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16 juin 2010

Pédagogie

 

 

Le mot, emprunté du grec paidagogia, « direction ou éducation des enfants », puis « éducation », est attesté à la toute fin du XVe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762). La définition, sommaire, se ramène à une simple traduction du grec : « Instruction, éducation des enfants » ; et il ne semble pas que le mot soit d'un emploi courant, puisque les rédacteurs de L'Encyclopédie (d'Alembert et Diderot, 1751-64) n'y consacrent pas d'entrée et que, dans la cinquième édition du DAF (1798), il est précisé que « l'on ne se sert (de ce mot) qu'en style didactique ». Il est un auteur du XVIe siècle qui l'emploie assez fréquemment. Ce n'est ni Rabelais, ni Montaigne, qui ont pourtant écrit l'un et l'autre sur l'institution des enfants, mais Calvin, qui y donne le sens d'enseignement, c'est-à-dire de contenu à transmettre : « Il y a eu une même Eglise entre Juifs que la nôtre, mais elle était encore comme en âge puéril; pourtant le Seigneur les a entretenues en cette pédagogie : c'est de ne leur donner point clairement les promesses spirituelles » ; « Le Seigneur a ordonné un jour: par lequel le peuple fut exercité sous la pédagogie de la Loi à méditer le repos spirituel, qui est sans fin » ; « La loi cérémoniale a été une pédagogie des Juifs, c'est-à-dire doctrine puérile ». Les contextes dans lesquels ce mot est employé par Calvin sont imprégnés d'un rigorisme religieux et idéologique, quelque peu rébarbatif, qui fonde le culte voué à la pédagogie (Sainte ou Déesse ?) à l'époque moderne. Ainsi s'explique peut-être la défiance des anciens lexicographes envers ce terme.

Les rédacteurs de L'Encyclopédie ignorent pédagogie, mais ils consacrent à pédagogue un article substantiel. Le mot est en usage en « littérature » (c'est-à-dire dans l'érudition) et dans la « critique sacrée » (dans l'exégèse). « En (littérature), les Grecs et les Romains appelaient pédagogues les esclaves à qui ils donnaient le soin de leurs enfants pour les conduire partout, les garder et les ramener à la maison... On trouve plusieurs inscriptions antiques de ces pédagogues, dont la fonction ne consistait guère que dans ce genre de surveillance ». Pour ce qui est de la « critique sacrée », la métaphore « la loi était un pédagogue » (cf. ci-dessus Calvin) « signifie que la loi a donné aux Juifs les premières connaissances du vrai Dieu, et les a conduit à Jésus-Christ, en sorte qu'à présent, nous ne sommes plus comme des enfants sous l'empire de la loi ». Ces emplois expliquent, selon le chevalier de Jaucourt, auteur de l'article pédagogue de L'Encyclopédie, que ce mot ne soit pas reçu « favorablement » en français, même si la signification a été étendue à « un maître chargé d'instruire, de gouverner un écolier et de veiller sur sa conduite » : « par le peu de cas que nous faisons de l'instruction de la jeunesse (...), on est obligé d'ajouter quelque épithète à ce mot pour le faire recevoir favorablement ».

A partir de 1798, les académiciens relèvent l'emploi, « rare » ou « peu usité », qui est fait de pédagogie pour désigner dans « certains pays » un « établissement public d'éducation » (1798, 1835, 1879 : instituer, fonder une pédagogie ; chef de la pédagogie ; entrer à la pédagogie), sens qui est exposé clairement dans le Complément (1842) de Barré : « Paedagogium (antiquité romaine), lieu d'une maison où l'on élevait les enfants des esclaves, quand on les destinait à des emplois libéraux » et « (didactique) se dit de quelques établissements d'instruction publique en Allemagne », sens qui disparaît de la huitième édition (DAF, 1932-35).

 

C'est au cours du XIXe siècle, grand siècle de l'instruction publique obligatoire, que le terme de pédagogie commence à être reçu favorablement, d'abord dans les exemples du DAF : La pédagogie est un art fort important, qui exige beaucoup de raison, de lumières et d'expérience (1835, 1879), puis dans la définition du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) : « Éducation morale des enfants » et dans l'exemple qui l'illustre, où la pédagogie est hissée au niveau d'un art : « L'art de la pédagogie ». Le couronnement ou le triomphe de cet « art » survient au XXe siècle, dans la huitième édition du DAF (1932-35), où le mot désigne, en plus d'un art, une science pratique : « Il désigne aussi la théorie des méthodes et des procédés d'instruction et d'éducation », et surtout dans le Trésor de la langue française (1971-94). Ce triomphe a pour conséquences de rendre caduc (« vieux ») le sens historique ou étymologique « Instruction, éducation des enfants, de la jeunesse », qui est pourtant tenu par les académiciens en 1932-35 (huitième édition) pour le sens courant du mot, et de transformer la pédagogie en science : « Science de l'éducation des jeunes, qui étudie les problèmes concernant le développement complet (physique, intellectuel, moral, spirituel) de l'enfant et de l'adolescent », c'est-à-dire en bon français ou en français politiquement incorrect leur formatage ou leur usinage. A partir de là, fleurissent les métastases sémantiques : « par extension, ensemble des méthodes dont l'objet est d'assurer l'adaptation réciproque d'un contenu de formation et des individus à former » (pédagogie active (non-)directive, expérimentale, fonctionnelle, institutionnelle, artistique, audiovisuelle, catéchétique, cybernétique, scientifique, sexuelle, spéciale ; laboratoire de pédagogie ; pédagogie des adultes, des langues vivantes, des mathématiques, etc.) ; « Pédagogie curative, traitement d'enfants ou adolescents inadaptés, ayant des difficultés scolaires à la suite de troubles d'ordre affectif ou caractériels, sans rapport avec un manque d'intelligence » ; « Pédagogie spéciale, science de l'éducation et de l'instruction des inadaptés visant à développer au maximum les possibilités d'action de l'enfant » ; « Pédagogie de groupe, méthode pédagogique utilisée notamment pour la rééducation, l'éducation spécialisée, l'éducation des adultes, qui est fondée sur les apports de la psychologie sociale et de la psychothérapie, considérant le groupe comme l'occasion et le lieu de processus influençant et altérant les réactions individuelles, facilitant ou parfois entravant l'apprentissage, l'acquisition des connaissances et la maturation personnelle » (ce charabia donne envie de se déclarer anarchiste). L'ultime métastase est « qualité du bon pédagogue ; sens pédagogique », le bon pédagogue étant sans doute diplômé en dressage.

L'article de la neuvième édition du DAF (en cours de publication) est sans doute moins ambitieux et moins exhaustif que celui du TLF, mais il a le mérite de présenter une synthèse claire des sens que pédagogie a pris dans le Modernistan : « Discipline théorique visant à définir des méthodes d'enseignement, à déterminer de nouvelles pratiques éducatives » et « Qualité d'une personne qui sait intéresser et former les esprits, qui est apte à transmettre son savoir, à faire acquérir des connaissances », à partir du sens modeste et humble du XVIIIe siècle : « Instruction, éducation des enfants ». Cette évolution, qui signe la défaite de la pensée, du savoir, de la connaissance et tient plus d'une régression que d'un progrès, est surtout à l'image du socialo-occultisme qui façonne la France et les Français depuis un siècle et demi.

 

 

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