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29 septembre 2010

Investigation

 

 

 

En latin, investigatio a pour sens « recherche attentive, enquête » ; c’est à peu près dans ce sens qu’investigation est attesté en français au tout début du Xe siècle (« recherche, enquête »). Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition), comme un « terme didactique » signifiant « recherche suivie sur quelque objet » (l’investigation de la vérité ; autres exemples en 1835 : cette longue investigation ne produisit aucun résultat ; poursuivre son investigation, ses investigations ; de savantes investigation) et comme un terme de « grammaire », « l’investigation du thème » servant à dire « la recherche analytique du premier radical d’un temps d’un verbe » dans les langues à flexion interne ou dans les langues, comme l’arabe, à « racines trilittères », employé glosé ainsi par Barré (1842, Complément au DAF) : « Investigation de la racine (grammaire) se dit, dans les langues orientales, des recherches que l’on fait sur chaque mot d’un passage donné, pour remonter à leur origine étymologique » ; et par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Investigation du thème, manière de trouver dans les verbes le temps et le mode primitif » (« l’investigation du thème ne présente de difficultés en français que pour quelques verbes »).

En 1750, J-J Rousseau se targue d’avoir employé ce mot « que de dangers, que de fausses routes dans l’investigation des sciences ! », qui n’était pas encore dans le DAF : « Quand j’ai hasardé le mot investigation, j’ai voulu rendre un service à la langue, en essayant d’y introduire un terme doux, harmonieux, dont le sens est déjà connu, et qui n’a point de synonyme en français ( ?) ». Il en va de la douceur des mots comme des goûts et des couleurs : ALJ ne se prononce pas. Il est vrai que dans la langue du XVIIIe siècle, le mot s’emploie surtout à propos des sciences, comme chez Rousseau (cf. ci-dessus) ou chez Diderot : « Investigation, c’est une espèce de quête où l’esprit suit à la piste les traces d’une cause ou d’un effet, présent ou passé ».

Des sciences, le mot passe à la justice, où il n’a plus rien de doux, ni d’harmonieux, comme l’atteste la définition de Littré : « Action de suivre à la trace, de rechercher attentivement », illustrée de ces exemples : « les investigations des magistrats ont réussi, le coupable a été saisi » (et, ajoutera-t-on, il a été coupé en deux) et « (aux) habitudes du commandement militaire », Napoléon empruntait « cette investigation qu’il portait sur les progrès des sciences et des arts, sur tous les produits nouveaux de l’industrie, sur tous les exercices de l’esprit, et par l’effet de laquelle la protection elle-même prenait quelquefois le caractère de l’inquisition ».

L’investigation peut prendre le « caractère de l’inquisition » : c’est dit au début du XIXe siècle. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans le célèbre « journalisme d’investigation » prôné par le dénommé Plenel, trotskiste de formation : on fouille, on scrute, on épie, on poursuit, on persécute ; on suit à la trace ; quand on a flairé une piste, on y va, on saisit dans sa gueule, on ne lâche rien, jusqu’à ce que le présumé coupable ait été dénoncé, montré du doigt, cloué au pilori et que tous les journaleux investigateurs aient craché leur venin sur le malheureux, avant de le donner à dévorer à leurs chiens.        

 

 

27 septembre 2010

Des sept moines et de Dieu

 

Le film, Des Hommes et des Dieux, dure deux heures. De quoi traite-t-il ? De la vie d’une communauté trappiste : « orare et laborare », suivant la règle établie par saint Benoît au VIe siècle, et dans le silence. Des moines sont filmés en train de prier, de chanter dans la chapelle, de communier, d’écouter un de leurs frères lire un texte d’un Père de l’Eglise, ou en train de travailler : consultations au dispensaire, labours, semailles, vente de miel et autres produits au marché de la ville (Médéa ?), ménage, cuisine, moutons conduits au pâturage, réparation de deux vitres brisées des serres, courrier... Ces plans occupent une petite partie du film. Il est des séquences plus longues : celles des réunions du chapitre, au cours desquelles les moines débattent : faut-il partir ? Faut-il rester ? En gros, un tiers du film est consacré à la vie, laborieuse, spirituelle, démocratique, de la communauté. Les deux tiers restants ont pour objet les relations, plus ou moins lâches, parfois amicales, qu’entretiennent ces moines avec les villageois, les autorités, les musulmans, l’islam. Là est justement la source de doutes justifiés.

