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31 août 2010

Salir, saleté, salissure, souillure, tache, flétrissure, honte, etc.

 

 

 

 

Ces grands mots fleurissent dans les discours des politiciens, journaleux, (socio) cultureux, associateux, etc. – ces dominants qui ont seuls « la liberté de communiquer leurs opinions ou leurs pensées », liberté garantie pourtant depuis 1789 à tous les citoyens. On entendait jadis, il y a plus d’un demi-siècle, ces mêmes réprobations vertueuses dans les prônes des dévots ; aujourd’hui, elles se bousculent dans les bouches politiciennes, médieuses, cultureuses, etc. Elles étaient propres au clergé catholique ; elles sont propres au clergé cathodique. Le L est devenu D. Seule une lettre a changé, mais elle n’est pas écarlate. Ces mots qui dénotent la bonne conscience replète appartiennent à ce vocabulaire moralisateur que l’on croyait incompatible avec la démocratie. Ce sont, entre autres mots, salir, saleté, salissure, souillure, honte, tache, etc. Sarkozy, clame Mme Aubry, « salit la République » (faut-il écrire République ou république ?) ; Sarkozy a couvert d’une tache le drapeau français ; Mme Aubry a vécu un été de honte à cause de Sarkozy ; la France a été salie, etc. Ah bon ?

Examinons cela.

M. Sarkozy a le courage de se porter candidat à des mandats électifs ; M. de Villepin n’a jamais manifesté ce courage. De M. Sarkozy, on peut penser ce que l’on veut, mais il est difficile de lui reprocher de bouder l’exercice de la démocratie. M. de Villepin s’est toujours défié de l’exercice de la démocratie. M. Sarkozy a été ministre après avoir été élu à plusieurs reprises maire et député. M. de Villepin été Ministre des affaires étrangères et Premier ministre sans avoir été élu. Si l’un des deux souille le drapeau tricolore, ce n’est pas Sarkozy, c’est Villepin, pris la main dans le pot de confitures de manipulations de listes bancaires.

Pendant quatorze ans, la France a eu pour chef de l’Etat un ancien pétainiste, collabo convaincu et résolu, antisémite, complice de criminels contre l’humanité, héraut des guerres coloniales, grand coupeur de têtes pendant quinze mois entre 1956 et 1957, inventeur de la procédure mort-née de « flagrant crime ». Chaque jour, de mai 1981 à mai 1995, il a souillé, sali, flétri la République, le drapeau tricolore, la France. Non seulement Mme Aubry n’a jamais été incommodée par les odeurs pestilentielles que dégageait alors l’Elysée, ni gênée par la saleté, l’ordure, les flétrissures, dont son père profitait. Sans ce chef de l’Etat, elle n’aurait jamais été ni député, ni maire, ni ministre.  

M. Sarkozy n’est sans doute pas un grand homme politique, mais il est relativement propre. S’il est le Mal en personne, Satan, le Diable, le Démon, c’est qu’il est fils d’immigré et qu’il a, comme Léon Blum, des ancêtres juifs. En 1936, Léon Blum était déjà accusé de salir la France. Nihil novi sub sole.

 

 

 

30 août 2010

Parcours

 

 

 

Ce qui est moderne dans ce mot, ce n’est pas sa forme, attestée dès le XIIIe siècle (il est emprunté du latin percursus, « action de parcourir »), ni même quelques emplois dans la langue du droit, désuets pour la plupart, mais les emplois, propres ou figurés, qui amplifient la signification de « trajet » attestée en 1845 (« itinéraire fixe suivi par un véhicule », le parcours des omnibus) ; puis en 1855 (« trajet que suit une eau courante » ; le parcours de la rivière), en 1845 dans la langue des chemins de fer (libre parcours), en 1856 dans les sports (« distance réglementaire qu’un concurrent doit parcourir dans une épreuve sportive » ; hippisme, puis cyclisme, golf, équitation), en 1910 en physique (parcours moyen des corpuscules) et en 1963 en cybernétique (retard de parcours).

Cela explique peut-être que ce mot n’entre dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition, celle de 1832-35, où il est suivi de cette seule définition juridique, sommaire et succincte : « droit de mener paître, en un certain temps de l’année, ses troupeaux sur le terrain d’autrui ou sur un terrain commun ». C’est donc un terme de droit, attesté dans ce sens (« droit appartenant aux habitants de deux communes de faire paître leurs bestiaux sur les vaines pâtures des deux communes ») en 1459 dans le recueil des Coutumes du comté de Bourgogne et en 1804, dans l’expression droit au parcours et vaine pâture du Code civil (« le propriétaire qui veut se clore perd son droit au parcours et vaine pâture, en proportion du terrain qu’il y soustrait »). Pourtant, ce n’est pas la première attestation. Parcours est attesté en 1268, comme terme de droit féodal, pour désigner une « convention en vertu de laquelle les habitants de deux seigneuries pouvaient aller résider l’une dans l’autre sans perdre leur franchise », sens défini ainsi dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot : « (Droit féodal) Ce vieux mot que l’on trouve dans quelques coutumes signifie société, union entre certaines villes et certains villages. Le parcours est, selon Ragneau, une ancienne société entre villes et les pays de divers seigneurs pour la commodité du commerce. Pithou dans ses mémoires a dit : « quant au droit de société, qui a été autrefois entre quelques pays et villes de ce royaume, étant alors sous divers seigneurs pour la commodité du commerce, il était appelé droit de marche, de parcours et entre-cours, et non de pariage, comme aucuns ont voulu dire, dont nous avons exemple au parcours ancien de Champagne et de Barois, etc. ». Chopin, dans son traité du Domaine, a fait mention d’une ancienne transaction passée entre l’abbé de Mousson et le duc de Rethel, par laquelle les sujets furent liés et associés les uns avec les autres, et le parcours des hommes d’une seigneurie à l’autre... Le parcours contracté entre deux seigneurs était fait ou au sujet de leurs hommes de corps ou des bestiaux de leurs sujets. Quand il concernait les hommes de condition servile, c’était une société au moyen de laquelle l’homme de corps d’un seigneur pouvait aller s’établir dans le fief et la justice d’un autre, et prendre femme de sa condition dans la terre de l’autre seigneur, sans danger de formariage. Le parcours pour les bestiaux était une société entre deux seigneurs ou deux villages, au moyen de laquelle les sujets de l’un pouvaient mener paître leurs bestiaux dans les vains pâturages de l’autre ; ce parcours est encore en usage ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose clairement ces sens juridiques : « Droit de parcours, ou, simplement, parcours, droit que possède tout propriétaire d’une commune, par suite de l’usage ou d’une aliénation régulière, de faire paître son bétail sur les terres non closes et non actuellement cultivées d’une autre commune » et « terme de féodalité ; droit de parcours et entre-cours, traité que faisaient des seigneurs voisins, en vertu duquel les vassaux libres pouvaient passer d’une seigneurie à une autre sans crainte d’être asservis » (« bourgeois de parcours, celui qui pouvait décliner la juridiction de son seigneur, et en appeler aux juges royaux »).

