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31 mai 2010

Attitude

 

 

Attitude est un de ces mots de peintre, de sculpteur ou d'artiste qui, comme site, paysage, groupe, couleur locale, etc. se sont étendus, surtout au XIXe siècle, à d'autres domaines que l'art et ont été accaparés par les spécialistes en sciences de l'homme et de la société et par le show-biz (positive attitude).

Le mot est emprunté en 1637 de l'italien attitudine, attesté pour la première fois dans les Scritti scelti de Léonard de Vinci, et employé en français d'abord comme un terme de Beaux-arts au sens de « situation, position du corps » dans une lettre de Poussin. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), il est défini ainsi : « Terme de peinture, l'action et la posture où l'on met les figures qu'on représente. Terme de dance, sorte de posture ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) reprend cette définition : « Terme de peinture et de sculpture, certaine disposition de figures d'un tableau ou l'action et la posture d'une statue » (exemple : « Ce peintre a un beau coloris, mais il n'est pas heureux à donner de belles attitudes à ses ouvrages »). Furetière ajoute : « Ce mot vient de l'italien attitudine ». Les autres lexicographes suivent cette voie : Ménage (Dictionnaire étymologique de la langue française, 1694 : « Terme de peinture et de sculpture, disposition de figure. De l'italien attitudine »), les académiciens (DAF, 1694 : « Action, posture des figures, soit dans la sculpture, soit dans la peinture » ; 1762 : « Situation, position du corps ; il se dit ordinairement en parlant de sculpture et de peinture » ; belle attitude, toutes les attitudes de ce tableau sont admirables, mettre un modèle dans une certaine attitude, le peindre dans une certaine attitude), les encyclopédistes (L'Encyclopédie, 1751-64 : « En terme de peinture et de sculpture, position ou action de figures en général : néanmoins il semble convenir particulièrement à celles qu'on a mises dans une position tranquille »).

A compter de la cinquième édition du DAF (1798), un sens figuré, qui n'a plus de lien avec la peinture, est glosé ainsi : « On dit figurément l'attitude du respect, de la crainte, de la menace, pour dire l'attitude qui exprime ces sentiments ou ces passions. On dit en ce sens que quelqu'un prend une certaine attitude imposante dans les occasions pour dire qu'il sait s'y faire respecter » ; la définition de la sixième édition (1835) est un peu plus ample : « Attitude se dit figurément de la situation dans laquelle on se trouve, on se maintient à l'égard de quelqu'un, des résolutions, des dispositions où l'on paraît être » (Il a gardé dans toute cette affaire une attitude ferme ; le gouvernement prit une attitude qui rassura les amis de la paix publique ; l'attitude calme de la nation déconcerta les agitateurs ; ce corps vénéré conserva la noble attitude dans laquelle il s'était placé ; la Russie prit une attitude fort inquiétante pour ses voisins ; l'attitude hostile, l'attitude menaçante de telle puissance, fait appréhender une prochaine rupture). Quelques années plus tard, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le sens propre ou premier (« manière de tenir le corps ; cet acteur a de belles attitudes ; l'attitude du respect, de la soumission ») n'est plus mentionné comme propre à la peinture ou aux arts plastiques, tandis que le sens figuré est glosé par le seul synonyme disposition (« le gouvernement par son attitude a rassuré les amis de la paix »).

Au XXe siècle, le sens social ou psycho-social occupe de plus en plus de place dans les articles de dictionnaires, reléguant le sens premier, propre aux Beaux-arts dans des remarques ou dans un ou deux exemples. Les rédacteurs du TLF ont beau distinguer l'attitude de la posture, rien n'y fait. Sociologues et psycho-sociologues infligent de nouvelles blessures à la langue : (Trésor de la langue française, 1971-94) : « Disposition d'esprit, déterminée par l'expérience à l'égard d'une personne, d'un groupe social ou d'une chose abstraite (problème, idée, doctrine, etc.) et qui porte à agir de telle ou telle manière ». Pour les sociologues, c'est la « position de tel individu, membre de tel groupe, en face de tel problème collectif ». Les attitudes se « mesurent » à l'aide de questionnaires, échelles de notations, interviews, tests projectifs, etc. « L'enquête d'attitudes cherche à saisir les façons de réagir des individus vis-à-vis de tel problème alors que le sondage d'opinion ou Gallup s'efforce de percevoir ce que pensent les individus » (1968).

Rideau.

 

29 mai 2010

Edredon

 

 

 

 

La chose que désigne édredon est fort commune, sans doute depuis deux siècles, puisque le mot est attesté en 1700 au sens (aujourd'hui vieilli) de « duvet fourni par l'eider » et en 1830 au sens de « couvre-pied de duvet ». Il semble que Montaigne en ait connu l'usage au cours de ses voyages, comme il le raconte lui-même dans son Journal de voyage : « M. de Montaigne essaya à se faire couvrir au lit d'une coite, comme c'est leur coutume en Allemagne et se loua fort de cet usage, trouvant que c'était une couverture et chaude et légère ». Cette coite ou, en français moderne couette, n'est pas garnie de laine ; elle n'est pas en peau ou en fourrure ; mais elle est remplie de duvet d'eider. C'est le « couvre-pied de duvet », nommé aujourd'hui édredon, lequel n'est plus que très rarement garni de duvet d'eider.

La chose est commune, mais le mot, lui, bien qu'il ait été ajusté en quelque sorte aux habitudes phoniques et graphiques du français ou que ses aspérités aient été rabotées, est fort exotique. Certes, cet exotisme-là est de l'extrême-nord de l'Europe, mais longtemps, il a nourri l'imaginaire des Français. Selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est emprunté au suédois ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il vient du danois ederdun ; enfin, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), il est emprunté, par l'intermédiaire du danois ou de l'allemand, de l'islandais aethardunn, « duvet de l'eider ». C'est l'étymologie qu'indiquent MM Bloch et Wartburg dans leur Dictionnaire étymologique de la langue française (P.U.F., première édition en 1932) : « Emprunté de l'islandais aeder-dun « duvet de l'oiseau aedar » par l'intermédiaire de l'allemand Eiderdaun ou du danois ederduun » (sixième édition, 1975).

Il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1740 (troisième édition) : « Quelques-uns (les encyclopédistes, cf. ci-dessous) écrivent éderdon. Duvet de certains oiseaux du Nord qui sert à faire des couvertures. Un couvre-pied d'Edredon » (même définition en 1762, 1788 (Dictionnaire critique de la langue française de Féraud), 1798). Les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64) y consacrent un assez long article : « (Ornithologie) duvet que l'on tire d'un canard de mer appelé eider. Worm l'a désigné par ces mots, anas plumis mollissimis, canard à plumes très douces. Le mâle ressemble beaucoup à un canard ordinaire, pour la figure ; il a le bec noir et aplati, plus ressemblant au bec de l'oie qu'à celui du canard (...) Ces oiseaux font leurs nids dans les rochers, leurs œufs sont très bons. Les habitants du pays ne parviennent à ces nids qu'avec beaucoup de risque ; ils y descendent sur des cordes, et ramassent les plumes dont ces oiseaux se dépouillent tous les ans, et que nous appelons l'éderdon. On le préfère à toute autre sorte de plumes pour faire des lits, parce qu'il se renfle beaucoup, et qu'il est fort léger et très chaud ».

C'est dans la sixième édition du DAF (1835), qu'est noté l'emploi métonymique (le nom désignant la matière sert à désigner l'objet qui est fait de la matière en question) : « Il se dit aussi d'un couvre-pied d'édredon » (acheter un édredon). Littré (op. cit.) expose les deux sens : « Petites plumes à tige grêle, à barbules longues et fines, appelées aussi duvet, fournies par des oiseaux palmipèdes et surtout par l'eider, qui vit principalement en Islande » (« On en fait des couvre-pieds ») et « un édredon, un couvre-pieds fait d'édredon » (« Mettez cet édredon sur votre lit »), ainsi que les académiciens (DAF, 1879, 1932-35).

Dans la langue moderne, le premier sens, celui qui est attesté en 1700, à savoir « duvet de l'eider », est tenu pour vieux, comme dans ces emplois : Couvre-pied, lit, oreiller d'édredon, dérober à l'eider l'édredon de son nid, voir l'oiseau de l'édredon, l'eider, s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit (Trésor de la langue française, op. cit., et DAF, neuvième édition, op. cit.), le seul emploi courant étant celui qui est attesté depuis 1830 : « Couvre-pied rempli de ce duvet ou d'un duvet quelconque ou de plume » (TLF) et « Couvre-pied rempli de ce duvet ou de toute autre matière isolante (plume, laine, fibres synthétiques, etc.) » (DAF). L'exotisme est quotidien en France, dès que l'on se glisser sous l'édredon, mais cet exotisme-là (islandais, danois, nordique) est effacé par d'autres exotismes, ceux de l'industrie touristique à la chaîne, et il n'est plus perçu par personne.

 

27 mai 2010

Bon sang ne saurait mentir

 

 

 

Mademoiselle Pingeot, Mazarine pour les intimes ("La Mazarine", aurait-on dit au XVIIe siècle) et célèbre en France pour être la fille à Mitterrand (pas celui qui est ministre, non l'Autre, le Tonton), n'aime pas Alain Finkielkraut, ce qui est son droit, et elle exprime son aversion bruyante dans le Nouvel Observateur, qui est réputé ne pas transiger avec l'antisémitisme. Ce qu'elle reproche à Finkielkraut, ce n'est pas d'être juif (non pas encore, mais ça viendra), c'est de ne pas aimer le rap. Shakespeare aurait dit : "Beaucoup de bruit pour rien". Naguère, on reprochait aux Juifs de trop aimer le piano ou le violon ou l'argent. Aujourd'hui, leur tare a changé : il leur est objecté de ne pas aimer ce qu'une vraie Française comme la fille à Mitterrand, 100 % pur sang, aime; et si une vraie Française comme elle aime le rap, alors ceux qui n'aiment pas le rap ne sont pas de vrais ou de bons Français.

Finkielkraut, ayant l'habitude d'entendre ces insinuations racistes, n'y accorde aucune importance. En cela, il est philosophe - et vrai de vrai, comme on n'en fait plus.

Quant à la fille Mitterrand, elle a de qui tenir. Tel père, telle fille. Jamais le sang ne ment. Dis-moi de qui tu viens, je te dirai qui tu es, etc. etc. etc.

En 1937, Mitterrand participait place de la Sorbonne, et même dans la cour de cette auguste institution, à des rassemblements haineux au cours desquels des orateurs allumés excitaient la foule à protester contre la présence de métèques parmi les professeurs ou assistants de la faculté de droit. Ces métèques étaient juifs. Ils venaient de Roumanie ou de Pologne, dont ils fuyaient les discriminations et les pogroms. En France, ils avaient obtenu un doctorat à La Sorbonne. Certains avaient réussi l'agrégation de droit (romain, public, privé, des affaires, etc.) et à ce titre, ils avaient été élus à l'une des chaires de la prestigieuse faculté. Il n'y a rien de plus "républicain" que ces promotions au mérite. Mais cela déplaisait à Mitterrand jeune. Une photo reproduite par Péan dans son livre atteste la participation de Mitterrand à ces manifestations antisémites.