 

Frère Luc, joué par Michael Lonsdale, est âgé de 80 ans ou plus. Epuisé, il se plaint d’avoir 150 consultations par jour. Les spectateurs ont-ils mal entendu ? Ou bien était-ce 50 seulement ? Il semble bien qu’il ait dit 150 consultations. A voir comment se déroulent les consultations (écoute du patient, examen, auscultation, diagnostic, ordonnance, médicaments donnés à l’unité, posologie indiquée par des dessins sur une poche, etc.), il est impossible qu’elles durent moins de 10 minutes, ce qui ferait 25 heures de consultation par jour... Tout cela gratuitement, médicaments compris. Au même moment, le wali (ou préfet) reçoit deux moines, dont le prieur, qu’il tente de convaincre de rentrer en France, ne pouvant plus assurer leur sécurité. On est à Médéa, ville de 160000 habitants, à 80 km d’Alger. La wilaya (« département ») de Médéa compte près de 900000 habitants. Le wali est un homme responsable ; il veut assurer la sécurité de tous ; il n’est pas fanfaron ; il est conscient de la gravité de la situation. Pourtant, devant ses deux interlocuteurs français, il rend responsable la colonisation française du retard que connaît l’Algérie et de la tragédie qui risque de l’emporter. Imaginons un préfet recevant une délégation d’immigrés et faisant porter sur l’immigration la responsabilité des malheurs, de l’insécurité, de l’appauvrissement, etc. de la France ! Or, à quelques km de son bureau, des habitants de Tibérine et même des gens de toute la région se font soigner par un vieux moine qui a choisi de vivre à l’écart du monde. L’Algérie est indépendante depuis 34 ans (la scène se passe en 1994 ou 1995 ou 1996) et, à 80 km de la capitale, à 5 ou 6 km d’une grande ville, il n’y a ni médecin, ni infirmier, ni pharmacien. C’est un Français qui supplée un Etat riche, mais défaillant, en dépit de son « socialisme » affiché. Si responsabilité de la France il y a, c’est d’avoir accepté, et de continuer à accepter, que s’installent en France des médecins algériens, qui seraient bien plus utiles à leur pays et à leurs compatriotes s’ils étaient établis à Tibérine ou dans les communes de la wilaya de Médéa, au lieu de contribuer par les dépenses qu’ils prescrivent au déficit abyssal de la Sécurité sociale en France.

Le film montre à deux reprises les moines qui s’entretiennent avec le « chef » du village. Une jeune fille a été égorgée en ville, à Médéa sans doute, parce qu’elle ne portait pas le voile. Chacun de s’indigner. Le chef du village s’exclame (disons que le scénariste et les dialoguistes lui font dire cela, à propos des tueurs, nommés « terroristes ») : « ils n’ont pas lu le Coran ». Eh bien si, ils l’ont lu, ils le connaissent par coeur, ils le récitent, ils appliquent la loi qui y est énoncée. Mais après l’égorgement des Croates tout à côté du village, le film ne montre pas de villageois qui s’indigne.

Les moines sont invités à une fête de circoncision : nombreux plans, longues séquences, youyous, tambourins, mains qui claquent en cadence, boissons, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, sourires, joie collective. Ce que montre le film, c’est l’intégration des moines : ceux-ci sont bien accueillis ou tolérés et invités à « partager » les joies d’une famille, ce qu’ils font sans retenue. Dans le salamlek, ou grand salon des hommes, de la maison en fête, l’imam récite des versets du Coran, dont celui-ci : « donne-nous la victoire (prière adressée à Allah) sur les peuples infidèles ». Cela est dit à haute voix devant des infidèles dont la vie est menacée, les Croates du chantier d’à côté ayant été égorgés peu de temps auparavant, sans que les villageois présents, pourtant si accueillants, si ouverts, si généreux (en apparence) interrompent l’imam et exigent de lui qu’il s’excuse d’avoir prononcé des menaces discourtoises contre leurs invités infidèles. Imaginons en France un prêtre lançant, devant des invités musulmans, des appels à la « croisade » ou à tuer de l’infidèle…

Un plan assez long montre le prieur écrivant du courrier. On ne sait qui est le destinataire de la lettre. On voit la plume qui court sur le papier, on distingue quelques mots, dont « s’il plaît à... », puis on lit, tracés un peu maladroitement, à la fin de la lettre, trois mots arabes (la caméra s’attarde sur ces mots) : « in chaa allah ». Cette invocation d’Allah est souvent interprétée comme l’expression de la résignation ou du fatalisme islamique. Je ne sache pas qu’elle soit conforme au christianisme, d’un point de vue théologique s’entend. Or, c’est la seule phrase écrite par le prieur qui soit lisible dans le film.

