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20 septembre 2010

Monument

 

 

 

En latin, monumentum, dérivé du verbe monere (au sens de « faire se souvenir » et de « faire penser ») et auquel est emprunté monument (première attestation à la fin du Xe siècle), a pour sens « tout ce qui rappelle le souvenir de quelqu’un, spécialement le souvenir d’un mort ». Le mot désigne un monument commémoratif, un monument funéraire ou un tombeau, mais aussi un document écrit, une marque, un signe de reconnaissance. En français, il a le sens latin de « tombeau ». C’est, selon Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, 1881-1902) un « ouvrage d’architecture ou de sculpture édifié pour transmettre à la postérité le souvenir de quelque personnage illustre ou de quelque événement considérable » ou un « tombeau », comme dans ces exemples : « L’ont enfoui à grand honneur ; li cors fut mis el dans le) monument » ; « Beleem et le patriarche firent découvrir le monument dessus le sépulcre qui tout était couvert d’argent ».

Ce sens se maintient dans la langue du XVIIe siècle, comme l’assurent Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680 : « Ce mot pour dire tombeau est poétique ou de la prose sublime »), Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « monument signifie encore le tombeau, et particulièrement en poésie », comme dans ces exemples : « Le corps du Sauveur fut mis dans un monument tout neuf » ; « tous les anciens conquérants sont dans le monument »), les académiciens de la première à la neuvième édition du DAF (1694 : « il se prend aussi pour tombeau, mais en ce sens, il n’a guère d’usage dans le discours ordinaire » ; aujourd’hui : « Spécialement, monument funéraire ou, absolument et vieilli, monument, tombeau »), les encyclopédistes (1751-64 : « Ce mot signifie en particulier un tombeau »), Littré (DLF, 1863-77 : « dans le style élevé, tombeau »), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieux, sépulture »).   

Le sens « ouvrage d’architecture ou de sculpture qui transmet un souvenir à la postérité » apparaît en 1636. Furetière (1690) en rend compte : « Témoignage qui nous reste de quelque grande puissance ou grandeur des siècles passés » (« les Pyramides d’Egypte, le Colisée sont de beaux monuments de la grandeur des Rois d’Egypte, de la République romaine »), ainsi que les académiciens (1694) : « Marque publique qu’on laisse à la postérité pour conserver la mémoire de quelque personne illustre ou de quelque action célèbre ». C’est le sens qui y est donné dans L’Encyclopédie (1751-64) : « (Arts) on appelle monument tout ouvrage d’architecture et de sculpture, fait pour conserver la mémoire des hommes illustres, ou des grands événements, comme un mausolée, une pyramide, un arc de triomphe, et autres semblables ». L’auteur de l’article en esquisse même une histoire : « Les premiers monuments que les hommes aient érigés n’étaient autre chose que des pierres entassées, tantôt dans une campagne, pour conserver le souvenir d’une victoire, tantôt sur une sépulture pour honorer un particulier. Ensuite l’industrie a ajouté insensiblement à ces constructions grossières, et l’ouvrier est enfin parvenu quelquefois à se rendre lui-même plus illustre par la beauté de son ouvrage, que le fait ou la personne dont il travaillait à célébrer la mémoire. La ville d’Athènes était si féconde en monuments historiques que partout où l’on passait, dit Cicéron, on marchait sur l’Histoire ». De cela, il conclut ceci : « mais toutes ces choses ont péri ; quelque nombreux et quelque somptueux que soient les monuments élevés par la main des hommes, ils n’ont pas plus de privilège que les villes entières qui se convertissent en ruines et en solitudes ».