 

70 ans plus tard, sa fille marche sur ses brisées. Certes, elle ne reproche pas à Finkielkraut d'être juif, car elle connaît la loi qui réprime le racisme et l'antisémitisme. Alors, elle trouve un biais. Comme au billard, on feint de viser les goûts musicaux pour toucher le juif. Le rap est un excellent bouclier, plus solide et plus efficace que le bouclier fiscal. Le rap faisant partie de l'identité française, ne pas l'aimer, c'est s'exclure de la nation.On peut ainsi taper sur un Juif impunément.

Comme le dit le proverbe, le bon sang ne ment jamais, comme la terre.

 

 

 

25 mai 2010

Sérail

 

Le mot est emprunté de l'italien saraio, puis serraglio par paronymie avec serraglio « fermeture » (cf. en ancien français, serrail, « verrou »), lequel est emprunté du turc seraj (en persan saraj). Sérail, écrit serrail, au sens de « palais d'un sultan », est attesté au début du XVe siècle. L'orthographe avec deux r se maintient jusqu'en 1762 : dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, les académiciens décident de supprimer un r et d'ajouter un accent aigu sur le e, effaçant de fait l'homonymie avec le vieux mot serrail (serrail d'un huis, « verrou » ; serrail de tonneau, « bonde » ; et même « partie de la basse-cour des maisons royales où on enferme les lions, les ours ou autres bêtes farouches », selon Furetière, Dictionnaire universel, 1690).

Les sens de sérail sont établis dans les plus anciens dictionnaires et restent stables pendant quatre siècles : « Lieu à Constantinople où le grand Seigneur tient ses femmes » ; « Lieu où il y a plusieurs courtisanes, où il y a plusieurs filles de mauvaise vie » ; « Toutes les femmes du grand Seigneur » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). Pour Furetière (op. cit., 1690), c'est un « terme de relations » (c'est-à-dire de récit de voyages) qui désignent le « palais d'un prince, d'un grand seigneur en Orient » : « On le dit par excellence du palais où habite le Grand Seigneur à Constantinople, où il tient sa cour, où logent ses concubines » ; c'est aussi « le lieu où on loge les anciennes maîtresses du Grand Seigneur ». Le mot s'étend à des réalités qui ne sont pas exotiques : « il se dit aussi par comparaison des lieux de débauche, des maisons où quelques grands seigneurs retirent des femmes pour se divertir ». La définition, assez complète, de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française est répétée dans les éditions suivantes, jusqu'en 1932-35 : « Nom particulièrement affecté aux palais qu'habitent les empereurs des Turcs ; il se dit plus communément, mais improprement, du palais, ou de la partie du palais du Grand Seigneur où les femmes sont renfermées, dont le véritable nom est le harem ; et en ce sens on dit aussi des grands du pays, et de plusieurs autres princes mahométans, qu'ils ont des sérails ; sérail se dit encore de toutes les femmes qui sont dans le sérail et de leur suite ; il se dit abusivement d'une maison où quelqu'un tient des femmes de plaisir ». Dans la huitième édition (1932-35) de ce même dictionnaire, les deux derniers sens disparaissent, comme si l'exotisme de ce mot et des choses qu'il désigne n'excitait plus les imaginations : « Nom d'un palais en Turquie » ; « il s'est dit improprement de la partie du palais où les femmes sont enfermées et dont le véritable nom est harem ». En 1932, l'Empire ottoman n'existe plus et l'exotisme souvent menaçant dont il était le signe s'est affadi, comme le confirme l'emploi du passé composé (« il s'est dit improprement »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) prennent acte de ces changements, sérail désignant des réalités englouties : « (Dans l'ancien empire ottoman) Palais du sultan et de quelques hauts dignitaires », et qui survit en français au figuré grâce au vers de Racine : « Nourri dans le sérail, j'en connais les détours », qui signifie par allusion littéraire « que l'on connaît fort bien les milieux dans lesquels on a été élevé ou instruit et que l'on est à même d'en connaître les manières et les intrigues », de sorte que le mot a pris le sens de « milieu restreint, entourage immédiat d'une personne ».

Celui qui, de tous les anciens lexicographes, comprend le mieux que le sérail est d'abord le lieu où s'exerce un pouvoir politique tyrannique est Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : (à Constantinople), c'est un vaste enclos qui vient aboutir à la pointe de terre où l'ancienne Byzance fut bâtie sur le Bosphore de Thrace, et à la jonction de la mer Egée et du Pont Euxin. Cet enclos fait un triangle, dont l'un des côtés est appuyé de la terre et touche la ville. La mer et une rivière qui s'y jette battent les deux autres... De hautes et fortes murailles ferment ce palais. Des tours carrées, qui sont dans une assez grande distance les unes des autres, les flanquent du côté de la mer ; et du côté de la ville, il y a des tours rondes qui sont plus voisines, depuis la grande porte du sérail qui regarde sainte Sophie, jusques à la mer où l'on passe pour aller à Galata. C'est dans ces tours que l'on tient la nuit des Azamoglans, afin d'empêcher qu'on n'approche du sérail ni par terre ni par mer... »

Les autres lexicographes se laissent prendre au pittoresque du sérail où sont enfermées les concubines du Sultan. Thomas Corneille, lui, n'est pas dupe : « Proche de ce lieu est une grande fenêtre, d'où l'on jette dans la mer pendant la nuit ceux qu'on a étranglés dans le sérail, et l'on tire autant de coups de canon qu'on y en jette. Les deux premières cours du sérail sont tout ce que les étrangers en peuvent voir. Au bout de la seconde est la salle où se tient le Divan, et l'on n'y remarque pas de grandes beautés, non plus qu'en la salle d'audience. Il y a quantité de marbre et de porphyre dans tous les appartements, mais ce sont des appartements confus qui n'ont rien de régulier. La plupart des chambres reçoivent fort peu de jour, et n'ont pour tout ornement que d'assez riches tapis qui en couvrent le plancher, et des carreaux de brocard d'or et d'argent, dont une broderie de perles en relève quelques-uns ». Alors que les écrivains ont été fascinés ou indignés par l'exotisme des mœurs du sérail (entendu au sens de harem : « On dit que le roi de Maroc a, dans son sérail, des femmes blanches, des femmes noires, des femmes jaunes », Montesquieu ; « La raison, l'humanité, la justice réclament contre ces sérails odieux où l'on sacrifie à la passion brutale ou dédaigneuse d'un seul homme la liberté et le cœur de plusieurs femmes », Buffon ; « Les grands mettent dans leur sérail une femme, comme nous mettons un oiseau rare dans une volière », Caylus), Thomas Corneille décrit la fonction politique du sérail, mélange de secret, de tyrannie, d'arbitraire, de terreur, de crimes, que dissimule l'exotisme de pacotille.

 

 

 

23 mai 2010

Phobie

 

 

 

Phobie, du grec phobia, « peur morbide », est d'abord employé par les psychologues, psychiatres et autres spécialistes de psychopathologie (ou maladie de l'esprit) pour composer des mots savants ou plus ou moins savants qui désignent des désordres mentaux ou des peurs maladives. On peut se demander si ces désordres mentaux ont une réalité ou s'ils sont seulement la conséquence nécessaire, presque arithmétique, de la multiplication des psys de tout type, genre, sexe, ethnie, nationalité, depuis un siècle et demi, psys qui ont dû inventer d'innombrables désordres mentaux et les nommer, ne serait-ce que pour justifier leur existence. Jadis, il y avait des fous ; naguère, des aliénés ou des malades mentaux ; aujourd'hui, des agoraphobes ou des éreuthophobes..., les anciens mots folie ou aliénation étant rendus désuets par des mots en - phobie.

C'est à partir de 1897 que les psychologues et psychopathologues français, à l'instar de leurs homologues anglais, commencent à employer phobie comme mot autonome, et non plus comme élément servant à former des noms composés. Phobie est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35) : « Peur morbide de certains actes ou de certains objets » (avoir la phobie de la parole publique, la phobie de l'automobile ; il a des phobies étranges). La définition n'est pas contaminée par le jargon psy, bien que la peur soit qualifiée de « morbide ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en rédigent une version psy : « (Psychopathologie) Symptôme prévalent des névroses obsessionnelles, caractérisé par une réaction d'angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée », définition qui est illustrée de cet extrait psy d'un psy : « Parmi les anomalies mentales, l'une des plus curieuses est celle qu'on nomme la phobie. Les analystes définissent, en général, la phobie comme une peur excessive qui a son origine dans une série complexe de situations et de rapports, et qui conduit à l'hostilité, à une agressivité refoulée ou à un sentiment de culpabilité très intense ». La modernité étant furieusement psy, le mot sort des cabinets de psy et des asiles d'aliénés pour désigner une « aversion très vive, irraisonnée ou une peur instinctive » (phobie de l'automobile, du mariage, des moustiques, de la poussière, du tabac, l'incendie). Le même phénomène d'extension de sens est noté par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « Réaction irraisonnée d'angoisse et de répulsion, suscitée de façon persistante et injustifiée par un être vivant, un objet ou une situation » et, « par affaiblissement », « aversion, répugnance instinctive pour un être, une chose, une situation ».

La liste des phobies est interminable, qu'elles soient exprimées par des mots composés (aérophobie, agoraphobie, hydrophobie, claustrophobie, gallophobie, germanophobie, héliophobie, hydrophobie, androphobie, anthropophobie, francophobie, théophobie, acrophobie, aquaphobie, bélénophobie, cancérophobie, dysmorphophobie, éreuthophobie, nosophobie, photophobie, sitiophobie, téléphonophobie, topophobie, etc.) ou par des syntagmes, du type phobie de l'automobile, le complément de phobie pouvant être n'importe quel nom du dictionnaire, au singulier ou au pluriel : maladie, christianisme, églises, femmes, enfants, arbres, adverbes, fougères, insectes, adjectifs, éléphants, dinosaures, mammouths, libertés, rêves, cauchemars, etc. Voilà qui donne à cette énumération l'apparence d'un inventaire à la Prévert. La multiplication des psys a multiplié les phobies et la multiplication des phobies a multiplié les précautions à prendre pour se protéger des phobies, quasiment toutes imaginaires, ce dont les hommes politiques ont inféré la nécessité d'un « principe de précaution », qu'ils sont même allés jusqu'à faire inscrire dans la Constitution. Faut-il en rire ou en pleurer ?

C'est au cœur de ces momeries bouffonnes qu'ont été inventées ou fabriquées de toutes pièces deux nouvelles phobies, qui n'ont pas plus de réalité que la phobie des dinosaures ou celle des cirons, à savoir l'homophobie et l'islamophobie, mais qui sont, comme le principe de précaution, éminemment politiques.

Le préfixe anti sert à former des milliers de mots. D'un individu ou d'un groupe d'individus, d'une pensée, d'un pays, d'une organisation, qui, entre 1930 et 1945, ont rejeté ou critiqué le socialisme national ou s'y sont opposés, on dit qu'ils sont antinazis. Les jésuites de Lyon qui, en 1941, ont fondé Témoignage catholique devenu, par souci d'œcuménisme, Témoignage chrétien, et qui, dans une belle et émouvante prosopopée, ont exhorté la France « à ne pas perdre son âme », ce qu'elle faisait en collaborant avec les armées d'occupation, sont antinazis. Ceux qui critiquent le fascisme ou s'y opposent sont antifascistes. Ceux qui critiquent le christianisme sont antichrétiens. Voltaire qui critiquait la Révélation, dont il jugeait qu'elle était source d'abus, était anti-judaïque et antichrétien. Comme il déteste les despotes cruels, il a composé une tragédie, Mahomet, dans laquelle le prophète a les traits d'un tyran barbare. Voltaire peut être dit anti-musulman.