Lors de la nuit de Noël, une altercation oppose le prieur au chef des musulmans de la montagne qui ont égorgé les Croates et qui sont venus au monastère pour enlever le « toubib » et l’obliger à soigner leurs blessés, ce que frère Luc veut bien faire, mais au dispensaire (il est trop fatigué pour crapahuter dans la montagne sous la pluie froide). En manque d’arguments, le prieur cite à l’adresse des égorgeurs un verset du Coran où il est question de Jésus. Il y a 2 ou 3 versets dans le Coran où le nom de Aissa ou Issa, c’est-à-dire « Iechoua » (de Nazareth) est cité. Son intention est de représenter l’importance que la nuit de Noël, « une nuit de paix », revêt pour les moines (pour un chrétien, la grande fête est Pâques, et non pas Noël - bon, n'insistons pas là-dessus) et leur désir de célébrer la naissance de leur Seigneur. Dans ce verset, « sidna aïssa », « notre maître » ou « notre seigneur » (mais avec une minuscule) est désigné comme « le prince de la paix ». Frère Christian, récitant ce verset, reprend à son compte cette désignation, laquelle est clairement antichrétienne. Pour les chrétiens, Jésus est l'Oint du Seigneur, il est le fils de Dieu et Dieu lui-même. Or, c’est cette nature-là  que nient le Coran et l'islam. Pour eux, Jésus est un prophète, basta, et rien d’autre... Ce qu’il y a de consternant, c’est que le metteur en scène, le dialoguiste, le scénariste d’un hommage à une communauté de moines aient pu faire dire par le comédien qui joue leur prieur un verset coranique qui nie le christianisme.

 

De toute évidence, le metteur en scène et le scénariste ont choisi de célébrer le « dialogue islamo-chrétien ». C’est un parti pris. Il est vrai que c’est le choix du prieur, Frère Christian : dans l’état civil, Christian de Chergé, joué dans le film par Lambert Wilson. Or, ce dialogue est un dialogue de sourds. Plus exactement, il y en a qui sont à l’écoute des autres ou de l’Autre (les moines), et il y en a d’autres qui sont sourds à l’Autre (les villageois, l’islam, les autorités, l’imam, etc.). Les moines s’intéressent à l’islam, le prieur lit le Coran et le cite ; mais les villageois qui vivent à côté du monastère ne manifestent aucun intérêt, même pas un intérêt suscité par la courtoisie ou la politesse, pour le christianisme, pour la foi de ces moines, pour les Evangiles. Certes, ces partis pris, parfaitement recevables bien entendu, donnent un sens au film, mais risquent d’abuser tous les spectateurs de bonne volonté. On parle beaucoup dans et hors de ce monastère, ce qui est paradoxal pour des trappistes, dont la règle impose le silence. A l’intérieur, on débat d’un départ possible ; à l’extérieur, on dialogue d’abondance, mais jamais du Christ, ni des Evangiles, ni du christianisme. Le dialogue est à sens unique ou asymétrique. De ce point de vue, le titre aurait dû être : De Moines et de Dieu, le seul Dieu dont la présence se fait sentir est le Dieu que célèbrent, prient, adorent ces moines.

 

 

24 septembre 2010

Les sociétés multiculturelles et pluriethniques caractérisent-elles les colonies ou les empires coloniaux ?

 

 

En 1845, Théophile Gautier part en voyage en Algérie dans ce qu’il appelle « l’Afrique française ». Il décrit ce qu'il a vu dans le Voyage pittoresque en Algérie, publié dans la Revue de Paris en 1853.

 