Littré est aussi le premier lexicographe qui relève les sens modernes : « Chemin que parcourt une voiture publique, un fleuve, etc. » ; « le parcours des omnibus », « libre parcours, droit que chacun possède de faire circuler sur les chemins de fer des machines et des voitures en concurrence avec celles du concessionnaire de l’exploitation, en payant toutefois à ce dernier, pour l’usage de la voie, des prix déterminés par le tarif », droit que, semble-t-il, l’Union européenne a obligé la France à rétablir, puisque la circulation sur les voies ferrées n’est plus réservée aux trains de la seule SNCF. L’article qui est consacré à ce mot dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est à peine plus étoffé que celui de 1832-35, si ce n’est que le sens juridique a laissé sa place au sens moderne de « trajet » (« chemin, trajet que fait une personne ou que l’on fait faire à une chose » et « il se dit spécialement du trajet déterminé que fait une voiture publique, de celui que fait un cheval dans une course »), alors que, dans l’article de la neuvième édition (en cours de publication), plus ample, six ou sept acceptions sont distinguées : « action de parcourir » ; « chemin que suit une personne, un animal, un véhicule » ; « itinéraire emprunté, trajet accompli pour se rendre d’un point à un autre » ; « au figuré, carrière, existence, évolution personnelle d’un individu » ; « locutions accident de parcours ou incident de parcours » ; « sports, un parcours de cross, de golf, de steeple-chase ; le parcours de l’étape franchit plusieurs cols » ; « armée, parcours du combattant, parcours d’entraînement hérissé d’obstacles divers que les fantassins en armes doivent accomplir dans un temps déterminé » et « au figuré, entreprise semée d’embûches » ; « anciennement, droit de parcours ou, elliptiquement, parcours, convention passée entre deux seigneurs voisins, qui permettait aux vassaux de l’un de s’établir sur les terres de l’autre, sans perdre leur franchise » et « droit en vertu duquel les troupeaux d’une commune avaient accès à la vaine pâture d’une commune voisine ».

Ces métastases sémantiques attestent, s’il en était besoin, la modernité de parcours, dont le triomphe est lié au succès dans la langue moderne des mots et métaphores dont le sens se rapporte à l’espace. Le triomphe de parcours se lit à livre ouvert dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le sens juridique (« convention entre seigneurs voisins… » ; « droit d’envoyer paître le bétail… » ; « terrain clôturé où l’on fait paître les troupeaux en vertu de ce droit » ; « tout terrain, y compris les terrains forestiers, qui produit du fourrage naturel ») est mentionné comme vieux, alors que le sens de « trajet » ou « d’espace » s’épanouit en de multiples bourgeonnements : « déplacement déterminé accompli ou à accomplir d’un point à un autre » ; « espace correspondant, chemin, distance parcourue (…) par un véhicule, une chose dotée de mouvement ou par une personne (chemin, circuit, itinéraire, trajet ; « itinéraire fixe de voyageurs ou d’un véhicule de transport », « coût du transport sur l’itinéraire parcouru », « durée d’un trajet ») » ; « dans certaines épreuves sportives, distance parcourue ou à parcourir en un temps déterminé (par un coureur, un cheval, un véhicule de course) » ; « itinéraire matérialisé » (parcours d’une course, d’un rallye, de golf, de jumping, de steeple-chase ; parcours chronométré, temps de parcours, erreur de parcours ; parcours d'orientation, de santé) » ; « itinéraire d’escalade » ; parcours du combattant » ; et en physique, « distance parcourue par une particule quelconque entre l’origine et le point où sa vitesse est nulle », etc.

         Il est deux sens encore plus modernes que les autres : celui de « cursus », en usage actuellement dans les universités en folie, et celui de « carrière », en usage dans la pub, la com., les media, les agences d’intérim, les cabinets de recrutement.

L’emploi universitaire de parcours a une origine religieuse (ce qui est fort de café pour notre glorieux service public et laïque d’enseignement supérieur), laquelle est exposée ainsi dans le Trésor de la langue française : « (Au figuré, pédagogie, religion catholique) : parcours de catéchèse, catéchétique, programme pédagogique annuel de cheminement de la foi à parcourir par les enfants d’âge scolaire avec leurs parents, leurs catéchistes ; et par métonymie, recueil (de fiches), manuel exposant ce programme », comme dans cet extrait de La Croix (1983) : « Nous avons élaboré ces parcours pour des enfants vivant dans un monde d’interrogation et de doute face à la religion, mais où existent malgré tout des signes chrétiens (...). L’esprit général étant celui d’une pédagogie active ». On ne saurait mieux définir ce qu’est le parcours d’un étudiant dans les universités de France : « interrogation, doute, quelques signes de savoir », tout cela dans le cadre « d’une pédagogie active ».