Selon les auteurs du Trésor de la Langue Française, « anti- est toujours en expansion ». Ceux qu'horripilent les cyclistes, les camions, la dépression nerveuse, les fusées, la lune, sont ou peuvent être dits anticyclistes, anticamions, antilune, antifusées, antidépression. Il n'y a pas de limite à la formation de mots suivant ce modèle. C'est clair, simple, efficace, sans ambiguïté. Or, les réserves, même timides, sur les homosexuels ou leurs mœurs, valent à ceux qui les expriment d'être taxés d'homophobie. S'il est question d'islam, toute critique de cette religion et des musulmans, même bénigne, parfaitement légitime en France, puisqu'elle est reconnue par le droit de « libre communication des opinions et des pensées » (in Déclaration des droits de l'Homme, 1789), est islamophobie.

Phobie n'est pas neutre. En effet, la phobie n'est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c'est une « anomalie mentale » ou un « symptôme névrotique ». Chaque fois qu'un citoyen ose dire ce qu'il est interdit de dire ou ose penser ce qu'il est interdit de penser, c'est-à-dire chaque fois qu'il fait usage de sa liberté, que lui garantit la déclaration des droits de l'homme, une maladie mentale est diagnostiquée. Se livrer à un examen critique de l'islam et de l'Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles ou qui n'a jamais existé), est ramené à une folie. La critique de l'islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l'Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, à partir du moment où elle est qualifiée d'islamophobie, devient taboue. Si, malgré l'interdit, elle se fait entendre, celui qui l'exprime est étiqueté "dérangé mental". Un libre penseur qui critique les chrétiens et le christianisme n'est pas christianophobe. Là où la critique raisonnée des dogmes est une phobie, la liberté d'examen est abolie. Dans les tyrannies, quelles qu'elles soient, modernes ou archaïques, communistes ou fascistes ou musulmanes, la liberté d'examen est impossible. En France aussi, il est fait obligation de renoncer à l'exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

 

 

21 mai 2010

Minaret

 

 

 

 

Le mot est attesté en 1606 dans un récit de voyage en Orient (auteur, Palerne Forézien). Corneille l'enregistre (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « Espèce de tourelle ronde, ou à pans, fort haute, et qui est menue comme une colonne. Elle s'élève par étages avec balcons en saillie et retraites, et c'est chez les mahométans comme un clocher mis près des mosquées, pour les appeler de là dans le temps qu'il faut prier »), mais il n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la quatrième édition (1762, 1798) : « Tour faite en forme de clocher, d'où l'on appelle chez les Turcs le peuple à la prière et d'où l'on annonce les heures » (comprendre : les heures des prières).

Comme beaucoup d'autres termes relatifs à la religion mahométane, minaret est tenu pour propre aux Turcs, parce que, aux XVIIe et XVIIIe siècles, cette religion était illustrée par les Turcs qui occupaient une partie de l'Europe et menaçaient l'autre partie, encore libre. A partir de la sixième édition (1835), la référence aux Turcs disparaît : « Tour élevée auprès d'une mosquée et faite en forme de clocher, du haut de laquelle on appelle le peuple à la prière, et d'où l'on annonce les heures » (1835, 1879) et « Tour d'une mosquée, du haut de laquelle on invite le peuple à la prière, dans la religion musulmane, et d'où l'on annonce les heures » (1932-35). La définition de la neuvième édition (en cours de publication) est encore plus précise : « Tour d'une mosquée, d'une médersa du haut de laquelle les musulmans sont appelés à la prière par le muezzin », les académiciens ayant enfin compris la fonction réelle du minaret.

Deux siècles auparavant, les rédacteurs de L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot) ont tenté de décrire assez précisément les minarets et d'en indiquer la fonction : « (Histoire moderne) tour ou clocher des mosquées chez les mahométans. Ces tours ont 3 ou 4 toises de diamètre dans leur base ; elles sont à plusieurs étages avec des balcons en saillie, sont couvertes de plomb avec une aiguille surmontée d'un croissant. Avant l'heure de la prière, les muezzins ou crieurs des mosquées montent dans ces minarets, et de dessus les balcons appellent le peuple à la prière en se tournant vers les quatre parties du monde, et finissant leur invitation par ces paroles : Venez, peuples, à la place de tranquillité & d'intégrité; venez à l'asile du salut. Ce signal, qu'ils nomment ezzan, se répète cinq fois le jour pour les prières qui demandent la présence du peuple dans les mosquées, et le vendredi on ajoute un sixième ezzan ». Barré (1842, Complément au DAF) s'attarde sur l'architecture et oublie la fonction ou la symbolique des minarets : « On ne doit entendre par le mot minaret que ces flèches élancées qui s'élèvent auprès des mosquées mahométanes  et qui sont ceintes à différentes hauteurs de balcons, orientés selon les quatre points cardinaux », fonction religieuse qui paraît à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) mieux définir le minaret que la seule architecture : « Nom des tours des mosquées, d'où les imans avertissent le peuple du temps de la prière ». Cet équilibre entre architecture et fonction religieuse est assez bien respecté dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Tour généralement élancée, pourvue de galeries ou de balcons en saillie orientés selon les quatre points cardinaux, s'élevant à côté du dôme d'une mosquée, et du haut de laquelle le muezzin appelle les fidèles à la prière cinq fois par jour ».

Lors des débats, à la fois désordonnés et houleux, qu'a suscité la construction de minarets (ou l'interdiction de construire des minarets), il a rarement été fait état de la fonction des minarets. Les bien pensants ont glosé d'abondance sur l'architecture effilée de ces tours, sur les paysages urbains qui en seraient pittoresquement embellis, sur la diversité des cultures, etc. mais ils ont tu ou occulté soigneusement la nature des minarets, ce à quoi ils servent, quelle symbolique conquérante y donne sens, la volonté de leurs promoteurs de placer les appels à la prière au cœur des bruits urbains de l'Europe. Dans ce cas précis, les dictionnaires ont le mérite d'extraire le réel brut des gangues de mensonges dans lesquelles il est caché.

 

 

20 mai 2010

Pédagogisme

 

 

 

Ce sont les Instituts de Formation des Maîtres, créés par le sinistre Jospin sur le modèle des Instituts de Formation Professionnelle (1941) du non moins sinistre Carcopino, ministre de Vichy, qui a banalisé l'emploi de pédagogisme, car ces Instituts sont des temples voués à Sainte Pédagogie. En bref, le pédagogisme est une plongée au cœur de la grande religion illuministe et socialo-occultiste moderne. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont la plupart des volumes ont été publiés alors que les monuments jospinistes à la gloire du pédagogisme n'étaient pas sortis de terre (la loi qui les établit date du 14 juillet 1989), le mot est tenu pour « rare » (le 15 juillet 1989, il est sauvé de la pénurie) et « plutôt péjoratif ». A partir du 15 juillet 1989, il va devenir ouvertement péjoratif, polémique, militant pour désigner les gros consciencieux de la social-pédagogie.

La définition « système des pédagogues » est prudente. Elle ne laisse rien percer du combat mené par le savoir et la connaissance contre l'hydre. Pourtant, pédagogisme, dérivé de pédagogie, n'est ni récent, ni nouveau. George Sand, qui aurait mis le feu aux Instituts à la Jospin et à la Carcopino, si elle était née un siècle plus tard, l'emploie : « Comme j'ai horreur de tout ce qui ressemble au pédagogisme, ce sera la seule et dernière fois de ma vie » (1832) ; les Goncourt aussi : « la jeunesse actuelle semble cesser d'être une jeunesse d'imagination, pour devenir une jeunesse de pédagogisme » (1884). Le sens en est, de toute évidence, défavorable.

En fait, le nom est attesté pour la première fois dans l'édition de 1595 des Essais de Montaigne (Livre I), sous la forme hellénisante paidagogisme et dans deux contextes différents : « notre enfant est bien plus pressé : il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou seize ans de sa vie : le demeurant est dû à l'action » et « prenant l'instruction à son progrès des paidagogismes de Platon ». Les anciens lexicographes (La Curne de Sainte-Palaye, XVIIIe siècle, Littré et Godefroy, XIXe siècle) ne citent que le premier extrait, dont ils tirent la définition « système des pédagogues », qui est reproduite par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et dans le Trésor de la langue française (op. cit.). La seconde citation (« paidagogismes de Platon ») figure dans le Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle d'Edmond Huguet, qui en extrait la définition « méthode d'enseignement ». C'est sur cette seconde citation de Montaigne que se fonde Barré (1842, Complément au DAF) pour définir ainsi, plutôt positivement, pédagogisme : « (vieille langue) il s'est dit de l'enseignement sous forme de dialogue, et particulièrement des dialogues de Platon. Montaigne l'a employé dans ce dernier sens : les paidagogismes de Platon ». Certes, ce pédagogisme-là est propre à l'Antiquité, mais pas à n'importe quelle antiquité : Socrate, Platon, le lycée, l'académie, Athènes, le Ve siècle avant notre ère ; en 1842, il est caduc depuis plus de vingt siècles et appartient à une époque révolue de l'histoire. Et il n'a jamais été dans l'intention, secrète ou avouée, de Jospin, Carcopino et autres gros consciencieux du social exerçant dans les Instituts de Formation créés par ces deux maîtres penseurs, de ressusciter Socrate. Imaginez Meyrieu se prenant pour Socrate : c'est la limace qui se met à penser.

 

 

 

19 mai 2010

Tectonique

 

 

Ce mot savant, nom et adjectif, attesté en 1895 (La Tectonique des Alpes), est emprunté de l'allemand Tektonik (attesté en 1875), lequel est emprunté du grec (« propre au charpentier »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième édition, 1932-35), la définition en est vague et très générale : « science de la structure ; il se dit spécialement, en termes de géologie, en parlant de la structure de la terre », mais à peu près conforme au savoir géologique de la fin du XIXe siècle. Or, ce savoir s'est accru dans d'importantes proportions, en particulier grâce à Wagener, qui a avancé (et démontré) l'hypothèse de la tectonique des plaques et des effets, dont la dérive des continents. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) tiennent heureusement compte de ces connaissances nouvelles pour établir le sens de tectonique, terme de géologie : « étude des déformations de l'écorce terrestre dues à des forces internes, et de la structure des roches qui en résulte » ; « ensemble des mouvements, des déformations de l'écorce terrestre ayant affecté des terrains géologiques postérieurement à leur formation » (tectonique des plaques ; les tectoniciens du XXe siècle ont déjà distingué une tectonique profonde, de type cassant, concernant les socles anciens, cristallins, métamorphiques et rigides et une tectonique de couverture, concernant les terrains sédimentaires post-hercyniens, plus ou moins vivement plissés, et déplacés) ; « structure, disposition de terrains résultant de ces déformations » (tectonique de failles, de plissements, alpine).

