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20 août 2010

Stupéfiant

 

 

L’histoire de ce mot se résume à l’accroissement subit ou soudain de ses emplois dans la langue moderne.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), comme dans les éditions suivantes, jusqu’en 1879 et même en 1932-35, il est défini sommairement : « terme dogmatique (comprendre : « terme de science »), qui stupéfie », comme dans remède stupéfiant et eau stupéfiante. L’emploi qui en est fait alors se limite à la médecine, domaine dans lequel il est employé pour la première fois en 1588 (c’est le participe présent du verbe stupéfier, adjectif et même nom). En revanche, dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition occupe près d’une page de grand format, et comprend plusieurs acceptions : « Adjectif, qui provoque l’engourdissement, l’hébétude » ; « Adjectif et substantif masculin, en pharmacie : substance toxique qui agit sur le système nerveux en provoquant un effet analgésique, narcotique ou euphorisant dont l’usage répété entraîne une accoutumance et une dépendance » ; « Substantif masculin, général au pluriel, domaine administratif et juridique : produit naturel ou synthétique dont l’usage est sévèrement réglementé tant dans sa prescription médicale que dans son emploi, afin de contrôler et d’interdire le trafic de ces produits et leur usage conduisant à la toxicomanie ; synonymes drogue (courant), stup (argotique, familier » ; « En particulier, service administratif ou judiciaire chargé de la répression ou de la prévention de l’usage et du trafic des stupéfiants » ; « Adjectif, qui provoque un étonnement extrême, une grande surprise ; extraordinaire, incroyable » ; « En parlant d’une chose abstraite ou concrète, de grandes proportions, qui atteint une grandeur inimaginable » ; « Par exagération, familier, en parlant d’une personne ou d’une chose : qui est hors du commun, extravagant, époustouflant ».

C’est dans le courant du XIXe siècle que ce terme de médecine a été étendu à d’autres domaines, pour désigner des drogues, comme dans cet exemple du DAF (sixième édition, 1835) : « Il s’emploie aussi substantivement, tous les narcotiques sont des stupéfiants » et de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Substantivement, les narcotiques sont des stupéfiants, l’abus des stupéfiants ») et au figuré : « c’est stupéfiant » (« dans le langage courant, qui cause une grande surprise, une nouvelle stupéfiante, DAF, 1932-35).

La modernité est tout entière dans cet élargissement des emplois de stupéfiant : la drogue, le goût de drogue, le besoin de se droguer ; la médecine à la portée de tous et de chacun ; l’établissement d’une administration chargée de lutter contre les trafics et les abus ; l’ajout au Code pénal de délits et de crimes qui visent la détention, la vente, la consommation de ces drogues ; et, bien entendu, l’emploi de stupéfiant dans des situations, telles que les prodiges, miracles, événements exceptionnels, grandes surprises, lesquelles exprimaient jadis, avant la fin du XVIIIe siècle, la manifestation de Dieu ou de la Vérité parmi les hommes. L’homme moderne se drogue, il a besoin de s’abrutir, il fait un usage incessant de médicaments, il est hanté par l’envie du pénal, il se pense comme un rouage de la machine administrative et judiciaire et, en dépit de sa rationalité affirmée, il est sujet à des transes qui rendent l’anodin hors du commun.

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