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19 juillet 2010

Lumière des livres 29 : une lumière qui vacille

 

 

Régis Debray, Le moment fraternité, Nrf, Gallimard, 2009, 372 p

 

 

 

Dans ce Moment fraternité, Debray poursuit, en médiologue qu’il est, la réflexion entamée dans Dieu, un itinéraire (Odile Jacob, 2001) et qui consiste, pour dire les choses de façon synthétique, à poser que ce n’est pas Dieu qui a créé l’homme, mais l’homme qui a inventé Dieu et que cette invention est concomitante de deux grandes inventions qui ont changé la vie des hommes : l’écriture et la roue. Sans l’écriture et plus particulièrement sans l’écriture qui note abstraitement des sons, le Dieu abstrait et invisible n’aurait jamais pris corps. Cette invention rend inutiles les temples, les statues, les idoles, un papyrus suffit. Le Dieu unique se déplace facilement. Sans la roue et sans la domestication des animaux pour nourrir les hommes (moutons, chèvres, bœufs) et pour les transporter (ânes, chameaux, etc.), le monothéisme n’aurait sans doute pas existé et il ne se serait pas diffusé hors de Jérusalem. Pour étudier la fraternité, introduite dans la trinité de la République en 1848, et qui lui semble à l’agonie aujourd’hui, contrairement aux deux autres piliers, liberté et égalité, Debray fait l’effort de distinguer ce qui est souvent mis dans le même sac : sacré et spirituel, religieux, divin, car il tient le moment fraternité pour un des derniers avatars du sacré et aussi pour un de ses vestiges. Ce sur quoi porte sa réflexion, c’est sur le fait que les hommes peuvent dire « nous » et pas seulement « je », posant ainsi l’existence d’une instance qui les dépasse, instance qui prend des formes variées et qui, comme cela est exposé dans le Livre I « du bon usage du sacré », se décline en cinq actions : « I regarder, II enclore, III rassembler, IV exhausser, V survivre ». Le sacré, qui dépasse ou transcende les diverses religions réalisées, a besoin d’être regardé ; il s’enclot, rassemble, s’exhausse, survit à l’homme lui-même.

L’Occident a pour nouvelle religion les « droits de l’homme », droits innombrables et infinis, et qui sont de moins en moins souvent « naturels » et « imprescriptibles », tendant à s’imposer partout comme « universels ». La ROC ou Religion de l’Occident Contemporain est l’avatar dégradé de l’ancienne religion chrétienne ; mais, comme cette religion à laquelle elle s’est substituée, elle est fort mal en point et sans cesse contestée à la fois dans les civilisations non occidentales, où elle s’accouple à l’emploi aveugle de la force pour s’y enraciner vainement, et même à l’intérieur de l’Occident, où elle ne fait pas bon ménage avec le relativisme généralisé. D’où les titres éloquents des chapitres du Livre II « Crépuscule d’une religion : les droits de l’homme » : « VI légitimité, VII nouveautés, VIII commodités, IX duplicités, X iniquités ». Cette ROC renferme des « commodités » pour l’Occident, mais surtout des duplicités et des iniquités pour les non-occidentaux.

A cette ROC ambiguë et perverse, qui sert de cache-sexe à la cupidité impériale ou à la force brutale, Debray oppose, dans le Livre III « le travail de fraternité », qu’il décline dans cinq chapitres : « XI la dernière marche, XII ambivalences, XIII exercices, XIV astreintes, XV garde-fous » et auquel il incite les Occidentaux à s’adonner, afin de renouer avec le « moment fraternité » de 1848, non plus dans le seul Paris, mais dans le moment entier.

On voit clairement les limite, non pas de cet ouvrage, mais des préférences qu’y exprime Debray en faveur de la « fraternité » ou d’un renouveau de celle-ci en France. Faire fraternité est très beau certes, mais avec qui ? La haine est ce qui est au monde le mieux partagé – que ce soit la haine de soi ou la haine de ce qui n’est pas soi. Croire que le « tous frères » règlera les problèmes du monde ou même ceux de la France, c’est s’illusionner : l’illusion est belle, à n’en pas douter, mais elle est dangereuse. Qu’avons-nous de commun avec les fous furieux de l’islam ou avec Castro ou avec la Corée du Nord ou avec les fraternités mafieuses ? Rien. Tout nous oppose à eux et, eux, s’ils se font frères, pendant le temps de la lutte, c’est qu’ils entendent nous faire subir ce que nous méritons, parce que nous ne sommes pas eux. La fraternité invoquée comme un fétiche, depuis 1928, en Egypte, par les Frères musulmans, pour ne citer que cet exemple, a servi à distinguer, dans un premier temps, entre ceux qui sont de vrais frères (les seuls musulmans) et ceux qui sont des faux frères (coptes, juifs, étrangers, chassés ou persécutés) ou qui ne sont bons qu’à faire des esclaves et elle a été brandie comme une oriflamme pour conquérir le monde dans un second temps. La fraternité des luttes syndicales ou politiques produit beaucoup de chaleur certes, mais pour mieux masquer les ambitions, les cupidités, les avarices, les crapuleries. C’est le vaste manteau qui, comme l’hypocrisie, peut couvrir les pires intentions qui soient. Entre la fraternité enjointe par Villon « Frères humains, qui après nous vivez // N’ayez contre nous le cœur endurci », qui forme la base de la civilisation française, et celle, dure, impitoyable, féroce, rageuse, des Frères musulmans, il y a l’abîme qui sépare l’humanité de la barbarie. Tous frères, peut-être, mais pas dans le crime.

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