« Quand nous arrivâmes dans Alger la Guerrière (c’est ainsi que les musulmans la surnomment), il était environ cinq heures (…), la place du Gouvernement fourmillait de monde. C’est le point de réunion de toute la ville, c’est là que se donnent tous les rendez-vous ; on est toujours sûr d’y rencontrer la personne qu’on cherche ; c’est comme un foyer des Italiens ou de l’Opéra en plein air. Tout Alger passe forcément par là trois ou quatre fois par jour. Pour les Français, c’est Tortoni, le boulevard des Italienns, l’allée des Tuileries ; pour les Marseillais, la Canebière ; pour les Espagnols, la Puerta del Sol et le Prado ; pour les Italiens, le Corso ; pour les indigènes, le fondouck et le caravansérail. Il y a là des gens de tous les états et de tous les pays, militaires, colons, marins, négociants, aventuriers, hommes à projets de France, d’Espagne, des Iles Baléares, de Malte, d’Italie ? de Grèce, d’Allemagne, d’Angleterre ; des Arabes, des Kabyles, des Mores, des Turcs, des Biskris, des juifs ; un mélange incroyable d’uniformes, d’habits, de burnous, de cabans, de manteaux et de capes. Un tohu-bohu ! un capharnaüm ! Le mantelet noir de la Parisienne effleure en passant le voile blanc de la Moresque ; la manche chamarrée de l’officier égratigne le bras nu du nègre frotté d’huile ; les haillons du Bédouin coudoient le frac de l’élégant français. Le bruit qui surnage sur cette foule est tout aussi varié : c’est une confusion d’idiomes à dérouter le plus habile polyglotte ; on se croirait au pied de la tour de Babel le jour de la dispersion des travailleurs. L’accent n’est pas moins divers : les Français nasillent, les Italiens chantent, les Anglais sifflent, les Maltais glapissent, les Allemands croassent, les nègres gazouillent, les Espagnols et les Arabes râlent. Les Européens affairés circulent activent à travers des îlots flegmatiques de naturels du pays qui ne semblent jamais pressés. Le long des murailles, de pauvres diables en guenilles dorment roulés dans un morceau de couverture, ou tiennent en laisse les chevaux des promeneurs venus des environs d’Alger ; d’autres traversent les groupes d’oisifs portant des paquets sur la tête ou des fardeaux suspendus à un bâton qui fait palanquin ; rien n’est plus gai, plus varié, plus vivant que ce spectacle. Les endroits les plus fréquentés de Paris sont loin d’avoir cette animation ».

 

 

23 septembre 2010

Protectionnisme

 

 

 

Il est aisé d’établir la façon dont ce nom a été formé. A la « base » protection a été ajouté le suffixe – isme, dont le « signifié » est « doctrine » ou « théorie » ou « ensemble de propositions constituant un paradigme ». Relativement récent, le mot date en fait de l’époque où l’économie commence à jouer un rôle de plus en plus important dans le gouvernement ou l’administration d’un pays, au point de menacer la politique dans cette position « dominante ». Il est attesté pour la première fois en 1845 dans le Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française de Louis-Nicolas Bescherelle. Le mot anglais qui correspond à protectionnisme est postérieur : il est attesté en 1852.

Voici de quelle façon sommaire, mais objective Littré (Dictionnaire de la languie française, 1863-77) définit ce mot : «  Terme d’économie politique, système de protection commerciale ». Pour lui, la chose va de soi, ou elle est dans l'ordre naturel des choses à soné poque. Protectionnisme est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35 ; et, par rapport à Littré, la définition gagne en ampleur et en précision : « (Terme d’économie politique) Système ayant pour objet de protéger le travail national et les productions nationales par des tarifs appliqués aux produits étrangers ». En une courte phrase, qui constitue une belle synthèse de grandes théories, les académiciens réussissent à rendre compte de ce qu’est le protectionnisme : les objectifs sont indiqués (protéger le travail national et les productions nationales), les moyens aussi (par des tarifs particuliers – des taxes parfois élevées – appliqués aux produits étrangers).

Il est difficile de dire, au vu de cette définition, si les académiciens, en 1932-35, étaient ou non hostiles au protectionnisme. Il semble, si l’on se rappelle le prestige que l’on accordait alors, à gauche ou à droite, chez les riches comme chez les autres, à la « nation », même dans les milieux internationalistes (dans ce mot, il y a nation et l’internationalisme se fait entre des nations, et non contre les nations), que, sur cette « doctrine », ils ne portent pas de jugement de mépris , alors qu’il est de bon ton aujourd’hui d’y être viscéralement hostile, comme si le protectionnisme était une forme larvée de racisme dont serait la cible tout ce que font les étrangers. 

En revanche, la définition du Trésor de la langue française (1971-94), temple du progressisme engagé, est de toute évidence malveillante. Il est vrai que les lexicographes du TLF s’abritent prudemment derrière l’autorité d’un économiste, dont ils s’inspirent pour dire que c’est une « doctrine préconisant, ou un système mettant en pratique, un ensemble de mesures restrictives ou prohibitives pénalisant l’introduction dans un pays de produits étrangers, afin de favoriser les activités nationales et de les préserver de la concurrence étrangère ». Ce qui sous-tend cette doctrine, ce serait des formes inquiétantes de chauvinisme, la volonté d’interdire (cf. prohibitive, pénaliser), la paranoïa, l’enfermement. Ils auraient pu citer des économistes arguant que les mesures, lois, taxes protectionnistes ne servent à rien, qu’elles n’atteignent jamais leur objectif et qu’elles ne font qu’accorder des rentes de situation à des entreprises mal gérées ou obsolètes. Ce n’est pas le cas. Ce pour quoi il a été opté, c’est la suspicion : le mot n’est plus défini objectivement ; il devient suspect et la chose qu’il désigne est « diabolisée » ou « stigmatisée ».