L’emploi « professionnel » de parcours au sens de « carrière » est commenté ainsi par les académiciens : « Le mot parcours est employé à tort pour désigner la carrière, l’existence, l’évolution personnelle d’un individu ». On ne saurait mieux dire en effet, ce qui n’empêche pas que, employé dans ce sens, parcours fasse saliver recruteurs et commerciaux, jusqu’à ce que accidents et incidents de parcours programmés ne dissipent leurs songes.

 

 

27 août 2010

Roms et manouches

 

Romano et romani, romanichel, tzigane, zingaro et zingari et même zingara, bohémien, égyptien, gitano, gitana, gitan, manouche et le dernier né : rom

 

C’est un casse-tête et une source d’embrouilles que de nommer les populations, nomades ou non, établies en France et en Europe, qui sont dites « rom » ou « gens du voyage » en novlangue bien pensante. Un simple écart de langage, du type baraquoin ou voleurs de poules, et hop, ni une ni deux, ou plutôt eins zwei drei comme dans la France occupée,  vous voilà collé au poteau : pardon, mis au pilori antiraciste. Outre les noms cités ci-dessus, ces populations ont été appelées au cours des siècles cigain, cingre, singuane, cingle, cingane, cingari, zingane, zingre, gitain, tchingari. Voilà de quoi donner le tournis et des occasions innombrables de tourner cent fois sa langue dans sa bouche avant même de se risquer à émettre le moindre son, comme s’il était tabou de nommer ces hommes et ces femmes. Ils ont un nom variable, changeant, fluctuant ; et en plus il est interdit de leur donner un nom ou de les nommer par quelque nom que ce soit. Il y aura toujours un censeur ou un inquisiteur pour vous remettre dans le droit chemin ou la bonne voie, laquelle se dit en arabe charia. Les « roms », c’est comme Iahvé : il n’est pas recommandé de dire leur nom.

Les dictionnaires portent les traces – en NLF les « stigmates » - de ces hésitations. Ce qui a longtemps suscité l’intérêt des autochtones (comprendre : les Français), c’est l’origine de ce ou ces peuple(s). Aujourd’hui, les savants, en se fondant sur une comparaison entre le romani tschib (ou « langue des tziganes ») et les diverses langues d’Europe et d’Inde, ont acquis la certitude (cette certitude est « leur », ce n’est pas celle d’Arouet, qui est sceptique en tout) que ces populations sont originaires du nord de l’Inde : « peuple nomade, vivant de petits métiers, originaire du nord de l’Inde, et répandu en Europe aux XVe-XVIe siècles après de longs périples à travers le Proche-Orient », « peuple originaire de l’Inde, présent en Europe depuis le début des temps modernes et menant une existence nomade », Trésor de la langue française, 1971-94 ; « membres d’une tribu vagabonde que l’on croit venue de l’Inde, et qui se rattache, par son langage, à la famille sanskrite », Barré, 1842, Complément au DAF ; « (la) langue des tzingaris (…) parait être un dialecte indien très corrompu », « ces peuples, sorte de parias, sont venus originairement de l’Indoustan », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77. Or, les Français des siècles classiques n’étaient pas des linguistes. La responsabilité en incombe peut-être au sanscrit, langue sacrée et archaïque de l’Inde, qui n’a été découverte et étudiée qu’à la fin du XVIIIe siècle, ce qui a fondé la grammaire comparée des langues indo-européennes ou, pour parler comme les Allemands, indo-germaniques ou aryennes. Les Français d’aujourd’hui ne sont pas plus versés que leurs ancêtres dans cette linguistique-là. Naïvement ou plutôt empiriquement, ces ancêtres pensaient que ce peuple nomade était originaire de Bohême : « Les Bohémiens, ainsi nommés parce qu’ils venaient de Bohême, lorsqu’ils parurent pour la première fois en France (1427, en 1467 selon les auteurs du TLF), sont appelés Roma, Kola ou Sinte dans l’Orient, Zigeuner en Allemagne, Zingari en Italie, Gitanos en Espagne, Gipsy en Angleterre » (Barré, 1842) ; « membre de tribus vagabondes que l’on croyait originaires de Bohême » (TLF, 1971-94) ; « vagabonds que l’on croyait originaires de la Bohême et qui errent dans beaucoup de pays, disant la bonne aventure, exerçant diverses industries » (DAF, 1879) ; « ainsi dits parce qu’on croyait qu’ils venaient de la Bohème » (Littré, 1863-77) ; ou encore que ce peuple était originaire du Proche-Orient ou d’Egypte : « Egyptien, vieilli, celui, celle qui est membre de tribus nomades qu’on croyait originaires d’Égypte » (TLF) ; « les mots (tzigane, gitan et autres) font référence à l’Égypte, pays que l’on croyait alors berceau de ce peuple » (TLF) ; « Les Gitanos sont appelés aussi Bohémiens ; suivant les uns, ils descendent des anciens Maures ; suivant d’autres, dont l’opinion a été confirmée par la linguistique, ils appartiennent à la race hindoue » (Barré, 1842) ; ou bien, tout simplement, ils reconnaissent leur ignorance : « (Tzigane) se dit d’une race nomade d’origine inconnue » (DAF, 1932-35).

