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25 août 2010

Stigmates, stigmatiser, stigmatisation

 

 

Emprunté au latin stigmata, pluriel neutre de stigma, « marques au fer rouge, marques d’infamie », lequel est emprunté au grec stigma, « piqûre » et « piqûre au fer rouge », le nom stigmate est attesté au milieu du XVe siècle, d’abord au pluriel, pour désigner « les marques des cinq plaies faites par la crucifixion sur le corps de Jésus », puis des « marques semblables à celles des plaies de Jésus, portées par des saints » ou « marques des cinq plaies du corps de Jésus-Christ miraculeusement imprimées sur le corps de certains saints », comme dans cet exemple de la fin du XVe siècle : « Une dame recluse (…) avait aux pieds, aux mains et au côté les cinq stigmates de Notre Seigneur ».

Pour les auteurs des anciens dictionnaires, stigmates est d’abord et parfois uniquement un terme « de piété » ; Richelet (1680, Dictionnaire des mots et des choses) : « Marques des clous des mains et des pieds de Jésus-Christ qui ont été imprimées sur le corps de quelques personnes saintes ; les glorieux stigmates de Saint François » ; Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « Terme que les Cordeliers ont mis en usage pour exprimer les marques et impressions que Notre Seigneur avait fait de ses plaies sur le corps de leur Séraphique Père Saint François » ; Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : « Aujourd’hui ce terme n’est plus en usage que pour signifier les marques des clous des mains et des pieds de Notre Seigneur, qui ont été imprimées sur le corps de saint François et d’autres personnes saintes » ; les académiciens (1694 et 1762, DAF) : « Marques des plaies de notre Seigneur Jésus-Christ » (S. François a été honoré des glorieux stigmates de Jésus-Christ) et « (Saint François a porté les Stigmates de JESUS-CHRIST), il ne se dit guère que dans cette phrase » ; Féraud (1788, Dictionnaire critique de la langue française) : « En français, ce mot est peu employé dans le langage ordinaire, et l’on ne s’en sert guère qu’au pluriel en parlant des stigmates de St. François, de qui l’on dit aussi qu’il a été stigmatisé ». Au XIXe siècle, la religion sociale, occultiste et scientiste commence à effacer la vieille transcendance chrétienne. Dans les articles de dictionnaire, à l’exception de celui de l’Académie française, le sens religieux de stigmates, qui est le premier à être attesté dans l’histoire du mot, est dégradé au troisième ou au quatrième rang des sens recensés par le positiviste Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le premier étant celui de « marque que laisse une plaie » et le sens religieux n’étant qu’un emploi particulier, propre à la religion. Littré va jusqu’à mettre en doute la réalité physique du phénomène des stigmates : « Particulièrement, les marques des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’on prétend avoir été imprimées, par faveur du ciel, sur le corps de saint François d’Assise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) enfoncent le clou et confirment le choix de Littré. Le sens de stigmate est « Marque durable sur la peau », « les cinq plaies de Jésus crucifié » ou « les mêmes plaies portées par certains mystiques » n’étant qu’un avatar de ce sens, mais borné à la seule religion.

Il serait inutilement insolent de penser que les consciencieux du social, petits et gros et autres sociologueux, les scienceux de l’homme, les politiqueux, les médieux, les cultureux et sociaux cultureux, les associateux, etc. qui emploient à tout instant et quel que soit le sujet le verbe stigmatiser et le nom stigmatisation, pour stigmatiser les stigmatisations et les stigmatisateurs français, aient présent à l’esprit ce sens religieux, pourtant historiquement avéré, et tiennent les Roms, les innombrables Mohammed, les musulmans, les arabes, les Noirs, les Africains, les bambaras, les Papous, les Inuits et les lapons établis légalement ou illégalement en France pour de nouveaux Christs ou de nouveaux saints François, et les Français ou la France pour ces soldats romains qui ont cloué le Christ sur sa croix et enfoncé leur lance dans son corps sanglant.