Ce mot savant est moins récent qu'on ne pourrait le croire. Dans l'ancienne langue française, le mot tectonique emprunté du grec était en usage dans le mot composé hercotectonique (avec ou sans tiret entre les deux mots), formé de herko, « clôture », et de tektonikos, « de charpentier », pour désigner « l'art de fortifier les places, de retrancher un camp, un poste, etc. » selon les académiciens (DAF, 1762, 1798, 1835, 1879) ou « art de fortifier les places, de faire des retranchements, etc. », selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans ces emplois, l'emploi de tectonique, au sens grec de propre au travail du charpentier, se justifie, pour la simple raison que les fortifications ont longtemps été faites de bois, alors que l'emploi de tectonique en géologie est tout métaphorique : que viennent faire les charpentiers dans les mouvements de l'écorce terrestre ?

Le premier lexicographe à enregistrer ce mot est Thomas Corneille en 1694 (Dictionnaire des Arts et des Sciences) : « partie de l'architecture militaire, qui travaille à la munition » (ou à la « provision des choses nécessaires dans une armée ou dans une place de guerre », DAF, 1694). Le mot disparaît dans la huitième édition du DAF (1932-35) et il est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs se contentent de reproduire la définition du DAF de 1762 à 1879.

 

18 mai 2010

Aménagement

 

Dérivé du verbe aménager, aménagement est attesté à partir de 1327 sous les formes amesnagement, amesnaigement, amenagement, admenagement. C'est « l'action de bâtir une maison et les matériaux qui servent à la construction », comme dans ces extraits : « Que les dits moines auront du bois aux dites nonnes à faire leur amesnagement en la manière que en dit accord est contenu » (1327) ; « deux charretées de bois pour l'usage de chauffage et amesnaigement de son manoir » (1339) ; « du bois que je prends pour mon amesnagement » (1394) ; etc.

Or, ce nom n'est enregistré dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la sixième édition (1832-35). C'est un « terme d'Eaux et Forêts », c'est-à-dire de l'administration ainsi nommée, dont le sens est « action d'aménager et le résultat de cette action », aménager, enregistré lui aussi pour la première fois dans cette même édition de 1832-35, étant défini ainsi : « régler les coupes, le repeuplement et la réserve d'un bois, d'une forêt ; aménager un bois, une forêt ; aménager un arbre, le débiter en bois de charpente ou autrement ». C'est aussi le sens (et le seul sens) que Littré y donne dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action de régler les coupes d'une forêt ; résultat de cette action ».

C'est en 1669 qu'il prend le sens moderne « d'action de pourvoir une maison de meubles, d'ustensiles », que les dictionnaires ne relèvent qu'au XXe siècle. Il n'est enregistré comme un terme d'exploitation et de commerce des bois, préfiguration des « Eaux et Forêts » du Dictionnaire de l'Académie française de 1832-35, qu'en 1771, dans la huitième édition du Dictionnaire universel, dit de Trévoux : « c'est l'action de débiter le bois pour différents usages ». Dans le Code civil de 1804, il a le sens de « réglementation des coupes d'une forêt » (« observer l'ordre et la quantité des coupes, conformément à l'aménagement »).

Le sens « moderne » apparaît d'abord chez Littré, non pas à l'article aménagement, mais dans une remarque de l'article aménager (ce verbe est entendu dans deux sens, sylvicoles et agricoles : « régler les coupes d'une forêt, d'un pré » et « débiter en bois de charpente ; aménager un arbre »), incluse en 1877 dans le Supplément du Dictionnaire de la langue française et dans laquelle Littré distingue les deux paronymes aménager et emménager : « c'est aux forestiers et à l'agriculture qu'appartient le mot aménager, qui, là, signifie : régler les coupes d'un bois, d'un pré. Depuis il s'est étendu au langage général, où il signifie : disposer un local pour un usage quelconque : aménager une maison pour en faire une auberge, une ambulance, etc. Emménager a le sens de mettre un ménage dans un logis ; c'est transporter les meubles et objets d'un appartement dans un autre ».

Après Littré, le sens moderne d'aménagement est défini « prudemment » par les académiciens : « action d'aménager ou résultat de cette action : l'aménagement de cette usine est très bien entendu ; l'aménagement d'un bois, d'une forêt » (Dictionnaire de l'Académie française, huitième édition, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens moderne triomphe. Le sens ancien est mentionné comme spécifique du droit mâtiné d'économie : « affectation d'une chose productive (mine, carrière, forêt, cours d'eau, terrain d'aviation) à une exploitation régulière » (1965) et « aménagement d'une forêt, réglementation des coupes en vue d'une exploitation optimale », dans lequel se condense, comme un concentré de notre temps, l'obsession de la production, de la rentabilité, de l'exploitation, du lucre. Alors que, dans les dictionnaires du XIXe siècle, aménagement était limité à la seule exploitation forestière, il prend dans le Trésor de la langue française toute une série de sens sociaux, le sens ancien étant tenu pour une espèce du sens moderne : « action d'aménager, de rendre habitable (un lieu, une maison, une chambre, un navire) ». Au pluriel, les « aménagements intérieurs », c'est l'ensemble des équipements destinés aux habitants d'une maison, aux passagers d'un navire, d'une voiture.

L'aménagement ne se borne pas aux lieux habités ; il s'étend aussi aux « espaces naturels ». Ainsi la nature est mise à la raison ; à elle d'entendre raison et de se soumettre au calcul, à l'intérêt, à la mesure. L'arraisonnement du monde, au sens où Heidegger entend ce terme, est résumé dans l'extension presque à l'infini du nom aménagement : « action d'aménager les ressources d'un lieu pour les rendre exploitables ou plus productives, prairies artificielles, eaux, forêts etc. », et jusqu'au territoire, c'est-à-dire à la nature dans sa totalité. Rien n'échappe aux aménageurs. En économie politique, c'est « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». On ne saurait mieux saisir l'essence de la modernité.

Ce nom étant « emblématique », comme disent les imbéciles, de la modernité, les modernes l'étendent à tout objet, chose, réalité, naturelle, artificielle ou idéelle, même aux récits ou à la narration : « nous avons affaire à un récit postérieur de plusieurs années au voyage, à une narration pleine d'aménagements et d'arrangements » (1956, Mme Durry, qui fut aussi poétesse, à propos du Voyage en Orient de Nerval) ; ainsi il s'applique aux décisions prises par un gouvernement (mesures atténuées par quelques aménagements pour ménager la chèvre et le chou), aux lois aussi, surtout aux lois fiscales, dont l'austérité est compensée par quelque « aménagement fiscal » : d'où les innombrables niches pour riches résultant de ces aménagements.

Dans la neuvième édition (en cours de publication, depuis 1994) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un emploi plus moderne encore que les autres, qui résulte de la célèbre politique du « Temps libre », mise en place, socialistibus regnantibus, en 1981 : « l'aménagement des horaires de travail », par analogie avec l'aménagement de paquebots, d'aires de loisir, d'espaces naturels, de lieux de vie, etc. Pour ce qui est de « l'aménagement du territoire », la définition des académiciens est plus libérale et plus humaine que celle du Trésor de la langue française. C'est le « plan établi dans un pays pour adapter ses ressources aux besoins de ses habitants », alors que les auteurs du Trésor, progressistes à merci et pour la plupart vrais léninistes, c'était « l'organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l'implantation des activités économiques, de l'affectation de crédits d'État pour parvenir aux objectifs définis par un plan ». « Objectifs définis par un plan » : on croirait lire la prose des nomenklaturistes siégeant au Soviet Suprême de feue l'Union soviétique. Pour les académiciens, ce qui importe dans l'aménagement du territoire, ce sont les habitants ; pour les lexicographes marxisants, ce sont « les objectifs définis par un plan ». Les premiers croient que la politique est faite pour les hommes ; les seconds qu'elle a à se plier à une idée préalable.

Ce vieux mot est l'un des plus modernes qui soient, non par sa morphologie, fort commune, ni même par son sens, mais par ses emplois par les gourous modernissimes de l'arraisonnement du monde ou, hasardons un néologisme qui fera peut-être florès, de l'aménagitude.

 

15 mai 2010

Mahométisme

 

 

 

Sans commentaire

 

 

Thomas Corneille, article « mahométisme », Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694

 

 