 

 

22 septembre 2010

Savent-ils compter ?

 

 

            En 1981, Mitterrand a accordé une cinquième semaine de congés payés (soit 40 h) et a fait réduire à 39 h la durée légale de la semaine de travail - soit, si l’on compte 47 semaines de travail dans l’année, 47 h de travail en moins. Si l’on ajoute le 8 mai, déclaré férié, cela a mis à la charge des entreprises, mais des seules entreprises française ou établies en France : 40 h + 47 h + 8 h = 95 h. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Pour faire face à ces charges nouvelles, les entreprises ont ou bien fermé les usines en France et les ont reconstruites à l’étranger, ou bien acheté des machines et des robots pour remplacer les ouvriers. En l’espace de quinze ans, le nombre de chômeurs a triplé, malgré l’abaissement à 60 ans de l’âge de la retraite, le recours systématique aux départs en pré retraite, le recrutement massif de fonctionnaires en surnombre, les TUC et CES et autres faux emplois de « solidarité » larmoyante. Pendant la même période, on estime que quelque deux millions de jeunes Français ont dû s’exiler pour ne pas être condamnés à la mendicité. Dans l’histoire de France, Louis XIV et Mme de Maintenon sont honnis, parce que la révocation de l’Edit de Nantes a provoqué l’exil de deux cent à trois cent mille Protestants. Que diront nos descendants de Mitterrand, Mauroy, Jospin, Fabius, etc. qui ont condamné à l’exil dix fois plus de Français ?

En 1997, alors que les entreprises recommençaient à créer des emplois, Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes socialos gauchistes ont cru qu’ils devaient renouveler les expériences suicidaires de 1981 et se sont mis à favoriser à nouveau les salariés marocains, polonais, mexicains, etc. au détriment des salariés français. Sont-ils trop stupides pour tirer les leçons des débâcles du passé ou bien haïssent-ils les Français au point de leur préférer en toute circonstance les étrangers ? Les 35 heures, outre qu’elles ont coûté en année pleine près de cent milliards de francs au budget de l’Etat, qui alourdissent la dette, qu’un jour, il faudra que nos enfants paient, coûtent aux entreprises 4 heures pendant 47 semaines, soit 188 heures, par an et par salarié, soit le double des décisions de 1981. 188 h équivalent à cinq semaines de congé supplémentaires, qui s’ajoutent à celles qui existent déjà. Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes ont déclaré la guerre aux entreprises françaises, et aux seules entreprises françaises. S’ils avaient voulu qu’elles s’installent toutes à l’étranger, ils ne s’y seraient pas pris autrement. En attendant, les salariés français paient la facture. Elle est lourde et se présente sous la forme de plans de restructuration, de suppressions massives d’emplois, de fermetures d’usines, de transferts d’activités à l’étranger, de délocalisations à l’infini. Même les services sont touchés, même les activités d’ingénierie et de marketing.

Cela n’est pas terminé. Ce qui fait plaisir quand on écoute les socialistes, communistes, gauchistes, écologistes, etc. c’est qu’ils ne savent pas compter. Entendons-nous bien : ils comptent, et très bien, sans jamais se tromper, sinon à leur avantage, leur propre argent, leurs propres biens, leurs propres sources de revenus, etc. Quand leur intérêt personnel est en jeu, ils comptent juste. Mitterrand n’a pas pris sa retraite à 60 ans ; il a continué à travailler jusqu’à 76 ans ou plus ; Mauroy a 82 ans, il est toujours en activité ; Rocard a 80 ans, il est gâteux, mais il n’a pas pris sa retraite, etc. Si Aubry n’avait travaillé que 35 heures par semaine, elle n’aurait jamais intégré l’ENA, elle n’aurait jamais été députée, jamais été ministre, jamais été maire, jamais été premier secrétaire du PS.

Mais, quand l’argent est public, les comptes justes soudain se dissipent. Avec Aubry, la retraite à 35 heures est sans doute pour bientôt.

 

La politique des socialistes et autres gauchistes se ramène au slogan « prolétaires de tous les pays, unissez-vous et prospérez », à condition d’y ajouter « sur le dos des salariés français » ou encore « faites ce que je vous dis de faire, ne faites surtout pas ce que je fais ». Se tiendraient-ils pour de très mauvais exemples ?

