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01 juillet 2010

Nomenclature

Nomenclature

 

 

 

Ce mot, emprunté du latin (de nomen, « nom », et calare, « appeler ») est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle et il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1762 (quatrième édition), où il est défini comme un terme « d’histoire naturelle ». En fait, pour en exposer le sens, les anciens lexicographes hésitent entre deux partis : ou bien s’attacher à décrire le ou les sens latin(s), ou bien saisir le sens que prend ce mot dans les sciences naturelles du XVIIIe siècle, à compter de 1758, date à laquelle Linné impose le système de la nomenclature binominale pour nommer, de façon précise, sans confusion possible, les réalités de la nature : « art d’établir et de classer les objets d’une science et de leur attribuer méthodiquement des noms ». C’est le parti que prennent, avec beaucoup d’audace et en avance sur leur temps, les académiciens en 1762 : « Terme d’histoire naturelle (qui) se dit des différentes méthodes suivant lesquelles on distribue en classes, ordres, genres et espèces, tout ce qui appartient à l’histoire naturelle, comme animaux, plantes, minéraux, pierres, coquilles, etc. La nomenclature assigne à chacune de ces choses les noms qui peuvent servir à les différencier » (définition illustrée de cet exemple : une des plus grandes difficultés de la botanique consiste dans la nomenclature). Il est vrai que c’est aussi dans ce sens que Pline, le naturaliste latin, emploie nomenclatura. Quant aux encyclopédistes, qui sont réputés plus éclairés que les académiciens, ils ignorent nomenclature, mais ils relèvent nomenclateur, dont ils décrivent ainsi les deux sens : « (Histoire naturelle) les nomenclateurs (…) sont les savants qui ont employé leurs veilles à établir les vrais noms des plantes, des poissons, des oiseaux, des quadrupèdes, des fossiles, leurs synonymes et leurs étymologies. C’est un travail sec et pénible, mais qui est très utile pour servir de concordance dans la lecture des naturalistes anciens et modernes » (L’Encyclopédie, 1751-64) ; et : « (Usages des Romains) en latin nomenclator, « diseur de noms ». Le nomenclateur était celui qui disait le nom de chaque citoyen au candidat, lorsqu’il venait solliciter les suffrages du peuple pour la charge qu’il désirait d’obtenir. Il faut savoir que dès que le magistrat avait permis à un candidat de se mettre sur les rangs pour quelque emploi, alors le candidat se rendait sur la place en robe blanche lustrée, pour se faire voir et flatter le peuple (…). Le jour des comices arrivé, il faisait sa demande dans les formes ; et conduit par ses amis, il se plaçait sur un monticule, vis-à-vis le champ de Mars, afin d’être vu de toute l'assemblée. Comme c’était une marque d’estime de nommer chacun par son nom en le saluant et que les candidats ne pouvaient pas eux-mêmes savoir le nom de tous les Romains qui donnaient leurs suffrages, ils menaient avec eux des esclaves, qui, n’ayant eu d’autre occupation toute leur vie que d’apprendre les noms des citoyens, les savaient parfaitement et les disaient à voix basse aux candidats. Ces esclaves étaient appelés nomenclateurs ». Ce dernier sens, propre à la civilisation romaine, est ainsi glosé par Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « Parmi les anciens Romains, celui qui faisait profession de connaître tous les citoyens afin qu’on les pût appeler par leur nom en les saluant », tandis que le nom nomenclature, avant que Linné ne compose son œuvre, était « une liste ou un dénombrement de plusieurs noms », sens attesté en 1559 : « Et si j’eusse en chaque article voulu alléguer mon témoin, la nomenclature seule des auteurs eût plus monté que la narration entière ».

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), relève ce même sens de liste de mots, qu’il borne au seul apprentissage des langues : « Catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue, pour en faciliter l’usage à ceux à qui on l’enseigne. On a fait plusieurs nomenclatures italiennes, espagnoles, ou des abrégés de dictionnaires ». Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) reprend cette définition : « Liste ou catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue pour en faciliter l’usage à ceux qui l’apprennent », ainsi que les académiciens (DAF, 6e édition, 1832-35 : « Il se dit aussi de l’ensemble des mots qui composent un dictionnaire ; la nomenclature de ce dictionnaire n’est pas exacte, n’est pas complète »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Ensemble des mots d’un dictionnaire » ; « Catalogue de plusieurs mots les plus ordinaires d’une langue pour en faciliter l’usage à ceux à qui on l’enseigne »). Ces nomenclatures n’ont pas totalement disparu dans l’enseignement des langues : elles survivent dans les « petits vocabulaires » ou les « vocabulaires » qu’utilisaient jadis les potaches. C’est sur ce seul sens scolaire ou didactique de nomenclature que se fonde Saussure dans son Cours de linguistique générale (1916) pour critiquer les méthodes d’enseignement des langues et nier que la langue soit une nomenclature (la langue n’en est pas une, mais un dictionnaire en est une), en dépit de l’usage qu’en font les savants, quelle que soit leur discipline, convaincus qu’on ne peut pas avoir d’activité scientifique digne de ce nom sans se fonder sur une nomenclature. Atteste la place prépondérante des nomenclatures dans les sciences le long article consacré à ce mot dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Dans une science, une technique, un art, ensemble de termes classés méthodiquement » ; « nomenclature (binaire, binominale, système consistant à désigner les êtres vivants ou fossiles par un nom latin ou latinisé formé de deux mots, désignant respectivement le genre et l’espèce » ; « nomenclature (botanique), ensemble systématique des noms scientifiques donnés aux plantes » ; « nomenclature (zoologique), système des noms scientifiques appliqué aux unités taxonomiques des animaux ou ayant existé dans la nature » ; (en chimie) « ensemble des règles, des symboles, des vocables, destinés à représenter et à prononcer les noms des corps étudiés » ; (en géographie et en toponymie) « ensemble des noms de lieux d’un pays, d’une région, d’une agglomération » ; (en linguistique) « art de dénommer méthodiquement, adéquation d’un nom donné à une chose » et « ensemble des adresses figurant dans un dictionnaire et constituant la liste des unités de signification définies dans ce dictionnaire » ; (en documentologie) « liste énumérative dressée par une administration, une société, un syndicat, etc., présentant un caractère qualificatif et permettant soit un classement, soit une recherche, soit une référence » ; « nomenclature des douanes, nomenclature douanière, liste des produits et marchandises soumis aux droits de douane » ; « nomenclature budgétaire, liste détaillée des recettes et dépenses figurant dans le budget » ; « nomenclature des actes de biologie, des actes professionnels, document sur lequel chaque acte professionnel du praticien (médecin, chirurgien dentiste, auxiliaire médical) est désigné par une lettre stipulant la nature de l’acte et comportant un coefficient indiquant la valeur de chaque acte professionnel ».

Comparée à ces emplois, la condescendance exprimée par Saussure à l’encontre des nomenclatures semble incongrue. Il est vrai que la mauvaise réputation de ce terme et de ce qu’il désigne vient surtout de l’usage qui en a été fait en Union soviétique et dans ses satellites et organisations qui en dépendaient : la nomenklatura ou système hiérarchisé de bureaucrates du Parti qui a transformé ces Etats en resucées des Etats archaïques (ou satrapies) de l’Antiquité asiatique.

 

 

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