Dans L’Encyclopédie toujours (op. cit.), le chevalier de Jaucourt étudie le sens des trois mots, sépulcre, sépulture, monument, propres à l’Antiquité romaine, afin d’établir ce qui les distingue : « Il y a de la différence, écrit-il, entre ces trois mots, considérés dans leur signification propre. Sépulcre marque en général tout lieu de sépulture… Le mot sépulture désigne non seulement tout lieu où les corps sont ensevelis, mais même les cérémonies de l’ensevelissement. Quant au sépulcre, il n’était réputé ni nécessaire, ni utile ; achetait un sépulcre qui voulait, car il ne consistait qu’en une masse de maçonnerie faite au-dessus, ou au-devant de la sépulture… A considérer ensuite les mots sépulcre et monument, il y a cette différence, que le monument indique toute sorte d’édifice pour transmettre à la postérité la mémoire de quelque chose (…) Que si dans ce monument on met le corps d’un homme mort, de simple monument qu’il était, il devient vrai sépulcre, tombeau et se revêt de la nature des lieux saints et religieux… »

Peu à peu, le sens de « tombeau » vieillit et s’efface et, à sa place, émerge un sens moderne qui est relevé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1835, et aussi en 1879, en 1932-35 et dans la neuvième édition) : « Il se dit aussi de certains édifices publics ou particuliers, qui imposent par leur grandeur ou par leur ancienneté » (les monuments d’une ville ; les monuments publics ; les anciens monuments ; les monuments de l’antiquité, du moyen âge ; la ville de Rome est remplie de monuments anciens et modernes ; la Bourse de Paris est un beau monument). Ce dernier exemple est révélateur : le lien que l’édifice nommé monument entretenait avec la mémoire collective ou le souvenir des grands hommes se distend et finit par disparaître. La Bourse de Paris est certes un bel édifice, mais elle n’a pas été érigée en souvenir d’un événement fondateur et jugé important, ni en souvenir d’un grand homme, mais simplement pour faciliter les ventes et les achats de titres. Ce sens prend de plus en plus d’importance. Littré (DLF, 1863-77) le glose ainsi : « En général, édifices imposants par leur grandeur, leur beauté, leur ancienneté » et « par extension, statues, bas-reliefs, colonnes, etc. qui proviennent de l’antiquité ». C’était la mort ou le souvenir qui faisait d’un édifice un monument ; ce n’est plus que son architecture.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), à l’article monument, le classement des sens conserve l’ordre dans lequel ceux-ci sont apparus, du moins depuis le XVIIe siècle : d’abord « l’ouvrage d’architecture ou de sculpture édifié pour transmettre à la postérité le souvenir d’une personne ou d’un événement » (en particulier, monument aux morts : « édifice élevé par une communauté à la mémoire d’un ensemble de personnes appartenant à celle-ci et qui ont été victimes de la guerre ou d’une catastrophe »), puis « l’édifice imposant par sa taille et remarquable par son intérêt historique ou esthétique, par sa valeur religieuse ou symbolique », mais le second sens est illustré par de plus nombreux exemples que le premier : monument mégalithique, préhistorique ; monument historique ; monument public, etc. Même les réalités qui ne sont pas dues au travail des hommes sont qualifiées de monuments : les monuments de la nature ; monuments naturels, « paysages dont la conservation ou la préservation présente, du point de vue artistique, historique, scientifique ou pittoresque, un intérêt général ». Par extension, monument désigne même des personnes grosses ou d’énormes objets, ce qui est aussi une manière de rabaisser tout ce qui préside à la volonté des hommes de conserver quelque trace du passé, au point que, dans la langue familière, le groupe un monument suivi d’un complément (monument d’ignorance, monument d’horreur, monument de bêtise) désigne par dérision des personnes ou des choses en qui se cristallise une qualité donnée : Cet individu est un monument de prétention ; ce livre est un monument d'ennui.

Jadis nos ancêtres étaient capables d’exprimer leur reconnaissance ou leur gratitude en érigeant des édifices en l’honneur d’un grand homme ou pour se souvenir d’un événement qui les avait marqués. Il semble que tout cela soit fini ou à l’agonie. La modernité n’a que faire de la mémoire ou de l’histoire. Elle ne dit « merci » à personne. Elle est imbue d’elle-même et se vautre dans le ressentiment. Il suffit qu’elle fasse dans la démesure (l’hubris des Grecs) pour que ses œuvres soient qualifiées de monuments. Ce qui lui importe, c’est elle-même. Elle est son monument. A monument, les habiles ajouteraient sans doute de bêtise.

 

 

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