Pourtant, aucun des noms par lesquels ce ou ces peuple(s) sont désignés depuis quatre ou cinq siècles n’est un terme de mépris. Ils sont parfaitement honorables. Tzigane, déformation d’égyptien, est un emprunt à l’allemand ou au russe ; zingari, zingaro, zingaro est un emprunt à l’italien, « tzigane » ; bohémien est dérivé du nom propre Bohême ; Egyptien d’Egypte ; gitan est un emprunt à l’espagnol gitano, déformation d’egiptano ; romanichel (attesté au début du XIXe siècle) est un mot de la langue des tziganes d’Allemagne signifiant « peuple des tziganes », composé de romani, « propre aux tziganes », et de tchel, « peuple, race » ; romani est un adjectif de la langue des tziganes qui signifie « propre aux roms », les tziganes se désignant eux-mêmes par ce dernier nom ; manouche est un mot tzigane qui signifie aussi « homme ».

Certes, les définitions des anciens dictionnaires ne sont pas toutes flatteuses : « (bohémien) désigne une sorte de gens vagabonds qui courent le pays, disant la bonne aventure, et dérobant avec adresse » (DAF, 1740). Ces préjugés, assez flatteurs à dire vrai puisque les académiciens reconnaissent des talents à ces vagabonds (« dérobant avec adresse » : il n’est pas donné à tout le monde de voler son prochain sans que ce dernier s’en rende compte – il n’y a plus que les politiciens aujourd’hui qui sachent le faire), disparaissent du Dictionnaire de la langue française de Littré : « Nom de bandes vagabondes, sans domicile fixe, sans métier régulier, et se mêlant souvent de dire la bonne aventure : on leur donne aussi le nom d’Égyptiens et de Zingaris » (la dernière trace de mépris se loge peut-être dans bandes) et du Trésor de la langue française (1971-94, autre monument du progressisme moral) : « Usuel, membre de tribus vagabondes se livrant à diverses activités artisanales (chaudronnerie, maquignonnage, vannerie, etc.) et disant la bonne aventure » (campement, roulotte, troupe de bohémiens ; synonymes bohême, romanichel, tzigane, etc.). Ils ne volent pas, ils travaillent, comme tout un chacun – sauf ceux qui chôment. En bref, circulez, braves gens, il n’y a rien à leur reprocher.

Tous ces noms bien formés et riches de sens ont une histoire ; ou, plus exactement, ils disent une histoire, qui est ce qu’elle est, imparfaite comme toute histoire, singulière, attachante, et les relations difficiles ou agitées qui opposent, depuis la nuit des temps, les peuples nomades aux peuples sédentaires. Quoi qu’il en soit, cette histoire n’a rien des contes de fées ou du monde enchanté des bisounours que les bien pensants voudraient que soit désormais l’histoire. C’est sans doute ce qui explique que ces mots soient interdits et que, à cause des tabous, de la censure, de l’épuration terminologique, ils aient été remplacés par le sinistre et crétin gens du voyage (Jean Duvoyage ?) et le non moins sinistre rom. Ce dernier est certes un mot de la langue des tziganes et autres romanos, ce qui a sans doute poussé les dévots à l’adopter au détriment des vieux mots français et européens, en vertu de la loi non écrite et qui n’est pas universelle qui veut ou qui voudrait que l’on nommât les peuples par le nom qu’eux-mêmes se donnent. On ne dit plus lapons ni esquimaux, mais Inuits (avec un I majuscule), plus mahométans, mais musulmans, plus tziganes ou bohémiens, mais roms. Cette règle s’arrête aux Allemands ou aux Anglais. Ils se disent Deutsch, on les dit Allemands ; ils se disent English ou British, on les dit Anglais ou Britanniques, etc. Va comprendre, Charles.

Pour ce qui est de rom, le problème n’est pas la forme, mais le sens qu’a ce mot dans la langue des tziganes. Il signifie « homme », comme manouche. Oui, ces peuples se désignent fièrement, et même arrogamment, par le mot qui signifie « homme » ; ce qui implique que, dans l’esprit de ceux qui se désignent ainsi, les autres – ceux qui ne sont pas de leur peuple, race, ethnie, histoire et tout ce que l’on voudra d’autre – sont au mieux des sous-hommes, au pis des animaux. Si les Français décidaient de se nommer hommes, les cris d’indignation, poussés par les commissaires politiques, les auraient sans doute rendus sourds avant qu’ils ne mettent leur projet à exécution. Autrement dit, rom et manouche exaltent une lignée, une ethnie, une race, un peuple. Ils sont les über alles de sinistre mémoire. Pourtant, ces tares « nauséabondes », pour parler en NLF bien pensante, n’ont pas dissuadé les dévots de les imposer (il n’est pas un seul politiqueux ou cultureux ou conscienceux qui ne dise pas ce sésame ouvre-toi) pour remplacer les vieux et beaux mots bohémien, égyptien, gitan, tzigane, romanichel… La condamnation de la fierté raciale est à géométrie variable. Tout dépend de la race de celui qui exalte la fierté de sa race.

 

25 août 2010

Stigmates, stigmatiser, stigmatisation

 

 

Emprunté au latin stigmata, pluriel neutre de stigma, « marques au fer rouge, marques d’infamie », lequel est emprunté au grec stigma, « piqûre » et « piqûre au fer rouge », le nom stigmate est attesté au milieu du XVe siècle, d’abord au pluriel, pour désigner « les marques des cinq plaies faites par la crucifixion sur le corps de Jésus », puis des « marques semblables à celles des plaies de Jésus, portées par des saints » ou « marques des cinq plaies du corps de Jésus-Christ miraculeusement imprimées sur le corps de certains saints », comme dans cet exemple de la fin du XVe siècle : « Une dame recluse (…) avait aux pieds, aux mains et au côté les cinq stigmates de Notre Seigneur ».