 

11:21 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, société, france

20 septembre 2010

Monument

 

 

 

En latin, monumentum, dérivé du verbe monere (au sens de « faire se souvenir » et de « faire penser ») et auquel est emprunté monument (première attestation à la fin du Xe siècle), a pour sens « tout ce qui rappelle le souvenir de quelqu’un, spécialement le souvenir d’un mort ». Le mot désigne un monument commémoratif, un monument funéraire ou un tombeau, mais aussi un document écrit, une marque, un signe de reconnaissance. En français, il a le sens latin de « tombeau ». C’est, selon Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, 1881-1902) un « ouvrage d’architecture ou de sculpture édifié pour transmettre à la postérité le souvenir de quelque personnage illustre ou de quelque événement considérable » ou un « tombeau », comme dans ces exemples : « L’ont enfoui à grand honneur ; li cors fut mis el dans le) monument » ; « Beleem et le patriarche firent découvrir le monument dessus le sépulcre qui tout était couvert d’argent ».

Ce sens se maintient dans la langue du XVIIe siècle, comme l’assurent Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680 : « Ce mot pour dire tombeau est poétique ou de la prose sublime »), Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « monument signifie encore le tombeau, et particulièrement en poésie », comme dans ces exemples : « Le corps du Sauveur fut mis dans un monument tout neuf » ; « tous les anciens conquérants sont dans le monument »), les académiciens de la première à la neuvième édition du DAF (1694 : « il se prend aussi pour tombeau, mais en ce sens, il n’a guère d’usage dans le discours ordinaire » ; aujourd’hui : « Spécialement, monument funéraire ou, absolument et vieilli, monument, tombeau »), les encyclopédistes (1751-64 : « Ce mot signifie en particulier un tombeau »), Littré (DLF, 1863-77 : « dans le style élevé, tombeau »), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieux, sépulture »).   

Le sens « ouvrage d’architecture ou de sculpture qui transmet un souvenir à la postérité » apparaît en 1636. Furetière (1690) en rend compte : « Témoignage qui nous reste de quelque grande puissance ou grandeur des siècles passés » (« les Pyramides d’Egypte, le Colisée sont de beaux monuments de la grandeur des Rois d’Egypte, de la République romaine »), ainsi que les académiciens (1694) : « Marque publique qu’on laisse à la postérité pour conserver la mémoire de quelque personne illustre ou de quelque action célèbre ». C’est le sens qui y est donné dans L’Encyclopédie (1751-64) : « (Arts) on appelle monument tout ouvrage d’architecture et de sculpture, fait pour conserver la mémoire des hommes illustres, ou des grands événements, comme un mausolée, une pyramide, un arc de triomphe, et autres semblables ». L’auteur de l’article en esquisse même une histoire : « Les premiers monuments que les hommes aient érigés n’étaient autre chose que des pierres entassées, tantôt dans une campagne, pour conserver le souvenir d’une victoire, tantôt sur une sépulture pour honorer un particulier. Ensuite l’industrie a ajouté insensiblement à ces constructions grossières, et l’ouvrier est enfin parvenu quelquefois à se rendre lui-même plus illustre par la beauté de son ouvrage, que le fait ou la personne dont il travaillait à célébrer la mémoire. La ville d’Athènes était si féconde en monuments historiques que partout où l’on passait, dit Cicéron, on marchait sur l’Histoire ». De cela, il conclut ceci : « mais toutes ces choses ont péri ; quelque nombreux et quelque somptueux que soient les monuments élevés par la main des hommes, ils n’ont pas plus de privilège que les villes entières qui se convertissent en ruines et en solitudes ».

Dans L’Encyclopédie toujours (op. cit.), le chevalier de Jaucourt étudie le sens des trois mots, sépulcre, sépulture, monument, propres à l’Antiquité romaine, afin d’établir ce qui les distingue : « Il y a de la différence, écrit-il, entre ces trois mots, considérés dans leur signification propre. Sépulcre marque en général tout lieu de sépulture… Le mot sépulture désigne non seulement tout lieu où les corps sont ensevelis, mais même les cérémonies de l’ensevelissement. Quant au sépulcre, il n’était réputé ni nécessaire, ni utile ; achetait un sépulcre qui voulait, car il ne consistait qu’en une masse de maçonnerie faite au-dessus, ou au-devant de la sépulture… A considérer ensuite les mots sépulcre et monument, il y a cette différence, que le monument indique toute sorte d’édifice pour transmettre à la postérité la mémoire de quelque chose (…) Que si dans ce monument on met le corps d’un homme mort, de simple monument qu’il était, il devient vrai sépulcre, tombeau et se revêt de la nature des lieux saints et religieux… »