Religion venue de Mahomet, qui naquit à la Mecque, Ville de l'Arabie heureuse l'an 591 sous le règne de l'Empereur Maurice. Il avait une vivacité d'esprit merveilleuse, qui lui ayant fait apprendre le vieil et le nouveau Testament, lui donna lieu d'imaginer une Religion dont il dressa des Mémoires, qu'il divisa en cent vingt-quatre chapitres remplis de fables, de calomnies, et d'un pur mélange de folie et d'impiétés sans aucun ordre. Ce Livre promet à celui qui le lira mille fois, une Femme dans le Paradis, laquelle aura les sourcils aussi larges que l'arc en Ciel. Mahomet fut secondé dans ce travail par un Moine Italien, nommé Sergius, qui n'ayant pu obtenir à Constantinople la dignité à laquelle il aspirait, apostasia, et se retira prés de Mahomet, avec un nommé Jean, qui était d'Antioche et Nestorien, comme Sergius était Arrien ; de sorte que la principale fin de cette Loi fut de renverser la Divinité de JESUS-CHRIST, que combattaient les Juifs et les Arriens. Mahomet trouva tant de crédulité parmi les Peuples, qu'il vint à bout de leur faire croire, que Dieu l'avait choisi pour son Prophète, et que l'Ange Gabriel lui révélait de sa part ce qu'il devait enseigner aux hommes. Il attira contre lui les plus puissants de la Mecque, où il avait dit qu'il fallait abolir les sacrifices et abattre les idoles; et comme il fut obligé de fuir à Médine, pour éviter l'orage qui le menaçait, ce qui arriva un Vendredi, c'est de cette fuite que les Mahométans commencent à compter leurs années, l'appelant Hégire en leur langage. Cela les engage à avoir la même vénération pour le Vendredi, que les Chrétiens ont pour le Dimanche. Ce faux Prophète mourut en la soixante-troisième année de son âge, ordonnant par son testament que Mortis Ali lui succèderait. On enterra son corps dans une Mosquée, qui se voit encore dans la Ville de Médine, appelée depuis Medina Talnaby, c'est à dire Cité des Prophètes. Il n'est point vrai que son corps soit suspendu en l'air dans un coffre de fer par la vertu de deux pierres d'aimant, comme le vulgaire a voulu le croire. Quinze ans après qu'il fut mort, Odoman ou Osman compila ensemble tous les Mémoires qu'il avait écrits de sa Religion, et qui lui furent donnés par sa principale femme, appelée Aïcha. Il en fit un Livre qu'ils nommèrent Alcoran, qui en Arabe signifie, Recueil de préceptes. Osman étant mort lui-même, plusieurs travaillèrent à expliquer cette nouvelle doctrine, de sorte qu'il se trouva plus de trois cens Alcorans, et un nombre infini de différents Commentaires, ce qui mit de la confusion parmi ceux qui étaient de cette secte. Un Prince Arabe voulant y remédier fit une Assemblée générale, où tous les Docteurs de leur Loi firent choix de six d'entre eux, pour examiner ces divers Mémoires, et en recueillir tout ce qui pouvait donner de l'éclaircissement à l'Alcoran qu'Osman avait composé. On brûla tous les autres Livres et Commentaires, avec une défense très rigoureuse de se servir que de ceux que ces six Docteurs auraient composés. La contrariété qui se trouva dans ces Livres, donna lieu ensuite à quatre diverses sectes, qui ne diffèrent qu'en cérémonies. Ils ne laissent pas de se tenir pour Hérétiques les uns les autres et de se haïr plus qu'ils ne font les Chrétiens. La première de ces quatre Religions est celle des Mores et des Arabes, qui sont les plus superstitieux et les plus zélés. La seconde est celle des Persans qui sont les plus raisonnables. La troisième, celle des Turcs qui ont pris la plus libre, et la quatrième celle des Tartares. Ces derniers sont les plus simples et les plus grossiers de tous. Les Arabes suivent les traditions d'Abuleker; les Persans celles d'Ali; les Turcs, les traditions d'Omar, et les Tartares, celles d'Osman. La créance générale de ces différentes Nations est que Dieu, depuis le commencement du monde, a envoyé sur la terre six-vingt mille Prophètes, qui ont tous annoncé sa parole, et en différents endroits et en divers temps, entre lesquels il y en a eu trois que Dieu a chéris particulièrement. Moïse est le premier, qui apporta une Loi sévère que le temps anéantit; ce qui obligea Dieu, qui voulait sauver les hommes, d'envoyer JESUS-CHRIST, appelé par eux Issa. Ils disent qu'il le fit naître de son souffle et d'une Vierge, afin que cette voie extraordinaire de venir au monde, l'empêchât d'être méprisé, comme l'avait été Moïse; à quoi ils ajoutent, qu'il trouva les hommes si fort endurcis, que non seulement il y en eut peu qui crurent en lui, mais que sa parole fut aussitôt falsifiée par ses principaux Ministres, et que ce qui irrita Dieu davantage, ce fut que ceux de Jérusalem le traitèrent avec de grandes indignités jusqu'à vouloir le faire mourir, ce qu'ils eussent fait sans un fantôme que Dieu mit en sa place, et qu'ils attachèrent à une Croix, persuadés qu'ils y attachaient JESUS-CHRIST. Ils prétendent que pour dernier Prophète Dieu a envoyé Mahomet, qui d'une main a apporté une Loi pleine de liberté, et de l'autre une épée pour exterminer tous ceux qui ne voudront pas la recevoir. L'entrée de cette Religion est de se faire circoncire, ce qui n'est pas d'une nécessité si absolue qu'ils ne puissent être sauvés sans cela. Ils sont obligés à observer particulièrement cinq commandements, dont le premier est de ne reconnaître qu'un Dieu et Mahomet son Prophète, et cela fait qu'ils accoutument leurs enfants à dire sans cesse, La hilla heilla alla. Mehemut resul alla. Ils croient ces paroles si agréables à Dieu qu'ils sont persuadés qu'en les prononçant à l'article de la mort, on est sauvé, quelques crimes énormes que l'on ait commis. Le second commandement est de faire leurs prières cinq fois chaque jour; la première au lever du Soleil, la seconde, à midi; la troisième, à trois heures; la quatrième, au Soleil couchant; et la cinquième, à trois heures de nuit. Les plus zélés les font tout au moins trois fois dans la Mosquée, mais la plupart prient dans leurs maisons à la réserve du Vendredi qu'ils sont obligés d'aller à midi dans la Mosquée. Ceux qui se trouvent dans cette heure là à la campagne mettent leur mouchoir à terre devant eux, et se tournent vers le midi, à cause de Medina où est la sépulture de Mahomet. Ils ne souffrent point les femmes dans leurs Mosquées, croyant qu'il n'y a pour elles ni enfer ni paradis, ce qui rend leurs prières inutiles. Ils doivent jeûner un Carême chaque année, et c'est leur troisième commandement. Ce Carême qu'ils appellent Ramadan est une Lune entière, qui change tous les ans; de sorte que si elle vient une année au mois de Mai, elle sera au mois d'Avril l'année suivante, à cause que ne faisant leurs années que de douze Lunes, elles sont plus courtes de douze jours que les Solaires. Ils ont grand soin de saluer la nouvelle Lune, et portent la figure de son Croissant, comme nous portons celle de la Croix. Leur quatrième commandement est l'aumône. Ils sont si exacts à l'observer que l'on ne voit point de pauvres en Turquie demander leurs nécessités publiquement. C'est par un effet de cette charité Mahométane que les Voyageurs, au défaut des hostelleries, trouvent des bâtiments magnifiques, où l'on est reçu de quelque Religion qu'on soit, sans qu'il en coûte aucune chose. Ceux qui ne sont pas assez riches pour fonder ces sortes de bâtiments, font des fontaines sur les grands chemins, où ils laissent un homme pour verser à boire à tous les passants. Ils donnent aussi à de pauvres gens qui se veulent bien charger de ce soin, de quoi nourrir les chiens et les chats, et même il y en a qui vont au marché pour acheter des oiseaux, auxquels ils rendent la liberté. Par le cinquième commandement, ils sont obligés d'aller une fois en leur vie visiter le sépulcre de Mahomet. Plusieurs ne laissent pas de se contenter d'y envoyer quelqu'un en leur place. Le chemin est long et fâcheux pour ceux de la Grèce, et très dangereux à cause des voleurs d'Arabie, des montagnes de sable où plusieurs sont engloutis, et du manque d'eau dans ces déserts. Ils commencent leur voyage du Caire trois semaines après Pâques. La première station qu'ils font est à une journée de la Mecque, bourg situé sur une montagne, où ils croient que Mahomet vit l'Ange la première fois. Ils y passent la nuit en prières, et arrivent le jour suivant à la Mecque, où l'on a bâti une Mosquée toute revêtue par dedans de pierreries, et de lingots d'or qui ont été envoyés par les Princes de cette créance, et particulièrement par les Rois Indiens. Le Prince Arabe qui en est Seigneur, et Tributaire du grand Turc, est obligé de venir avec cinq cens chevaux au devant des Caravanes. Quand les Pèlerins sont arrivés à la Mecque, la Maison d'Abraham, qu'ils disent avoir été miraculeusement bâtie, reçoit un toit neuf et une porte neuve. Ils vont sept fois autour de cette Maison d'Abraham, et alors ils baisent une pierre noire, qu'ils croient être tombée là du Ciel. Au commencement elle était blanche, mais la quantité des baisers des pêcheurs lui a fait acquérir cette noirceur. Après avoir séjourné cinq jours à la Mecque, ils vont à la montagne de rémission qui est à quinze lieues de là, et y ayant entendu une prédication et présenté des offrandes, ils croient y laisser tous leurs péchés, ce qui fait qu'ils ne tournent pas le dos à la montagne en s'en retournant, afin d'empêcher que leurs péchés ne les suivent. Pour en être entièrement délivrés, ils courent en chemin jusqu'à la sueur, sur une certaine montagne, qu'ils nomment Montagne de santé, et vont ensuite à Médine, petite ville habitée par des Santons et des Dervis Turcs, et éloignée de huit journées de la Mecque. Au milieu de la Ville est la Mosquée, dans laquelle est le tombeau de Mahomet qui est de marbre et par terre, entouré de grands balustres d'argent, et orné de trois cents lampes qui ne s'éteignent jamais. Le Grand Seigneur envoie tous les ans un pavillon de velours vert en broderie, du prix de vingt mille écus. On le met autour de ce tombeau, et les Pèlerins lorsqu'ils arrivent, coupent le vieux pavillon par pièces, et en prennent chacun un petit morceau qu'ils gardent comme une sainte relique. On voit quantité d'argenterie et de pierreries dans cette Mosquée, et le tombeau en est tout couvert. Il est défendu aux Chrétiens sur peine de la vie, d'approcher de trois journées de Médine. Mahomet promet le Paradis à ceux qui observeront ces commandements, et ils y doivent trouver des tapis de tables de soie, des rivières agréables, des arbres fruitiers, de belles femmes, de la musique, bonne chère, du vin exquis, et une grande quantité d'assiettes d'or et d'argent avec des pierres précieuses, au lieu que l'Enfer est préparé à ceux qui négligeront d'obéir à cette Loi, et qu'ils y mangeront et boiront du feu, et seront liés de chaines, et tourmentés par des eaux bouillantes. Outre ces commandements, qui sont les fondements de la Religion Mahométane, il leur est encore défendu de boire du vin et de manger du pourceau, et de la chair des bêtes étouffées dans leur sang. Ils confessent un seul Dieu qui a tout créé de rien, et disent que JESUS-CHRIST est vrai Prophète, conçu de sa parole, né de la bien heureuse Vierge Marie, non Dieu, ni Fils de Dieu, mais homme suprême et saint, qui fut dérobé à la vue des assistants par une nuée qui l'enleva au Ciel, tandis que les Juifs crucifièrent un autre en sa place, ce qui fait qu'ils se moquent de la Croix. Ils tiennent qu'il est encore vivant dans le Ciel, d'où il descendra en terre pour détruire les méchancetés de l'Antéchrist, et règnera quarante années à Damas; que pendant ce temps il n'y aura qu'une seule foi, un pasteur, une confession, et grande tranquillité; qu'après cela il n'y aura point d'autre règne, mais que ce sera la fin des siècles.

 

 

 

14 mai 2010

Mammouth

 

 

 

 

Le mot est russe. Dans un récit de voyage en Moscovie, publié au début du XVIIIe siècle, il est attesté sous la forme mammut, puis dans L'Encyclopédie (1751-64) sous les formes mammon et mammut dans l'article Ivoire fossile et mammoth dans l'article Os de mammoth. L'orthographe mammouth s'impose au XIXe siècle. C'est le « nom que l'on donne en Russie et en Sibérie à des ossements d'une grandeur très considérable que l'on trouve en grande quantité dans la Sibérie... et que quelques-uns ont regardé comme des ossements d'éléphants » (Encyclopédie, article os de mammoth) ; et « les Iakoutes (...), qui habitent ce pays, croient que ces dents (l'ivoire fossile) appartiennent à un animal énorme qu'ils nomment mammon ou mammut. Comme ils n'en ont jamais vu de vivants, ils s'imaginent qu'il habite sous terre et meurt aussitôt qu'il voit le jour (...) Quant aux éléphants, ce serait vainement qu'on en chercherait aujourd'hui de vivants en Sibérie ; on ne les trouve que dans les pays chauds et ils ne pourraient vivre sous un climat aussi rigoureux que celui où l'on rencontre les restes de leurs semblables. A quoi donc attribuer la grande quantité d'ivoire fossile qui se trouve dans une région si septentrionale ? (...) Il faudra donc conclure que dans des temps dont l'histoire ne nous a point conservé le souvenir, la Sibérie jouissait d'un ciel plus doux et était habitée par des animaux que quelque révolution générale de notre globe a ensevelis dans le sein de la terre, et que cette même révolution a entièrement changé la température de cette région » (Encyclopédie, article « ivoire fossile »).