Pour les auteurs des anciens dictionnaires, stigmates est d’abord et parfois uniquement un terme « de piété » ; Richelet (1680, Dictionnaire des mots et des choses) : « Marques des clous des mains et des pieds de Jésus-Christ qui ont été imprimées sur le corps de quelques personnes saintes ; les glorieux stigmates de Saint François » ; Furetière (1690, Dictionnaire universel) : « Terme que les Cordeliers ont mis en usage pour exprimer les marques et impressions que Notre Seigneur avait fait de ses plaies sur le corps de leur Séraphique Père Saint François » ; Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : « Aujourd’hui ce terme n’est plus en usage que pour signifier les marques des clous des mains et des pieds de Notre Seigneur, qui ont été imprimées sur le corps de saint François et d’autres personnes saintes » ; les académiciens (1694 et 1762, DAF) : « Marques des plaies de notre Seigneur Jésus-Christ » (S. François a été honoré des glorieux stigmates de Jésus-Christ) et « (Saint François a porté les Stigmates de JESUS-CHRIST), il ne se dit guère que dans cette phrase » ; Féraud (1788, Dictionnaire critique de la langue française) : « En français, ce mot est peu employé dans le langage ordinaire, et l’on ne s’en sert guère qu’au pluriel en parlant des stigmates de St. François, de qui l’on dit aussi qu’il a été stigmatisé ». Au XIXe siècle, la religion sociale, occultiste et scientiste commence à effacer la vieille transcendance chrétienne. Dans les articles de dictionnaire, à l’exception de celui de l’Académie française, le sens religieux de stigmates, qui est le premier à être attesté dans l’histoire du mot, est dégradé au troisième ou au quatrième rang des sens recensés par le positiviste Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le premier étant celui de « marque que laisse une plaie » et le sens religieux n’étant qu’un emploi particulier, propre à la religion. Littré va jusqu’à mettre en doute la réalité physique du phénomène des stigmates : « Particulièrement, les marques des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’on prétend avoir été imprimées, par faveur du ciel, sur le corps de saint François d’Assise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) enfoncent le clou et confirment le choix de Littré. Le sens de stigmate est « Marque durable sur la peau », « les cinq plaies de Jésus crucifié » ou « les mêmes plaies portées par certains mystiques » n’étant qu’un avatar de ce sens, mais borné à la seule religion.

Il serait inutilement insolent de penser que les consciencieux du social, petits et gros et autres sociologueux, les scienceux de l’homme, les politiqueux, les médieux, les cultureux et sociaux cultureux, les associateux, etc. qui emploient à tout instant et quel que soit le sujet le verbe stigmatiser et le nom stigmatisation, pour stigmatiser les stigmatisations et les stigmatisateurs français, aient présent à l’esprit ce sens religieux, pourtant historiquement avéré, et tiennent les Roms, les innombrables Mohammed, les musulmans, les arabes, les Noirs, les Africains, les bambaras, les Papous, les Inuits et les lapons établis légalement ou illégalement en France pour de nouveaux Christs ou de nouveaux saints François, et les Français ou la France pour ces soldats romains qui ont cloué le Christ sur sa croix et enfoncé leur lance dans son corps sanglant.

En réalité, ce à quoi ils pensent, c’est à l’autre sens de « stigmates » : le sens judiciaire et moral qui se développe dans la langue française à partir du XVIe siècle : « trace honteuse que laisse dans le coupable une faute morale » et « marque imprimée au fer rouge ». Furetière (1690) relève en partie ces sens : « Chez les Anciens, stigmates était une marque qu’on mettait sur l’épaule gauche des soldats qu’on enrôlait » et stigmatiser, c’est « Marquer une personne au front. On stigmatisait autrefois les serfs fugitifs ». Ce sens est exposé dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64 : « (Histoire ancienne) signes ou caractères dont on marquait ordinairement les esclaves qui avaient été fugitifs... On se contentait quelquefois de leur mettre un collier ou un bracelet, sur lequel on gravait le nom du maître »), par Féraud (1788 : « Marque empreinte sur le corps d’un homme, d'un animal. On le disait des anciens Esclaves »), par les académiciens (1835 : « Les stigmates de la justice, les marques du fer rouge imprimées sur l’épaule des voleurs »). A partir de ce sens se sont développés des emplois figurés, jugés d’abord comme familiers, propres à la morale : « Figuré et familièrement, il en porte encore les stigmates se dit d’un homme qui vient d’être maltraité publiquement, d’essuyer en public des reproches humiliants ; figuré, un stigmate flétrissant, honteux, une note d’infamie » (DAF, 1835, 1879 ; Littré, 1863-77). Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les marques au fer rouge étaient laissées sur la peau des « galériens » et non plus des « voleurs » : « Les stigmates de la justice se disait des marques du fer rouge sur l’épaule des galériens », sens propre à l’Ancien Régime selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, lesquels recensent les emplois modernes et victimaires de stigmates : « Par analogie ou au figuré, littéraire, généralement au pluriel, marque visible, signe apparent de quelque chose de pénible, d’accablant ou d’avilissant » (stigmates de l’alcoolisme, de la douleur, du vice, de souffrances intérieures). Alors que le verbe stigmatiser est attesté dans un sens religieux au XVIIIe siècle encore (« qui porte des marques semblables aux plaies de Jésus », Dictionnaire de Trévoux), il est relevé dans les dictionnaires dans son sens judiciaire : « Marquer une personne au front ; les esclaves fugitifs étaient autrefois stigmatisés » (Corneille, 1694) ; « Marquer une personne avec un fer rouge ou autrement » et « il signifie figurément blâmer, critiquer quelqu’un avec dureté et publiquement » (DAF, 1835, première attestation dans ce dictionnaire du verbe stigmatiser) ; « Marquer avec un fer rouge ou autrement, on stigmatisait autrefois les esclaves fugitifs » et « Figuré, Imprimer à quelqu’un un blâme sévère, une flétrissure publique » (Littré, 1863-77) ; « Marquer d’un stigmate » et surtout « au figuré, blâmer, critiquer, ridiculiser quelqu’un avec dureté et publiquement » (Trésor de la langue française, 1971-94), ce dernier dictionnaire relevant, à la différence du DAF, le nom stigmatisation : « (Histoire) opération consistant à marquer d’une façon indélébile le corps d’une personne pour lui imprimer un signe distinctif, une marque d’infamie » et « au figuré, accusation sévère et publique, flétrissure morale portée à l’encontre d’une personne, de ses actes, de sa conduite » et rappelant aussi les sens religieux et « pathologique » de ce nom : « (Religion) fait de recevoir les stigmates du Christ crucifié » et « (Pathologie, psychologie) stigmatisation mystique, plaies rappelant les blessures infligées au Christ au cours de la Passion et qui peuvent s’observer en pathologie mentale chez les pathomimes et les simulateurs ».