Peu à peu, le sens de « tombeau » vieillit et s’efface et, à sa place, émerge un sens moderne qui est relevé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1835, et aussi en 1879, en 1932-35 et dans la neuvième édition) : « Il se dit aussi de certains édifices publics ou particuliers, qui imposent par leur grandeur ou par leur ancienneté » (les monuments d’une ville ; les monuments publics ; les anciens monuments ; les monuments de l’antiquité, du moyen âge ; la ville de Rome est remplie de monuments anciens et modernes ; la Bourse de Paris est un beau monument). Ce dernier exemple est révélateur : le lien que l’édifice nommé monument entretenait avec la mémoire collective ou le souvenir des grands hommes se distend et finit par disparaître. La Bourse de Paris est certes un bel édifice, mais elle n’a pas été érigée en souvenir d’un événement fondateur et jugé important, ni en souvenir d’un grand homme, mais simplement pour faciliter les ventes et les achats de titres. Ce sens prend de plus en plus d’importance. Littré (DLF, 1863-77) le glose ainsi : « En général, édifices imposants par leur grandeur, leur beauté, leur ancienneté » et « par extension, statues, bas-reliefs, colonnes, etc. qui proviennent de l’antiquité ». C’était la mort ou le souvenir qui faisait d’un édifice un monument ; ce n’est plus que son architecture.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), à l’article monument, le classement des sens conserve l’ordre dans lequel ceux-ci sont apparus, du moins depuis le XVIIe siècle : d’abord « l’ouvrage d’architecture ou de sculpture édifié pour transmettre à la postérité le souvenir d’une personne ou d’un événement » (en particulier, monument aux morts : « édifice élevé par une communauté à la mémoire d’un ensemble de personnes appartenant à celle-ci et qui ont été victimes de la guerre ou d’une catastrophe »), puis « l’édifice imposant par sa taille et remarquable par son intérêt historique ou esthétique, par sa valeur religieuse ou symbolique », mais le second sens est illustré par de plus nombreux exemples que le premier : monument mégalithique, préhistorique ; monument historique ; monument public, etc. Même les réalités qui ne sont pas dues au travail des hommes sont qualifiées de monuments : les monuments de la nature ; monuments naturels, « paysages dont la conservation ou la préservation présente, du point de vue artistique, historique, scientifique ou pittoresque, un intérêt général ». Par extension, monument désigne même des personnes grosses ou d’énormes objets, ce qui est aussi une manière de rabaisser tout ce qui préside à la volonté des hommes de conserver quelque trace du passé, au point que, dans la langue familière, le groupe un monument suivi d’un complément (monument d’ignorance, monument d’horreur, monument de bêtise) désigne par dérision des personnes ou des choses en qui se cristallise une qualité donnée : Cet individu est un monument de prétention ; ce livre est un monument d'ennui.

Jadis nos ancêtres étaient capables d’exprimer leur reconnaissance ou leur gratitude en érigeant des édifices en l’honneur d’un grand homme ou pour se souvenir d’un événement qui les avait marqués. Il semble que tout cela soit fini ou à l’agonie. La modernité n’a que faire de la mémoire ou de l’histoire. Elle ne dit « merci » à personne. Elle est imbue d’elle-même et se vautre dans le ressentiment. Il suffit qu’elle fasse dans la démesure (l’hubris des Grecs) pour que ses œuvres soient qualifiées de monuments. Ce qui lui importe, c’est elle-même. Elle est son monument. A monument, les habiles ajouteraient sans doute de bêtise.

 

 

19 septembre 2010

Lien

 

Le lien est l’alpha et l’oméga de la sociologie – non pas la sociologie qui se contente d’observer ce qui est et de le décrire, mais la sociologie engagée et militante : en bref, quasiment toute la sociologie et autres sciences sociales, qui regroupent les gros consciencieux du social. Ah, ce lien social, ce fameux, ce célèbre, ce si souvent répété à l’envi lien social, ce miraculeux lien social, etc. il est censé tout résoudre ! Voilà pourquoi, nous serinent les spécialistes du lien, id est les gros consciencieux du social, il faut mettre ou faire du lien partout où il n’y en a plus et où il n’y en a jamais eu et partout où le lien social est rompu, le restaurer (comme l’Ancien Régime ?), pour que s’épanouisse le vivre ensemble et que ceux qui n’acceptent dans leurs « cités » que des vrais croyants de race pure fassent semblant d’être un peu, un tout petit peu, un chouïa tolérants : en bref que ces barbares mal embouchés accèdent enfin à l’humanité.