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1835 (sixième édition) : « animal du genre de l'éléphant, dont l'espèce a disparu, et dont on retrouve les ossements en terre, surtout près des grandes rivières de Sibérie ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit ainsi : « animal du genre de l'éléphant dont l'espèce a disparu et dont on retrouve en terre, surtout en Sibérie, les ossements quelquefois encore revêtus de la chair et de la peau... On a dit aussi mammont ». Il l'illustre de cet extrait de Cuvier : « parmi ces animaux, se montre surtout l'éléphant, appelé mammouth par les Russes, haut de quinze et dix-huit pieds, couvert d'une laine grossière et rousse, et de longs poils noirs et raides qui lui formaient une crinière le long du dos ». Alors que les académiciens étendent ce terme aux mastodontes : « il se dit souvent aussi d'un autre genre d'animal fossile, à dents mamelonnées, autrement nommé mastodonte », Littré condamne cette extension : « le nom du mammouth, qui est l'elephas primigenius, ne doit pas s'appliquer aux espèces du genre mastodonte, que plusieurs caractères distinguent de celles du genre éléphant » - ce dont les académiciens prennent acte dans la huitième édition du DAF (1932-35) : « éléphant gigantesque dont l'espèce a disparu et qu'on retrouve à l'état fossile ».

Les auteurs de dictionnaires actuels tiennent compte des progrès accomplis dans la connaissance des espèces disparues et de la découverte de restes de ces animaux en France : « gigantesque éléphant fossile de l'ère quaternaire caractérisé par une toison à longs poils et de longues défenses recourbées, et dont on a retrouvé de nombreux restes en France (en Dordogne) et surtout en Sibérie » (Trésor de la langue française, 1971-94).

Dans ce dernier dictionnaire, sont relevés aussi les emplois métaphoriques de mammouth pour désigner une personne qui a joué un rôle déterminant dans la vie politique, comme dans cet extrait de Mauriac (1961) : « les personnages consulaires de la IIIe République, dont Herriot fut le dernier mammouth vivant, ne feront pas trop mince figure dans l'Histoire. C'est que leurs successeurs furent très petits pour la plupart ». Les amateurs de rugby ont sans doute entendu les journalistes sportifs parler de « coup de pied de mammouth » et les consommateurs du Sud Ouest, au temps où existaient des supermarchés nommés Mammouth, se souviennent peut-être de ces bons mots dignes du Hérisson ou de l'Almanach Vermot : « les paysans (du coin) amènent leur vache au taureau et leur femme au Mammouth ».

 

 

12 mai 2010

Rigueur, mot interdit

 

Il semblerait que désormais rigueur soit un mot tabou, c'est-à-dire, si on le traduit dans la novlangue bobo (pas celle de Bobo-Dioulasso), haram.

Emprunté au latin rigor, au sens propre « raideur, dureté » et au sens figuré « sévérité », il est attesté à la fin du XIIe siècle. En passant du latin au français, il perd son sens propre et n'a plus que des emplois figurés : « sévérité inflexible », « manière stricte d'appliquer les lois », (au pluriel) « dispositions répressives », « dureté pénible à supporter » (rigueur de l'hiver), « exactitude, précision ». Il suffit de consulter les anciens dictionnaires pour se persuader que la rigueur a de quoi effrayer les âmes sensibles, les belles âmes, les bobos et les journaleux, les médiacrates, les sociocrates et en conséquence, les « élus » du « peuple » qui se font de plus en plus souvent leurs laquais. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), la rigueur a pour sens « sévérité » et elle est illustrée de cet exemple : « cette rigueur est excessive » (l'excès est ce qui effraye les bien pensants). Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), c'est de la « dureté », de la « sévérité ». Les exemples ont de quoi faire frémir dans les media, dans les cours de récréation et à l'université : « les crimes ne sont pas si communs quand on les punit à la rigueur (comprendre avec rigueur) » ; « il faut renouveler la rigueur des lois » ; « cette fille n'a pas assez de santé pour souffrir la rigueur, l'austérité de la règle ». Le mot s'emploie aussi à propos du temps « rude et fâcheux » (« la rigueur du froid chez les lapons est insupportable aux étrangers ; tout le monde se plaint de la rigueur du temps »). Il est pourtant un sens positif qui devrait justifier l'emploi courant de ce mot par les hommes politiques : c'est « exactitude », « précision » (exemple : « ce texte, ce passage se doit ainsi interpréter à la rigueur, sans étendre son sens ; dans les cas odieux on doit observer la disposition des lois à la rigueur ; dans les cas favorables, on les peut étendre et adoucir »). Dans le Dictionnaire de l'Académie française, la rigueur, telle qu'elle est définie, a de quoi faire se voiler les grenouilles de mosquée : c'est, outre « sévérité, dureté, austérité » et « grande exactitude, sévérité dans la justice » (exemple : les juges sont obligés de suivre la rigueur des lois, la rigueur des canons ; juger suivant la rigueur des ordonnances), l'exemple « on appelle la loi de Moïse loi de rigueur, par opposition à la loi nouvelle, qu'on appelle la loi de grâce » (comprendre, celle du Christ) (1694, 1762, 1798, 1835, 1932-35).

L'article du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) est un condensé de choses qui nous paraissent désagréables aujourd'hui, au point de discréditer le nom qui les désigne, mais qui n'apeuraient en aucune façon les Français des siècles classiques : « dureté qui agit avec une sévérité inflexible » ; « ce qui est rude, âpre, difficile à supporter » ; « dureté, âpreté de la température » ; « grande exactitude, grande sévérité dans l'application des règles » ; « insensibilité, indifférence de la part d'une femme » ; « caractère d'un raisonnement auquel l'esprit ne peut résister », mais, ajouterai-je, auquel les esprits modernes ne parviennent pas à se plier. Avec de tels emplois, on comprend aisément que rigueur, dans cet Etat allo maman bobo dont s'est dotée la France « postmoderne », soit interdit, prohibé, tabou, haram, et que tout soit fait pour en atténuer ou adoucir le sens, comme dans l'expression à la rigueur. Dans la langue des anciens Français, elle signifiait, comme dans la dernière rigueur, à la dernière rigueur, à toute rigueur, en toute rigueur, « dans la dernière exactitude, dans la dernière sévérité ». Aujourd'hui, ce sens est tenu, dans le Trésor de la langue française (1971-94) pour vieux ou littéraire, le sens courant étant tout à l'opposé : « dans la mesure strictement nécessaire, à tout prendre » (DAF, 1932-35) et « en allant à la limite de l'acceptable » ou « en cas de nécessité absolue, s'il n'y a pas d'autre solution ». C'est ce que pourraient déclarer nos ministres : on ne fera de politique de rigueur qu'à la rigueur, c'est-à-dire « s'il n'y a pas d'autre solution ». Depuis au moins trente ans, il n'y a pas d'autre solution. Pourtant, l'heure de la rigueur est repoussée aux calendes grecques. Le haram est de règle en mahométanie. En France, pays des femmes libres, il est détestable. Pourtant rarement un tabou a mis dans une lumière aussi crue l'état réel d'un pays.

 

11 mai 2010

Polygamie

 

Attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle dans un ouvrage sur l'Ethiopie, polygamie est emprunté au latin chrétien polygamia, lui-même emprunté au grec. C'est le fait d'avoir plusieurs femmes en même temps : « état d'un homme qui se marie avec plusieurs femmes ». La polygamie est condamnée dans tous les dictionnaires et par tous les auteurs, que ce soit Calvin (1561 : « Saint Paul... condamnant ce qu'on appelle polygamie, c'est-à-dire la pluralité des femmes »), Furetière (1690, op. cit., « la polygamie est défendue chez les chrétiens : elle était tolérée chez les Juifs... Les Empereurs Théodose, Honorius et Arcadius la défendirent aux Juifs l'an 393 »), les académiciens (DAF, 1694 : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ; la polygamie est défendue dans le christianisme ; la polygamie est punie par les lois ; la polygamie est ordinaire chez les mahométans), Furetière (1690) confondant même polygamie et polyandrie : « mariage d'un homme avec plusieurs femmes ou d'une femme avec plusieurs hommes en même temps ».

Dans quelques emplois, cet état se rapporte aussi à la succession dans le temps des mariages : « état d'un homme qui a eu successivement plusieurs femmes », comme le rappelle Furetière (1690, Dictionnaire universel) à propos de polygame : « celui qui a épousé plusieurs femmes, soit qu'il les ait eues ensemble, soit qu'il les ait eues l'une après l'autre ». Dans L'Encyclopédie (1751-64), l'auteur de l'article revient sur cette distinction : « on distingue deux sortes de polygamie, l'une simultanée et l'autre successive. La polygamie simultanée est lorsqu'un homme a tout à la fois plusieurs femmes. La polygamie successive est lorsqu'un homme épouse plusieurs femmes l'une après l'autre, après la mort de la première, de la seconde, etc. ou qu'il convole à des secondes, troisièmes, quatrièmes noces ». S'il ne porte pas de jugement négatif sur la polygamie, en revanche il critique la polyandrie : « la pluralité des hommes pour une seule femme est quelque chose de mauvais en soi ; elle est contraire par elle-même à la fin principale du mariage, qui est la génération des enfants : aussi voit-on par l'histoire qu'il a toujours été défendu aux femmes d'avoir plusieurs maris. Il faut raisonner tout autrement de la polygamie simultanée par rapport aux hommes ; par elle-même elle n'est point opposée au droit naturel, ni à la première fin du mariage ».

Dans le Dictionnaire de l'Académie française (1762, 1798, 1832-35, 1879, 1932-35) persiste la confusion entre polygamie et polyandrie, qui est due, semble-t-il, au fait qu'un même nom sert à désigner les deux états : « état d'un homme qui est marié à plusieurs femmes en même temps ou d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ». Émile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue la polygamie de la polyandrie, à laquelle il consacre une entrée : « état d'une femme qui est mariée à plusieurs hommes ; la polyandrie est établie au Tibet » et il relève aussi le sens de polygamie en « droit canon » : « état d'un homme qui s'est marié plusieurs fois, qui a eu successivement plusieurs femmes ». La confusion se maintient dans la langue actuelle, si l'on en croit les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « forme de régime matrimonial qui permet à un époux d'avoir simultanément plusieurs femmes (polygynie) ou, plus rarement, à une épouse d'avoir simultanément plusieurs maris (polyandrie) ».

L'article de L'Encyclopédie se termine ainsi : « parmi nous, la peine de la polygamie est le bannissement ou les galères, selon les circonstances ». La République a ceci d'admirable qu'elle a tout aboli. La polygamie n'y est plus punie. Elle est même récompensée, du moins quand elle est le fait d'étrangers, en avantages innombrables, allocations, appartements sociaux, etc. etc. etc. C'est à cela que l'on mesure que la civilisation a progressé de plusieurs grands bonds en avant.

 

 

 

10 mai 2010

Mosquée

 

 

Le mot est attesté dès le XIVe siècle sous diverses formes, musquette, muscat, musquete, mesquite ou mesquitte, mousquaie, moscat, muscait, musquia, mosquette, empruntées pour certaines à l'italien moscheta ou meschita ; pour d'autres, à l'époque de la première Croisade et par l'intermédiaire du grec byzantin ou de l'arménien à l'arabe masgid. Ménage (1694, Dictionnaire étymologique de la langue française) en donne une origine presque exacte : « dans toutes les langues orientales, sagada signifie adorer. Et de là, l'arabe mesgid, qui signifie lieu d'adoration. Et c'est ainsi que les Arabes nomment leur temple. C'est aussi de ce mot que les Espagnols ont fait leur meschita, les Italiens, leur moscheta, et que nous avons fait mosquée ». Dans d'autres contextes, le lieu de culte des mahométans se nomme mahomie ou mahommie ou mahonnie.

Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) en fait, comme de nombreux lexicographes des siècles classiques, un édifice religieux des Turcs : « lieu où les Turcs s'assemblent pour prier Dieu et invoquer Mahomet, et qui est pour l'ordinaire superbement bâti et bien fondé » (exemples : « il y a des mosquées royales et des mosquées qui sont fondées par des particuliers. Les mosquées royales sont les plus magnifiques et les plus riches de toutes. Voyez Ricaut, Histoire de l'Empire ottoman, livre 2 »). Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), c'est un « terme de relations », relation, explique Furetière à l'article homonyme, « se disant plus particulièrement des aventures des voyageurs, des observations qu'ils font dans leurs voyages. Il y a un très grand nombre de livres de relations. On a inséré dans le présent ouvrage (id est dans le Dictionnaire universel) plusieurs termes de relations pour en faciliter l'intelligence aux lecteurs » ; on dirait aujourd'hui « terme de récit de voyage » ou « terme de voyageurs ». En 1690, le mot est exotique. Du moins, il apparaît ainsi aux meilleurs lexicographes. Furetière poursuit en ces termes : « c'est un temple des mahométans où ils vont faire leurs prières ». Les deux exemples cités illustrent, pour ce qui est du premier, la nature politique de l'islam (« la plupart des sultans ont fait bâtir des mosquées ») et, pour ce qui est du second, sa nature conquérante : « on a converti en mosquée l'Eglise de Sainte Sophie de Constantinople ».

Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) décrit en ces termes le plan d'une mosquée type : « les mosquées, qui sont bâties ordinairement comme de grandes salles avec ailes, galeries et dômes, sont par dedans ornées de compartiments mêlés d'arabesques et de quelques passages de l'Alcoran qui sont peints contre les murs, avec un lavoir à côté qui a plusieurs robinets. Il y en a de royales, fondées par des empereurs, et d'autres par des muphtis et des grands vizirs ».

Les académiciens se contentent d'une définition sommaire : « lieu où les mahométans s'assemblent pour faire leurs prières » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798 ; Féraud 1788). En revanche, dans l'exemple qui l'illustre, ils n'hésitent pas à énoncer les vérités historiques les plus cruelles, lesquelles sont prudemment occultées de nos jours (si elles ne l'étaient pas, il arriverait malheur aux imprudents) : les Turcs ont profané les plus belles églises de l'Asie et les ont converties en mosquées. A partir de la sixième édition (1835, 1879), la définition est légèrement amplifiée et les exemples adoucis : « temple du culte mahométan, édifice où les mahométans s'assemblent pour faire leurs prières » (exemples : les mosquées de Constantinople, du Caire, etc., sont de vastes et beaux édifices ; cette mosquée a six minarets ; les Turcs ont changé plusieurs églises en mosquées ; il y a, dans l'enceinte de cette mosquée, des écoles, des plantations, etc.) Les profanations ont disparu et les transformations des églises d'Asie en mosquées se sont raréfiées.  Dans les deux dernières éditions (1932-35 et neuvième, en cours de publication), il n'est plus fait allusion à ces transformations d'églises en mosquées. L'Empire ottoman, à compter de la seconde moitié du XIXe siècle, est « l'homme malade de l'Europe », comme on disait alors, et, près de se disloquer, il n'est plus une menace pour personne, sauf pour les malheureux peuples qui vont vivre jusqu'en 1923 sous sa férule. Les lexicographes ne jugent plus nécessaire de rappeler les crimes passés.

Le point de vue de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) exprime la fin de la menace que les Turcs et l'islam ont longtemps fait peser sur les libertés des Européens de l'Ouest. Il complète la définition « temple des mahométans » d'une remarque d'ordre esthétique ou pittoresque : « on n'y voit ni autel, ni décoration, ni image ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition du DAF, la définition est réduite au minimum, « temple consacré au culte musulman » et « édifice sacré où les musulmans s'assemblent pour faire leurs prières », et elle n'est suivie d'aucun exemple ou citation qui attesterait la nature agressive ou conquérante de l'islam. Dans le DAF, mosquée est illustré de cet exemple : la mosquée de Paris.

En un peu plus d'un siècle, l'islam a perdu sa nature conquérante, guerrière, agressive et menaçante, mais dans les seuls articles de dictionnaires. La réalité est hélas bien différente.

 

07 mai 2010

Infibulation (note déconseillée aux âmes sensibles)

 

 

Le verbe est attesté en 1798 ; le nom en 1578 dans l'ouvrage de Joubert, Erreurs populaires au fait de la médecine (« ainsi faisait-on anciennement l'infibulation ou bouclure, comme Celse le récite »). En latin, infibulare a pour sens « attacher avec une agrafe (ou fibule) ». Cette action est décrite ainsi en 1817 : « Les Romains infibulaient leurs chanteurs afin de conserver leurs voix, et même aussi plusieurs autres histrions et danseurs, et jusqu'à des gladiateurs ». Il faut comprendre que le sexe de ces chanteurs était attaché avec une agrafe. L'opération est horrible, évidemment, mais elle a disparu depuis près de deux millénaires de nos climats. Il est vrai qu'elle ne touchait que peu d'individus : chanteurs, histrions, danseurs. Ce n'est qu'un vestige d'époques barbares. Le nom entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la cinquième édition (1798) ; le verbe en 1835 (sixième édition), où il est défini ainsi, en des termes vagues : « faire l'opération de l'infibulation » (Littré, 1863-77, de même ; DAF, 1932-35 : « pratiquer l'infibulation »).

Pour comprendre ce que désigne le verbe infibuler, il faut se reporter à l'entrée infibulation. La définition d'infibulation est un peu plus claire. Dans L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), c'est une « opération de chirurgie, que les anciens pratiquaient sur les jeunes hommes, pour les empêcher d'avoir commerce avec les femmes » ; dans le Dictionnaire de l'Académie française (1798), une « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, les parties dont la liberté est nécessaire à l'acte de la génération ». C'est ainsi que, « venue d'Asie », selon Pierre Larousse, l'infibulation se pratiquait dans l'Antiquité, chez les Grecs et les Romains : « Cette opération, que Celse a décrite, consistait à passer dans le prépuce, ramené au-devant du gland, un anneau qui, scellé sur le champ, ne devait être rompu qu'à l'âge où le développement du corps était complet et la puberté parfaitement caractérisée » (Pierre Larousse, Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, 1863-90).

L'infibulation des garçons appartient à une histoire révolue ; celle des filles à notre « modernité ». Les académiciens en prennent conscience en 1835 quand ils ajoutent, dans la définition, à l'anneau qui sert à agrafer le prépuce, la « suture », qui coud les lèvres du sexe féminin : « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, ou même d'une suture, les parties dont la liberté est nécessaire à l'acte de la génération », tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne désigne que l'infibulation masculine : « opération par laquelle on réunit, au moyen d'un anneau, les parties dont la liberté est nécessaire à la génération », ce que ldécrit d'ailleurs Buffon (cité par Littré) : « l'infibulation se fait en tirant le prépuce en avant ; on le perce et on le traverse par un gros fil que l'on y laisse jusqu'à ce que les cicatrices des trous soient faites ; alors on substitue au fil un anneau qui doit rester en place »... Pierre Larousse (op. cit.) ne prend pas de gants. Il décrit l'opération, telle qu'elle se pratiquait de son temps et telle qu'elle se pratique encore dans certains pays d'Afrique : « cette opération, chez les jeunes filles, consistait à réunir les grandes lèvres de la vulve au moyen d'un anneau qui, passé dans ces parties, vis-à-vis du vagin, permettait l'issue facile de l'urine et du sang menstruel, en même temps qu'il s'opposait à l'introduction de tout corps étranger dans le canal vulvo-utérin. Cette opération, modifiée de cent manières, s'est perpétuée chez tous les peuples qui unissent à des passions brûlantes une jalousie effrénée, et où l'éducation morale des filles étant nulle, aucun frein, si ce n'est un obstacle mécanique et une continuelle surveillance, ne peut mettre leur chasteté à l'abri de toute atteinte ».

Au début du XXe siècle, les académiciens (DAF, huitième édition, 1932-35) ont conscience de la perpétuation de cette opération « pratiquée chez certaines peuplades sauvages et qui consiste à empêcher l'accouplement en garnissant d'un anneau le prépuce d'un homme ou le vagin d'une femme ». De toute évidence, la chose indigne ces braves gens. En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) s'abstiennent de formuler, à la différence des académiciens et de Pierre Larousse, tout jugement sur cette opération, qu'ils décrivent élégamment et froidement ainsi, tout en notant que l'infibulation se pratique aussi « sur l'animal » : « opération pratiquée sur l'être humain ou sur l'animal et qui consiste à fermer les orifices génitaux par une suture ou des agrafes afin d'empêcher les rapports sexuels ». Il est vrai que dans les années 1960, les Occidentaux sont obligés de croire que « tout se vaut » et, s'ils n'en sont pas persuadés, ils sont obligés de feindre de le croire, prudence étant mère de sûreté. Ils ne font donc pas allusion à la disparition sous nos climats de l'infibulation masculine, non plus qu'à la perpétuation de l'infibulation féminine sous d'autres climats. Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), le tabou relativiste est évidemment de rigueur : « opération destinée à empêcher les rapports sexuels et qui consiste le plus souvent à fixer un anneau en travers du prépuce chez l'homme ou des grandes lèvres chez la femme », mais l'exemple qui illustre la chose laisse supposer que, peut-être, les académiciens aimeraient se libérer ou être libérés du tabou qui leur est imposé : « l'infibulation est encore pratiquée dans certaines ethnies en raison de tabous sexuels ou religieux », attribuant la persistance de la chose à d'autres tabous, qu'ils qualifient sans les nommer (prudence, là encore, est mère de sûreté).

 

 

06 mai 2010

Gastronomie

 

 

 

Ce mot semble aller de soi, tant la chose qu'il désigne nous est familière. Or, il est récent. Attesté pour la première fois en 1800, il entre en 1835 (sixième édition) dans le Dictionnaire de l'Académie française. C'est « l'art de faire bonne chère ». Il est illustré de l'exemple il est très versé dans la gastronomie. Les académiciens le jugent « familier » ; en 1879 (septième édition) aussi.

Cette mention, quelque peu étonnante, n'est pas dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et elle disparaît de la huitième édition : « ensemble des règles qui constituent l'art de faire bonne chère » (traité de gastronomie), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se contentant d'une définition raccourcie « art de faire bonne chère ». Cette définition est maintenue dans la neuvième édition (en cours de publication), et elle est suivie de ces exemples : Brillat-Savarin traita des principes de la gastronomie (en réalité, de gastronomie transcendante) ; un traité de gastronomie, ainsi que de ce sens étendu : « la cuisine préparée selon ces règles » (la gastronomie lyonnaise, périgourdine).