Ce que cherchent à imprimer dans l’esprit des Français les consciencieux du social et les politiqueux à la Montebourg, Aubry, Villepin et autres grands stigmatisateurs de la France et des Français, c’est l’image des étrangers, immigrés, musulmans, clandestins, Roms, Gens du voyage, usw. marqués au fer rouge par des Français qui sont assimilés à des garde-chiourmes cruels et inhumains, comme s’ils étaient la lie de l’humanité. Ces accusations sont tellement grotesques et bouffonnes qu’elles peuvent être retournées comme une crêpe. Les stigmatisés, ce ne sont pas les Roms, encore moins les mahométans, mais les seuls Français ; et par qui sont-ils stigmatisés ? Par la bonne presse étrangère, les bons médias bien pensants, les gros consciencieux du social et les politiqueux à leurs bottes.

 

 

 

23 août 2010

Ramadan

 

 

 

Ce mot, qui, en arabe, désigne le neuvième mois de l’année lunaire, est attesté au milieu du XVe siècle. L’islam est apparu au début du VIIe siècle. Pendant sept cents ans, ramadan n’a eu aucune existence en français. Ce bon temps semble être révolu depuis trente ans ou plus. Il ne se passe de jour désormais sans que les gens des médias, les journaleux, les bien pensants nous entretiennent de ce « mois de jeûne » ou de ce « saint mois pour les musulmans » ou de son début ou de sa fin ou de ses nuits ou du « ramdam » qu’il occasionne.

Pendant quelques siècles, les Français ont adopté des orthographes diverses : ramazan, comme les Turcs ou comme les académiciens de 1762 à 1879, rhamadan, ramadhân, comme l’écrivent les intégristes de la translittération savantasse sous le prétexte qu’en arabe, l’avant-dernière consonne du mot est un « d emphatique » et la dernière voyelle un a long, ou, plus simplement, en enlevant l’accent circonflexe du dernier a, ramadhan, comme cet auteur du XVIe siècle : « Après que le mort sera levé de genoux, les anges noirs viendront à lui demander... s’il a jeûné au mois de ramadhan ou ramadzan » (cité par Huguet, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle).

Pourtant ce n’est pas l’orthographe qui fait problème, c’est le sens, non pas ce mois lunaire qui est en soi bien banal, mais les obligations auxquelles les musulmans sont soumis ou se soumettent pendant vingt-neuf jours. Le voyageur et écrivain Thévet (XVIe siècle), auteur d’une Cosmographie, en fait un équivalent du carême chrétien : « C’est en carême que les Turcs appellent ramadan ». L’équivalence est reprise par Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « Terme de Relations ; c’est ainsi qu’on appelle le carême des mahométans » et par tous les lexicographes : les académiciens (1762, 1798 : « Mois que les Turcs consacrent à un jeûne, qui est une espèce de carême » ; 1879, 1932-35 : « Neuvième mois de l’année arabe que les mahométans consacrent à un jeûne très rigoureux ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Neuvième mois de l’année arabe, que les musulmans consacrent au jeûne »).

Rien ne justifie cette équivalence : le carême est une « période de quarante-six jours située entre le mardi gras et le jour de Pâques, pendant laquelle les catholiques sont invités par leur Église à faire certains jours jeûne et abstinence et à se livrer à la prière et aux pratiques pénitentielles » (in Trésor de la langue française, 1971-94); le ramadan dure vingt-neuf jours. Pendant les quarante-six jours de carême, les fidèles sont incités à ne pas faire ripaille ou à s’abstenir de viandes grasses ou de nourritures lourdes. Pendant le mois de ramadan, les musulmans mangent et boivent plus de raison, mais la nuit seulement. Le carême est une période de jeûne ou d’abstinence ; le ramadan est l’exact contraire : c’est grande bouffe à volonté. On ne mange pas, on bâfre. Il ne faut pas croire que les lexicographes des siècles classiques manifestent la moindre complaisance vis-à-vis de l’islam. Au contraire. Ainsi Furetière, après avoir posé l’équivalence, manifestement fausse, entre le carême et le ramadan, écrit ceci : « En récompense (les mahométans) font bonne chère la nuit, et dépensent plus en ce mois qu’en six autres ». Cette « bonne chère » (en novlangue NLF « grande bouffe ») de la nuit récompense les contraintes de la journée : « (les mahométans) jeûnent tout le jour avec tant de superstition, qu’ils n’oseraient laver leur bouche, non pas même avaler leur salive. Les hommes peuvent se baigner, pourvu qu’ils ne mettent point la tête dans l’eau, de peur qu’il n’y entre quelque goutte par la bouche ou par les oreilles ; mais les femmes ne le peuvent pas, de peur de prendre l’eau par en bas ». De tous les hommes, on pourrait dire qu’ils font leur ramadan la nuit pendant toute l’année. Ces observations assez justes sont d’ailleurs reprises dans le Dictionnaire de Trévoux (1704-1772).

