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19 septembre 2010

Lien

 

Le lien est l’alpha et l’oméga de la sociologie – non pas la sociologie qui se contente d’observer ce qui est et de le décrire, mais la sociologie engagée et militante : en bref, quasiment toute la sociologie et autres sciences sociales, qui regroupent les gros consciencieux du social. Ah, ce lien social, ce fameux, ce célèbre, ce si souvent répété à l’envi lien social, ce miraculeux lien social, etc. il est censé tout résoudre ! Voilà pourquoi, nous serinent les spécialistes du lien, id est les gros consciencieux du social, il faut mettre ou faire du lien partout où il n’y en a plus et où il n’y en a jamais eu et partout où le lien social est rompu, le restaurer (comme l’Ancien Régime ?), pour que s’épanouisse le vivre ensemble et que ceux qui n’acceptent dans leurs « cités » que des vrais croyants de race pure fassent semblant d’être un peu, un tout petit peu, un chouïa tolérants : en bref que ces barbares mal embouchés accèdent enfin à l’humanité.

Le lien a la propriété magique de transformer une citrouille en carrosse ou des mouroirs en lieux de vie ou le racisme en humanisme. Ce lien-là est connu des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Dans l’ordre des rapports humaines, ce qui unit deux ou plusieurs personnes (ou groupes de personnes), établit entre elles des relations d’ordre social, moral, affectif par exemple ; les relations ainsi constituées » (les liens de la société, les liens humains, lien juridique, légal, de droit, lien politique, national, fédéral, féodal, lien social), mais dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la neuvième édition, de 1694 à aujourd’hui, le lien est ramené au seul attachement ou union entre les personnes, comme dans le mariage : « Tout ce qui attache et unit les personnes ensemble » (1694 : le lien de mariage, le lien conjugal, lien d’intérêt, lien d’amitié, les liens du sang et de la nature) ; « figurément, tout ce qui attache et unit les personnes ou les choses ensemble » (1932-35 : le lien du mariage est un lien sacré, un lien indissoluble ; lien d'intérêt ; lien d'amitié ; le lien de la reconnaissance ; les liens du sang ; je lui suis attaché par les liens les plus forts, les plus étroits ; resserrer les liens, relâcher les liens qui unissent deux personnes ; ce brave homme a été le lien, a servi de lien entre nous ; le lien qui rattache les diverses parties de cet ouvrage est bien mince ; je n’aperçois aucun lien entre ces événements, entre ces idées) et « il se dit particulièrement de la dépendance dans laquelle une femme tient un homme en dehors du mariage » (il a rompu ses liens ; des liens honteux).

Le sens social s’est développé à partir d’un sens propre qui est exposé par tous les auteurs de dictionnaires, Richelet, Dictionnaire français des morts et des choses (1680) : « Ce avec quoi on lie quelque chose » ; Furetière, Dictionnaire universel (1690) : « Ce qui joint ensemble, attache et unit des choses ensemble » et « lien se dit aussi des chaînes, des menottes et autres fers avec quoi on attache les captifs, les galériens et les prisonniers » (les pauvres esclaves d’Alger sont chargés de liens, languissent dans les liens) ; les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835) : « Lien se dit aussi de la corde ou chaîne dont un prisonnier est attaché » et « il se prend figurément et poétiquement pour esclavage » ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « la corde ou chaîne dont un prisonnier est attaché ». 

Ainsi, ce fameux lien est, au propre, la laisse à laquelle un chien est attaché ou la chaîne qui ligote un prisonnier ou un esclave. Voilà le beau lien dont se rengorgent les gros consciencieux du social. Leur idéal, c’est les individus attachés les uns aux autres comme autrefois les forçats marchant vers le bagne l’étaient à la chaîne.

Continuant le nom latin ligamen, lien est attesté au début du XIIe siècle dans le Psautier d’Oxford : « Rompons leurs liens ». Le contexte est religieux. C’est l’adaptation d’un verset des Psaumes, « diripuisti mea vincula » : tu as arraché mes liens, chante le fidèle en s’adressant à son Dieu. Autrement dit, la plus ancienne des morales de France chante la nécessité de rompre les liens pour devenir libre. C’est ce que modulaient naguère encore nos ancêtres à l’église. Désormais, l’horizon n’est plus celui des liens rompus, mais des liens renoués, solides, serrés très fort. En bref, ce à quoi aspirent les gros consciencieux du social, c’est, avec leur lien, un destin d’esclaves.

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