Le mot est emprunté du grec, langue dans laquelle il est un terme de médecine qui signifie « art de régler l'estomac » et où il est en concurrence avec gastrologia, comme dans l'alternance entre - nomie (astronomie) et - logie (astrologie).

 

Le mot est relativement récent, mais la chose qu'il désigne est fort ancienne, comme l'attestent d'innombrables œuvres de l'Antiquité : Le Banquet, Satiricon ou des personnages comme Lucullus et Trimalchion; ou encore les ouvrages de cuisine de Taillevent, Brillat-Savarin et La Reynière. Au XVIe siècle, Montaigne la nomme science de gueule : « il m'a fait un discours de cette science de gueule, avec une gravité et contenance magistrale, comme s'il m'eût parlé de quelque grand point de théologie » (Essais, I, 51). A la différence de gastronomie, le mot a le mérite d'être immédiatement compris.

 

03 mai 2010

Imam

 

 

Imam est un nom arabe, dérivé d'un verbe qui signifie « marcher en tête, présider ». Il est attesté en français dans la seconde moitié du XVIe siècle sous la forme iman pour désigner un « ministre » de la « religion mahométane », comme on disait alors. C'est d'Herbelot (1697) qui corrige la forme iman en imam, ce dont Littré se fait l'écho (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « les orientalistes reprochent à l'Académie d'écrire iman et veulent qu'on écrive imam, iman étant un mot arabe d'un tout autre sens ; c'est pour cela qu'ils disent imamat et non imanat »), correction qui n'est adoptée par les académiciens que dans la neuvième édition de leur dictionnaire (en cours de publication) : « le m final se fait entendre », alors que, de la quatrième édition, en 1762, où il est enregistré pour la première fois, à la huitième édition, en 1935, il figure sous la forme ancienne iman : « ministre de la religion mahométane ; iman signifie dans son acception primitive celui qui préside, qui a autorité ; un iman est une espèce de curé de mosquée » (1762 et 1798) ; « ministre de la religion mahométane, un iman est une espèce de curé de mosquée » (1835) ; « ministre de la religion mahométane attaché au service d'une mosquée » (1879, 1932-35, l'exemple délicieusement ethnocentriste du « curé de mosquée » disparait dans ces éditions) ; « titre donné à différents dignitaires de la religion musulmane ; Mahomet fut le premier imam ; le rôle essentiel de l'imam est de présider à la prière ; (on a dit aussi iman) » (édition en cours). D'une édition à l'autre, la définition ne change guère, sauf dans la dernière (la neuvième, en cours de publication), où l'exemple « présider la prière » indique la fonction essentielle de l'imam.

Littré (op. cit.), au sens de « ministre de la religion mahométane », ajoute celui-ci, qui fleure bon l'anticléricalisme des Lumières : « figuré et par dénigrement, tout ministre d'une religion », comme dans cet extrait de d'Alembert (1771, « les imans et les muphtis de toutes les sectes me paraissent plus faits qu'on ne croit pour s'entendre ; leur but commun est de subjuguer, par la superstition, la pauvre espèce humaine »), et cet autre : « titre que portent les chefs de plusieurs États indépendants de l'Yémen (l'iman de Mascate) ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l'article est le condensé d'une encyclopédie, puisqu'il y est fait allusion à des distinctions propres à la religion de Mahomet et à la civilisation que celle-ci a établie, distinctions qu'il faudrait expliquer ou commenter : « titre donné en Islam sunnite au calife choisi non forcément parmi les descendants du Prophète, mais parmi les membres de sa tribu, alors qu'en Islam chiite la lignée des Imams ne peut être que celle des descendants d'Ali » ; « musulman capable de diriger la prière communautaire dans une mosquée » (« l'iman n'est point un prêtre, c'est simplement le plus savant et le plus vénéré taleb de l'assistance ; tout homme lettré peut servir d'iman : il doit simplement réciter la prière », Barrès, 1907) ; et « par extension, chef d'une secte musulmane ».

Dans L'Encyclopédie (1751-64) de d'Alembert et Diderot, l'article « imam ou iman » est relativement long et savant : « histoire moderne) ministres de la religion mahométane, qui répond à un curé parmi nous... ; les musulmans le disent en particulier de celui qui a le soin, l'intendance d'une mosquée, qui s'y trouve toujours le premier, et qui fait la prière au peuple, qui la répète après lui... Iman se dit aussi absolument par excellence des chefs, des instituteurs ou des fondateurs des quatre principales sectes de la religion mahométane, qui sont permises... Les mahométans ne sont point d'accord entre eux sur l'imanat ou dignité d'iman. Quelques-uns la croient de droit divin, et attachée à une seule famille, comme le pontificat d'Aaron ; les autres soutiennent d'un côté qu'elle est de droit divin, mais de l'autre, ils ne la croient pas tellement attachée à une famille qu'elle ne puisse passer dans une autre... Quoi qu'il en soit de cette question, il est constant qu'un iman ayant été reconnu pour tel par les musulmans, celui qui nie que son autorité vient immédiatement de Dieu, est un impie ; celui qui ne lui obéit pas, un rebelle, et celui qui s'ingère de le contredire, un ignorant : c'est partout de même... Leur principale fonction, outre la prière, est la prédication, qui roule ordinairement sur la vie de Mahomet, sa prétendue mission, ses miracles et les fables dont fourmille la tradition musulmane. Ils tâchent au reste de s'attirer la vénération de leurs auditeurs par la longueur de leurs manches et de leurs barbes, la largeur de leurs turbans et leur démarche grave & composée... ». Barré, en 1842, dans le Complément du DAF, tente de résumer le savoir accumulé par les orientalistes de son temps : « (histoire et religion ottomane) nom des docteurs et des pères de la religion mahométane. Tous les imams, qui sont en grand nombre, sont rangés en sept classes distinctes... Imam est aussi le titre que porte le sultan, en qualité de chef suprême et canonique du peuple mahométan. Les souverains musulmans portent trois titres consacrés par la loi aux divers caractères de leur souveraineté : celui d'émir, synonyme de melik et de sultan, indique l'autorité temporelle ; celui d'imam, l'autorité spirituelle, et celui de khaliphe, la réunion des deux pouvoirs... Aujourd'hui, imam des musulmans est le plus beau titre dont se décorent les monarques ottomans. Imam, titre que portent les chefs de plusieurs États indépendants de l'Yémen ».

Depuis le XVIe siècle, le mot arabe imam est tenu pour propre à l'histoire ottomane ou à l'aire mahométane de civilisation. Aux académiciens, l'exemple de "curé de mosquée" est vite apparu incongru et faux. Ce qu'il y a d'inouï, c'est que l'on puisse entendre parler dans les médias actuels de l'imam de La Courneuve (ou des imams de La Courneuve), de l'imam (ou des imams) de Drancy, Bondy, Mantes la Jolie, Saint-Denis, Toulouse, Roubaix, Marseille, du XIXe arrondissement, du XVIIIe arrondissement, de la rue Myrha, de la rue Poulet, du boulevard Barbès, etc; etc. etc. Bientôt, il n'y aura plus un seul immeuble de France qui n'ait pas son ou ses imam(s).

 

01 mai 2010

Se suicider

 

Ce verbe est récent. Attesté en 1787, il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1935 (huitième édition), bien que Barré, en 1842, dans le Complément du DAF l'ait signalé, mais uniquement pour en réprouver (et proscrire) l'emploi (en vain, évidemment) : « verbe personne (néologisme), barbarisme illogique et redondant, qui signifierait se commettre le meurtre de soi-même. Il n'est indiqué ici que pour signaler la nécessité d'éviter cette expression, que beaucoup de dictionnaires ont admise sans aucune observation ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève aussi : « verbe réfléchi, néologisme, de donner la mort à soi-même ; un suicidé, un homme qui s'est donné la mort à lui-même ». Il en regrette l'emploi, tout en expliquant les raisons pour lesquelles il vaudrait mieux dire se défaire, se détruire ou encore, comme dans l'ancienne langue française, se périr : « On dit encore en quelques provinces se périr pour se détruire, se suicider » (La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire de l'ancien langage français). Voici pourquoi se suicider devrait être évité, bien que « ce verbe (soit) très fréquemment employé présentement » : « il est mal fait, puisqu'il contient deux fois le pronom se. Suicide, meurtre de soi : il est difficile de former avec cela régulièrement un verbe réfléchi. Suicide équivaut à soi-meurtre ; se suicider équivaut donc à se soi-meurtrir ; cela met en évidence le vice de formation... Tout homme qui répugne aux barbarismes, même usités, fera bien de s'abstenir de l'emploi de ce mot. Autrefois on disait : se défaire, se détruire, et l'on disait bien. Le vicieux emploi est allé jusqu'à faire de suicider un verbe actif » (comprendre, il est suivi d'un complément direct, autre que le pronom se : « suicider quelqu'un », comme dans cet exemple cité par Littré : « Un sous-préfet, chargé d'exécuter des mesures sévères, en sollicitait l'adoucissement près de son chef immédiat... Je sais, à n'en pas douter, écrivait-il à M. le préfet, que, si la chose a lieu, plusieurs mauvais sujets sont disposés à me suicider. - Ils ont trop d'esprit pour cela, répondit M. le préfet ; si jamais vous êtes suicidé, ce ne sera que par un imbécile »). Pour illustrer à quel point ce néologisme est digne de barbares, Littré cite une anecdote, insignifiante en soi, mais qui prend un sens dans la démonstration. Dans les années 1830, ce sont des Anglais qui étaient « étonnés » que des Français, bien nés et de la plus haute condition qui fût, osassent employer, dans les conversations de salon, se suicider : « on raconte que M. de Talleyrand, étant ambassadeur après 1830 à Londres, se servit de ce mot dans le salon de lord Holland ; le lord exprima son étonnement d'entendre ce néologisme dans la bouche de Talleyrand ».

Il semble que les académiciens en 1935, quand ils décident d'enregistrer pour la première fois dans leur dictionnaire se suicider, aient compris qu'il ne servait plus à rien de déplorer ce néologisme barbare, puisqu'il était entré dans l'usage : « ce verbe est incorrectement formé, mais il est d'un usage courant ». Aussi les remarques aigres ou amères disparaissent des dictionnaires. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) n'en font plus état. Ils se contentent d'enregistrer les sens « se tuer volontairement » (se détruire, se supprimer, se donner la mort, mettre fin à ses jours, attenter à ses jours) ; « en particulier, avoir un comportement ou une conduite dont le but ou la conséquence est la mort » ; « au figuré, synonyme de s'anéantir, se détruire » et « avoir une conduite qui ruine ou qui risque de ruiner son crédit, son autorité, sa carrière », et de noter les emplois de suicider comme verbe transitif : «familier, assassiner quelqu'un et faire passer son meurtre pour un suicide » ; « provoquer le suicide de quelqu'un », « au figuré, détruire quelque chose qui fait partie de soi ».

La langue française contient de très nombreux mots mal formés ou des néologismes barbares (ainsi sociologie), lesquels ont suscité moins de commentaires que se suicider. S'il y a quelque chose de barbare dans suicider ou dans se suicider, il n'est moins la formation du mot que dans les actes que ce verbe désigne - du moins si l'on se réfère aux « valeurs » de toute société, quelle qu'elle soit.