L’article le plus complet sur le ramadan est celui de Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences). A ce qu’écrit Furetière, il ajoute des informations sur l’origine de ce « jeûne » diurne (« Ils appellent (ce jeûne) ramadan, du nom du mois où il tombe, et disent que ce fut pendant ce mois que l’Alcoran descendit du Ciel »), sur la façon de décider quand le nouveau mois commence ( « Quand la Lune de Chaaban qui est leur huitième mois…, est passée, ils regardent le soir s’ils découvriront la lune nouvelle. Il y a des gens qui se tiennent pour cela aux montagnes et autres lieux élevés, et aussitôt que quelqu’un l’a aperçue, il vient le dire à la ville. Si c’est un homme de foi, on le récompense, et le ramadan est ordonné partout à cri public, outre qu’un coup de canon qu’on tire le soir l’annonce »), sur la fête organisée alors (« Alors on entoure tous les minarets de lampes, qui représentent diverses figures et qui sont si industrieusement accommodées que le vent ne peut les éteindre… On allume ces lampes toutes les nuits que dure le Ramadan, et ceux qui l’observent peuvent boire et manger toutes les viandes qui leur sont permises dans les autres temps jusqu’à ce qu’ils puissent distinguer le filet blanc et le filet noir par la lumière de l’aurore… »), sur les divergences entre le calendrier lunaire et le calendrier solaire (« Leur mois de ramadan n’est pas toujours dans une même saison. Cela vient de ce que l’année des Arabes, dont tous les mahométans se servent, est composée de douze Lunes, six de vingt-neuf jours, et six de trente, ce qui fait trois cents cinquante quatre jours, et comme il reste tous les ans huit heures et quelques minutes sur ces douze Lunes, cela les oblige d’intercaler onze jours sur trente années, ce qu’ils observent afin que le premier jour de leurs mois soit toujours le premier de chaque lune… »), sur les risques encourus par ceux qui ne jeûnent pas la journée (« Ce carême est commandé fort étroitement aux mahométans, et ceux qui ne le font point pendant le mois ordonné, soit par voyage, maladie, ou quelque autre occasion qui ne leur permet pas de jeûner, sont obligés de le faire le plutôt qu’ils peuvent. C’est la même chose que s’ils l’avaient fait dans le temps prescrit, pourvu qu’ils jeûnent pendant trente jours. Ils ont dans le ramadan de plus étroites défenses de boire du vin que pendant le reste de l’année, et si l’on trouvait pour lors un homme ivre, on le condamnerait à la bastonnade ou aux galères. On leur verse quelquefois du plomb fondu dans le gosier pour les en punir, mais cela est rare »), etc.

Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), le ramadan est présenté comme un moment de la religion des Turcs, et non des mahométans ou des Arabes. Ce sur quoi insiste le Chevalier de Jaucourt, auteur de l’article, c’est l’abondance des ripailles et le feu d’artifice d’hypocrisie auquel ce (prétendu) « jeûne » convie les musulmans et leurs thuriféraires : « En récompense, tant que la nuit dure, ils peuvent manger et boire, sans distinction de viande ni de boisson, si l’on en excepte le vin ; car ce serait un grand crime d’en goûter… » En revanche, « l’eau-de-vie n’est pas épargnée la nuit pendant ce temps de pénitence, encore moins le sorbet et le café », et comble de la tartufferie : « Il y en a même qui, sous prétexte de pénitence, se nourrissent alors plus délicieusement que tout le reste de l’année. L’amour propre, qui est ingénieux par tout, leur inspire de faire meilleure chère dans les temps destinés à la mortification : les confitures consolent l’estomac des dévots, quoiqu’elles ne soient ordinairement qu’au miel et au résiné ». Jaucourt pose une question dont la seule formulation ferait s’étrangler de rage aujourd’hui journaleux, consciencieux du social, petits et gros, médieux, cultureux, politiqueux, tous plus censureux les uns que les autres : « Où est donc l’esprit de mortification qui doit purifier l’âme des musulmans ? » La réponse est dans la conclusion : « Ceux qui aiment la vie déréglée, souhaiteraient que ce temps de pénitence durât la moitié de l’année »…

 

 

 

22 août 2010

Post - (préfixe)

 

Ce préfixe, qui est en latin une préposition de sens temporel et signifiant « après », est l’un des plus productifs qui soient dans la nouvelle langue française. Dans l’ancienne langue, il était rarement employé ; il est vrai que l’on formait alors des mots nouveaux par emprunt aux différentes langues européennes : latin, italien, espagnol, provençal, gascon, etc. Les lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles ne recensent que trois exemples : Richelet (1680), postcommunion : « (Terme d’Eglise) sorte de prière que le peuple chante après la communion du prêtre » ; Furetière (1690), post-brachiale : (à propos de métacarpe : partie du squelette qui contient quatre os de la paume de la main, situés entre ceux du poignet et ceux des doigts) on l’appelle aussi avant-poignet, et c’est ce qui forme la paume de la main ; les Latins l’appellent post-brachiale » ; les académiciens (DAF, 1762), post-scriptum : « Mot pris du latin (qui) se dit de ce qu’on ajoute à une lettre après la signature et qu’on marque en abrégé par ces deux lettres, P.S. ».

Le succès de post, qui est en fait un triomphe, commence au XIXe siècle, évidemment, siècle de la NLF s’il en fut, pendant lequel sa vitalité a été très forte, pour exprimer la position relative d’un objet quelconque dans l’espace ou dans le temps, en opposition avec pré - et signifiant « qui est situé à la suite de ou en arrière de quelque chose » (postface, postposition, postposer, post-palatale, postverbal, etc.) ou « qui se produit à la suite de quelque chose » (postcommunion, postdate, post-cure, post-romantisme, postsynchroniser, postopératoire, postscolaire, post-révolutionnaire, etc.).