En réalité, ce à quoi ils pensent, c’est à l’autre sens de « stigmates » : le sens judiciaire et moral qui se développe dans la langue française à partir du XVIe siècle : « trace honteuse que laisse dans le coupable une faute morale » et « marque imprimée au fer rouge ». Furetière (1690) relève en partie ces sens : « Chez les Anciens, stigmates était une marque qu’on mettait sur l’épaule gauche des soldats qu’on enrôlait » et stigmatiser, c’est « Marquer une personne au front. On stigmatisait autrefois les serfs fugitifs ». Ce sens est exposé dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64 : « (Histoire ancienne) signes ou caractères dont on marquait ordinairement les esclaves qui avaient été fugitifs... On se contentait quelquefois de leur mettre un collier ou un bracelet, sur lequel on gravait le nom du maître »), par Féraud (1788 : « Marque empreinte sur le corps d’un homme, d'un animal. On le disait des anciens Esclaves »), par les académiciens (1835 : « Les stigmates de la justice, les marques du fer rouge imprimées sur l’épaule des voleurs »). A partir de ce sens se sont développés des emplois figurés, jugés d’abord comme familiers, propres à la morale : « Figuré et familièrement, il en porte encore les stigmates se dit d’un homme qui vient d’être maltraité publiquement, d’essuyer en public des reproches humiliants ; figuré, un stigmate flétrissant, honteux, une note d’infamie » (DAF, 1835, 1879 ; Littré, 1863-77). Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les marques au fer rouge étaient laissées sur la peau des « galériens » et non plus des « voleurs » : « Les stigmates de la justice se disait des marques du fer rouge sur l’épaule des galériens », sens propre à l’Ancien Régime selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, lesquels recensent les emplois modernes et victimaires de stigmates : « Par analogie ou au figuré, littéraire, généralement au pluriel, marque visible, signe apparent de quelque chose de pénible, d’accablant ou d’avilissant » (stigmates de l’alcoolisme, de la douleur, du vice, de souffrances intérieures). Alors que le verbe stigmatiser est attesté dans un sens religieux au XVIIIe siècle encore (« qui porte des marques semblables aux plaies de Jésus », Dictionnaire de Trévoux), il est relevé dans les dictionnaires dans son sens judiciaire : « Marquer une personne au front ; les esclaves fugitifs étaient autrefois stigmatisés » (Corneille, 1694) ; « Marquer une personne avec un fer rouge ou autrement » et « il signifie figurément blâmer, critiquer quelqu’un avec dureté et publiquement » (DAF, 1835, première attestation dans ce dictionnaire du verbe stigmatiser) ; « Marquer avec un fer rouge ou autrement, on stigmatisait autrefois les esclaves fugitifs » et « Figuré, Imprimer à quelqu’un un blâme sévère, une flétrissure publique » (Littré, 1863-77) ; « Marquer d’un stigmate » et surtout « au figuré, blâmer, critiquer, ridiculiser quelqu’un avec dureté et publiquement » (Trésor de la langue française, 1971-94), ce dernier dictionnaire relevant, à la différence du DAF, le nom stigmatisation : « (Histoire) opération consistant à marquer d’une façon indélébile le corps d’une personne pour lui imprimer un signe distinctif, une marque d’infamie » et « au figuré, accusation sévère et publique, flétrissure morale portée à l’encontre d’une personne, de ses actes, de sa conduite » et rappelant aussi les sens religieux et « pathologique » de ce nom : « (Religion) fait de recevoir les stigmates du Christ crucifié » et « (Pathologie, psychologie) stigmatisation mystique, plaies rappelant les blessures infligées au Christ au cours de la Passion et qui peuvent s’observer en pathologie mentale chez les pathomimes et les simulateurs ».

Ce que cherchent à imprimer dans l’esprit des Français les consciencieux du social et les politiqueux à la Montebourg, Aubry, Villepin et autres grands stigmatisateurs de la France et des Français, c’est l’image des étrangers, immigrés, musulmans, clandestins, Roms, Gens du voyage, usw. marqués au fer rouge par des Français qui sont assimilés à des garde-chiourmes cruels et inhumains, comme s’ils étaient la lie de l’humanité. Ces accusations sont tellement grotesques et bouffonnes qu’elles peuvent être retournées comme une crêpe. Les stigmatisés, ce ne sont pas les Roms, encore moins les mahométans, mais les seuls Français ; et par qui sont-ils stigmatisés ? Par la bonne presse étrangère, les bons médias bien pensants, les gros consciencieux du social et les politiqueux à leurs bottes.

 

 

 

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