Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27 août 2010

Roms et manouches

 

Romano et romani, romanichel, tzigane, zingaro et zingari et même zingara, bohémien, égyptien, gitano, gitana, gitan, manouche et le dernier né : rom

 

C’est un casse-tête et une source d’embrouilles que de nommer les populations, nomades ou non, établies en France et en Europe, qui sont dites « rom » ou « gens du voyage » en novlangue bien pensante. Un simple écart de langage, du type baraquoin ou voleurs de poules, et hop, ni une ni deux, ou plutôt eins zwei drei comme dans la France occupée,  vous voilà collé au poteau : pardon, mis au pilori antiraciste. Outre les noms cités ci-dessus, ces populations ont été appelées au cours des siècles cigain, cingre, singuane, cingle, cingane, cingari, zingane, zingre, gitain, tchingari. Voilà de quoi donner le tournis et des occasions innombrables de tourner cent fois sa langue dans sa bouche avant même de se risquer à émettre le moindre son, comme s’il était tabou de nommer ces hommes et ces femmes. Ils ont un nom variable, changeant, fluctuant ; et en plus il est interdit de leur donner un nom ou de les nommer par quelque nom que ce soit. Il y aura toujours un censeur ou un inquisiteur pour vous remettre dans le droit chemin ou la bonne voie, laquelle se dit en arabe charia. Les « roms », c’est comme Iahvé : il n’est pas recommandé de dire leur nom.

Les dictionnaires portent les traces – en NLF les « stigmates » - de ces hésitations. Ce qui a longtemps suscité l’intérêt des autochtones (comprendre : les Français), c’est l’origine de ce ou ces peuple(s). Aujourd’hui, les savants, en se fondant sur une comparaison entre le romani tschib (ou « langue des tziganes ») et les diverses langues d’Europe et d’Inde, ont acquis la certitude (cette certitude est « leur », ce n’est pas celle d’Arouet, qui est sceptique en tout) que ces populations sont originaires du nord de l’Inde : « peuple nomade, vivant de petits métiers, originaire du nord de l’Inde, et répandu en Europe aux XVe-XVIe siècles après de longs périples à travers le Proche-Orient », « peuple originaire de l’Inde, présent en Europe depuis le début des temps modernes et menant une existence nomade », Trésor de la langue française, 1971-94 ; « membres d’une tribu vagabonde que l’on croit venue de l’Inde, et qui se rattache, par son langage, à la famille sanskrite », Barré, 1842, Complément au DAF ; « (la) langue des tzingaris (…) parait être un dialecte indien très corrompu », « ces peuples, sorte de parias, sont venus originairement de l’Indoustan », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77. Or, les Français des siècles classiques n’étaient pas des linguistes. La responsabilité en incombe peut-être au sanscrit, langue sacrée et archaïque de l’Inde, qui n’a été découverte et étudiée qu’à la fin du XVIIIe siècle, ce qui a fondé la grammaire comparée des langues indo-européennes ou, pour parler comme les Allemands, indo-germaniques ou aryennes. Les Français d’aujourd’hui ne sont pas plus versés que leurs ancêtres dans cette linguistique-là. Naïvement ou plutôt empiriquement, ces ancêtres pensaient que ce peuple nomade était originaire de Bohême : « Les Bohémiens, ainsi nommés parce qu’ils venaient de Bohême, lorsqu’ils parurent pour la première fois en France (1427, en 1467 selon les auteurs du TLF), sont appelés Roma, Kola ou Sinte dans l’Orient, Zigeuner en Allemagne, Zingari en Italie, Gitanos en Espagne, Gipsy en Angleterre » (Barré, 1842) ; « membre de tribus vagabondes que l’on croyait originaires de Bohême » (TLF, 1971-94) ; « vagabonds que l’on croyait originaires de la Bohême et qui errent dans beaucoup de pays, disant la bonne aventure, exerçant diverses industries » (DAF, 1879) ; « ainsi dits parce qu’on croyait qu’ils venaient de la Bohème » (Littré, 1863-77) ; ou encore que ce peuple était originaire du Proche-Orient ou d’Egypte : « Egyptien, vieilli, celui, celle qui est membre de tribus nomades qu’on croyait originaires d’Égypte » (TLF) ; « les mots (tzigane, gitan et autres) font référence à l’Égypte, pays que l’on croyait alors berceau de ce peuple » (TLF) ; « Les Gitanos sont appelés aussi Bohémiens ; suivant les uns, ils descendent des anciens Maures ; suivant d’autres, dont l’opinion a été confirmée par la linguistique, ils appartiennent à la race hindoue » (Barré, 1842) ; ou bien, tout simplement, ils reconnaissent leur ignorance : « (Tzigane) se dit d’une race nomade d’origine inconnue » (DAF, 1932-35).