Un morphème aussi successfull ou aussi « tendance », pour parler comme ceux de la com, ne pouvait que servir à former des concepts « tendance » - postmarxistes bien sûr, tendance Groucho. Citons-en quelques-uns : postmoderne et postmodernité, post-histoire, post-démocratique, post-marxisme (ce qui fait verser des torrents de larmes aux orphelins de la Bête) et deux « incontournables » postcolonial et post-colonialisme. Ces forgeries sentent et même puent l’artifice verbal, le factice, l’opportun, la frime, le fric (à gogo), la tendance du jour, la tartufferie, la volonté de cacher, l’abus de sens, la cupidité, le concept frelaté « made in China » ou « made in officines marxistes à la dérive », poudre aux yeux, orviétan, perlimpinpin, etc.

La doctrine du post-colonialisme émane de ressortissants de pays qui étaient, il y a plus d’un demi-siècle, inclus dans des empires européens (les "colonies"), ces ressortissants s’étant établis aux Etats-Unis ou dans les divers pays qui forment l’Europe pour paresser à plus de dix mille euros par mois dans le confort, parfois aux crochets des peuples appauvris ou miséreux d’Europe, singeant de fait ceux qui ont ou auraient colonisé le pays de leurs parents ou grands-parents. Le post-colonialisme ne présente que des avantages. Il développe les réflexes verbaux attendus et convenus, mille fois assénés, qui ont nom altérité, victimisation, imputation sans fin de crimes sans nom, absence de frontières, du moins dans la seule Europe (ailleurs, dans les pays d’origine, des frontières il y a, et infranchissables), etc. Qu’il soit post ou pré ou contemporain, c’est toujours du colonialisme. Il revient à accuser de crimes imaginaires un pays ou des pays qui ne commettent plus ces crimes depuis x années, dont les habitants actuels sont innocents, pour la plupart d’entre eux, des crimes qui leur sont imputés, ou de pays qui ont payé pour les crimes commis jadis. La posture de victimes éternelles paie : à nous les £, les $, les € et autres monnaies sonnantes et trébuchantes, à nous l’oseille, le fric, le flouze, à nous les comptes en banque sans cesse approvisionnés, à nous la belle vie, à nous les jolies indigènes, vahinés et moukères du Nord, etc. L’histoire coloniale est close ; le post-colonialisme en fait une essence éternelle qui, comme la manne du désert, va entretenir ses propagandistes jusqu’à la fin des temps ou jusqu’au remake de la Libération de 1944.

Outre l’argent, la doctrine présente l’avantage de cacher le colonialisme hideux qui, peu à peu, s’établit ici et maintenant. La France postcoloniale est le masque qui occulte la vraie réalité : la France colonisée. On l’accuse de post-colonialisme de peur que la vérité n’apparaisse dans la lumière des mots ; elle est dite postcoloniale pour que la réalité de pays colonisé soit à jamais cachée.

 

20 août 2010

Stupéfiant

 

 

L’histoire de ce mot se résume à l’accroissement subit ou soudain de ses emplois dans la langue moderne.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), comme dans les éditions suivantes, jusqu’en 1879 et même en 1932-35, il est défini sommairement : « terme dogmatique (comprendre : « terme de science »), qui stupéfie », comme dans remède stupéfiant et eau stupéfiante. L’emploi qui en est fait alors se limite à la médecine, domaine dans lequel il est employé pour la première fois en 1588 (c’est le participe présent du verbe stupéfier, adjectif et même nom). En revanche, dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition occupe près d’une page de grand format, et comprend plusieurs acceptions : « Adjectif, qui provoque l’engourdissement, l’hébétude » ; « Adjectif et substantif masculin, en pharmacie : substance toxique qui agit sur le système nerveux en provoquant un effet analgésique, narcotique ou euphorisant dont l’usage répété entraîne une accoutumance et une dépendance » ; « Substantif masculin, général au pluriel, domaine administratif et juridique : produit naturel ou synthétique dont l’usage est sévèrement réglementé tant dans sa prescription médicale que dans son emploi, afin de contrôler et d’interdire le trafic de ces produits et leur usage conduisant à la toxicomanie ; synonymes drogue (courant), stup (argotique, familier » ; « En particulier, service administratif ou judiciaire chargé de la répression ou de la prévention de l’usage et du trafic des stupéfiants » ; « Adjectif, qui provoque un étonnement extrême, une grande surprise ; extraordinaire, incroyable » ; « En parlant d’une chose abstraite ou concrète, de grandes proportions, qui atteint une grandeur inimaginable » ; « Par exagération, familier, en parlant d’une personne ou d’une chose : qui est hors du commun, extravagant, époustouflant ».

C’est dans le courant du XIXe siècle que ce terme de médecine a été étendu à d’autres domaines, pour désigner des drogues, comme dans cet exemple du DAF (sixième édition, 1835) : « Il s’emploie aussi substantivement, tous les narcotiques sont des stupéfiants » et de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Substantivement, les narcotiques sont des stupéfiants, l’abus des stupéfiants ») et au figuré : « c’est stupéfiant » (« dans le langage courant, qui cause une grande surprise, une nouvelle stupéfiante, DAF, 1932-35).

La modernité est tout entière dans cet élargissement des emplois de stupéfiant : la drogue, le goût de drogue, le besoin de se droguer ; la médecine à la portée de tous et de chacun ; l’établissement d’une administration chargée de lutter contre les trafics et les abus ; l’ajout au Code pénal de délits et de crimes qui visent la détention, la vente, la consommation de ces drogues ; et, bien entendu, l’emploi de stupéfiant dans des situations, telles que les prodiges, miracles, événements exceptionnels, grandes surprises, lesquelles exprimaient jadis, avant la fin du XVIIIe siècle, la manifestation de Dieu ou de la Vérité parmi les hommes. L’homme moderne se drogue, il a besoin de s’abrutir, il fait un usage incessant de médicaments, il est hanté par l’envie du pénal, il se pense comme un rouage de la machine administrative et judiciaire et, en dépit de sa rationalité affirmée, il est sujet à des transes qui rendent l’anodin hors du commun.