotisme de ce mot et des choses qu'il désigne n'excitait plus les imaginations : « Nom d'un palais en Turquie » ; « il s'est dit improprement de la partie du palais où les femmes sont enfermées et dont le véritable nom est harem ». En 1932, l'Empire ottoman n'existe plus et l'exotisme souvent menaçant dont il était le signe s'est affadi, comme le confirme l'emploi du passé composé (« il s'est dit improprement »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) prennent acte de ces changements, sérail désignant des réalités englouties : « (Dans l'ancien empire ottoman) Palais du sultan et de quelques hauts dignitaires », et qui survit en français au figuré grâce au vers de Racine : « Nourri dans le sérail, j'en connais les détours », qui signifie par allusion littéraire « que l'on connaît fort bien les milieux dans lesquels on a été élevé ou instruit et que l'on est à même d'en connaître les manières et les intrigues », de sorte que le mot a pris le sens de « milieu restreint, entourage immédiat d'une personne ».

Celui qui, de tous les anciens lexicographes, comprend le mieux que le sérail est d'abord le lieu où s'exerce un pouvoir politique tyrannique est Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : (à Constantinople), c'est un vaste enclos qui vient aboutir à la pointe de terre où l'ancienne Byzance fut bâtie sur le Bosphore de Thrace, et à la jonction de la mer Egée et du Pont Euxin. Cet enclos fait un triangle, dont l'un des côtés est appuyé de la terre et touche la ville. La mer et une rivière qui s'y jette battent les deux autres... De hautes et fortes murailles ferment ce palais. Des tours carrées, qui sont dans une assez grande distance les unes des autres, les flanquent du côté de la mer ; et du côté de la ville, il y a des tours rondes qui sont plus voisines, depuis la grande porte du sérail qui regarde sainte Sophie, jusques à la mer où l'on passe pour aller à Galata. C'est dans ces tours que l'on tient la nuit des Azamoglans, afin d'empêcher qu'on n'approche du sérail ni par terre ni par mer... »

Les autres lexicographes se laissent prendre au pittoresque du sérail où sont enfermées les concubines du Sultan. Thomas Corneille, lui, n'est pas dupe : « Proche de ce lieu est une grande fenêtre, d'où l'on jette dans la mer pendant la nuit ceux qu'on a étranglés dans le sérail, et l'on tire autant de coups de canon qu'on y en jette. Les deux premières cours du sérail sont tout ce que les étrangers en peuvent voir. Au bout de la seconde est la salle où se tient le Divan, et l'on n'y remarque pas de grandes beautés, non plus qu'en la salle d'audience. Il y a quantité de marbre et de porphyre dans tous les appartements, mais ce sont des appartements confus qui n'ont rien de régulier. La plupart des chambres reçoivent fort peu de jour, et n'ont pour tout ornement que d'assez riches tapis qui en couvrent le plancher, et des carreaux de brocard d'or et d'argent, dont une broderie de perles en relève quelques-uns ». Alors que les écrivains ont été fascinés ou indignés par l'exotisme des mœurs du sérail (entendu au sens de harem : « On dit que le roi de Maroc a, dans son sérail, des femmes blanches, des femmes noires, des femmes jaunes », Montesquieu ; « La raison, l'humanité, la justice réclament contre ces sérails odieux où l'on sacrifie à la passion brutale ou dédaigneuse d'un seul homme la liberté et le cœur de plusieurs femmes », Buffon ; « Les grands mettent dans leur sérail une femme, comme nous mettons un oiseau rare dans une volière », Caylus), Thomas Corneille décrit la fonction politique du sérail, mélange de secret, de tyrannie, d'arbitraire, de terreur, de crimes, que dissimule l'exotisme de pacotille.

 

 

 

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