Pourtant, aucun des noms par lesquels ce ou ces peuple(s) sont désignés depuis quatre ou cinq siècles n’est un terme de mépris. Ils sont parfaitement honorables. Tzigane, déformation d’égyptien, est un emprunt à l’allemand ou au russe ; zingari, zingaro, zingaro est un emprunt à l’italien, « tzigane » ; bohémien est dérivé du nom propre Bohême ; Egyptien d’Egypte ; gitan est un emprunt à l’espagnol gitano, déformation d’egiptano ; romanichel (attesté au début du XIXe siècle) est un mot de la langue des tziganes d’Allemagne signifiant « peuple des tziganes », composé de romani, « propre aux tziganes », et de tchel, « peuple, race » ; romani est un adjectif de la langue des tziganes qui signifie « propre aux roms », les tziganes se désignant eux-mêmes par ce dernier nom ; manouche est un mot tzigane qui signifie aussi « homme ».

Certes, les définitions des anciens dictionnaires ne sont pas toutes flatteuses : « (bohémien) désigne une sorte de gens vagabonds qui courent le pays, disant la bonne aventure, et dérobant avec adresse » (DAF, 1740). Ces préjugés, assez flatteurs à dire vrai puisque les académiciens reconnaissent des talents à ces vagabonds (« dérobant avec adresse » : il n’est pas donné à tout le monde de voler son prochain sans que ce dernier s’en rende compte – il n’y a plus que les politiciens aujourd’hui qui sachent le faire), disparaissent du Dictionnaire de la langue française de Littré : « Nom de bandes vagabondes, sans domicile fixe, sans métier régulier, et se mêlant souvent de dire la bonne aventure : on leur donne aussi le nom d’Égyptiens et de Zingaris » (la dernière trace de mépris se loge peut-être dans bandes) et du Trésor de la langue française (1971-94, autre monument du progressisme moral) : « Usuel, membre de tribus vagabondes se livrant à diverses activités artisanales (chaudronnerie, maquignonnage, vannerie, etc.) et disant la bonne aventure » (campement, roulotte, troupe de bohémiens ; synonymes bohême, romanichel, tzigane, etc.). Ils ne volent pas, ils travaillent, comme tout un chacun – sauf ceux qui chôment. En bref, circulez, braves gens, il n’y a rien à leur reprocher.

Tous ces noms bien formés et riches de sens ont une histoire ; ou, plus exactement, ils disent une histoire, qui est ce qu’elle est, imparfaite comme toute histoire, singulière, attachante, et les relations difficiles ou agitées qui opposent, depuis la nuit des temps, les peuples nomades aux peuples sédentaires. Quoi qu’il en soit, cette histoire n’a rien des contes de fées ou du monde enchanté des bisounours que les bien pensants voudraient que soit désormais l’histoire. C’est sans doute ce qui explique que ces mots soient interdits et que, à cause des tabous, de la censure, de l’épuration terminologique, ils aient été remplacés par le sinistre et crétin gens du voyage (Jean Duvoyage ?) et le non moins sinistre rom. Ce dernier est certes un mot de la langue des tziganes et autres romanos, ce qui a sans doute poussé les dévots à l’adopter au détriment des vieux mots français et européens, en vertu de la loi non écrite et qui n’est pas universelle qui veut ou qui voudrait que l’on nommât les peuples par le nom qu’eux-mêmes se donnent. On ne dit plus lapons ni esquimaux, mais Inuits (avec un I majuscule), plus mahométans, mais musulmans, plus tziganes ou bohémiens, mais roms. Cette règle s’arrête aux Allemands ou aux Anglais. Ils se disent Deutsch, on les dit Allemands ; ils se disent English ou British, on les dit Anglais ou Britanniques, etc. Va comprendre, Charles.

Pour ce qui est de rom, le problème n’est pas la forme, mais le sens qu’a ce mot dans la langue des tziganes. Il signifie « homme », comme manouche. Oui, ces peuples se désignent fièrement, et même arrogamment, par le mot qui signifie « homme » ; ce qui implique que, dans l’esprit de ceux qui se désignent ainsi, les autres – ceux qui ne sont pas de leur peuple, race, ethnie, histoire et tout ce que l’on voudra d’autre – sont au mieux des sous-hommes, au pis des animaux. Si les Français décidaient de se nommer hommes, les cris d’indignation, poussés par les commissaires politiques, les auraient sans doute rendus sourds avant qu’ils ne mettent leur projet à exécution. Autrement dit, rom et manouche exaltent une lignée, une ethnie, une race, un peuple. Ils sont les über alles de sinistre mémoire. Pourtant, ces tares « nauséabondes », pour parler en NLF bien pensante, n’ont pas dissuadé les dévots de les imposer (il n’est pas un seul politiqueux ou cultureux ou conscienceux qui ne dise pas ce sésame ouvre-toi) pour remplacer les vieux et beaux mots bohémien, égyptien, gitan, tzigane, romanichel… La condamnation de la fierté raciale est à géométrie variable. Tout dépend de la race de celui qui exalte la fierté de sa race.

 

Les commentaires sont fermés.