Le lien a la propriété magique de transformer une citrouille en carrosse ou des mouroirs en lieux de vie ou le racisme en humanisme. Ce lien-là est connu des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Dans l’ordre des rapports humaines, ce qui unit deux ou plusieurs personnes (ou groupes de personnes), établit entre elles des relations d’ordre social, moral, affectif par exemple ; les relations ainsi constituées » (les liens de la société, les liens humains, lien juridique, légal, de droit, lien politique, national, fédéral, féodal, lien social), mais dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la neuvième édition, de 1694 à aujourd’hui, le lien est ramené au seul attachement ou union entre les personnes, comme dans le mariage : « Tout ce qui attache et unit les personnes ensemble » (1694 : le lien de mariage, le lien conjugal, lien d’intérêt, lien d’amitié, les liens du sang et de la nature) ; « figurément, tout ce qui attache et unit les personnes ou les choses ensemble » (1932-35 : le lien du mariage est un lien sacré, un lien indissoluble ; lien d'intérêt ; lien d'amitié ; le lien de la reconnaissance ; les liens du sang ; je lui suis attaché par les liens les plus forts, les plus étroits ; resserrer les liens, relâcher les liens qui unissent deux personnes ; ce brave homme a été le lien, a servi de lien entre nous ; le lien qui rattache les diverses parties de cet ouvrage est bien mince ; je n’aperçois aucun lien entre ces événements, entre ces idées) et « il se dit particulièrement de la dépendance dans laquelle une femme tient un homme en dehors du mariage » (il a rompu ses liens ; des liens honteux).

Le sens social s’est développé à partir d’un sens propre qui est exposé par tous les auteurs de dictionnaires, Richelet, Dictionnaire français des morts et des choses (1680) : « Ce avec quoi on lie quelque chose » ; Furetière, Dictionnaire universel (1690) : « Ce qui joint ensemble, attache et unit des choses ensemble » et « lien se dit aussi des chaînes, des menottes et autres fers avec quoi on attache les captifs, les galériens et les prisonniers » (les pauvres esclaves d’Alger sont chargés de liens, languissent dans les liens) ; les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835) : « Lien se dit aussi de la corde ou chaîne dont un prisonnier est attaché » et « il se prend figurément et poétiquement pour esclavage » ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « la corde ou chaîne dont un prisonnier est attaché ». 

Ainsi, ce fameux lien est, au propre, la laisse à laquelle un chien est attaché ou la chaîne qui ligote un prisonnier ou un esclave. Voilà le beau lien dont se rengorgent les gros consciencieux du social. Leur idéal, c’est les individus attachés les uns aux autres comme autrefois les forçats marchant vers le bagne l’étaient à la chaîne.

Continuant le nom latin ligamen, lien est attesté au début du XIIe siècle dans le Psautier d’Oxford : « Rompons leurs liens ». Le contexte est religieux. C’est l’adaptation d’un verset des Psaumes, « diripuisti mea vincula » : tu as arraché mes liens, chante le fidèle en s’adressant à son Dieu. Autrement dit, la plus ancienne des morales de France chante la nécessité de rompre les liens pour devenir libre. C’est ce que modulaient naguère encore nos ancêtres à l’église. Désormais, l’horizon n’est plus celui des liens rompus, mais des liens renoués, solides, serrés très fort. En bref, ce à quoi aspirent les gros consciencieux du social, c’est, avec leur lien, un destin d’esclaves.

17 septembre 2010

Jeûne et jeûnes de toute sorte




Ce nom, qui dérive du verbe jeûner, est attesté au début du XIIe siècle comme propre à la religion chrétienne. C’est une « abstinence commandée par l’Eglise », selon Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses). Elle ne porte pas sur toute nourriture, mais sur la viande ; c’est « un espace de temps pendant lequel la Religion nous défend de manger de certaines choses et à certaines heures » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel). « Le vrai jeûne consiste à ne faire qu’un repas par jour en vingt-quatre heures » (Ibid.). Les auteurs de dictionnaires anciens confirment cette définition : « (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798) Abstinence de viande, en ne faisant qu’un repas dans la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ».

A partir de la sixième édition du DAF (1835), ce qui prime, c’est le sens général du mot jeûne, cité en premier : « Pratique religieuse, acte de dévotion, qui consiste à s’abstenir d’aliments par esprit de mortification ». Dès lors, le mot peut s’appliquer à toute sorte de pratique alimentaire, médicale, diététique ou autre, le sens propre aux chrétiens et aux catholiques (« le jeûne des catholiques (…) consiste à s'abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ») n’étant cité qu’en second et même, chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en troisième et dernière position dans l’article consacré à ce mot : « Abstinence d’aliments » (un trop long jeûne est nuisible à l’estomac) ; « Particulièrement, pratique religieuse, acte de dévotion qui consiste à s’abstenir d’aliments par mortification » (sont cités en exemple tous les jeûnes possibles) ; « Le jeûne des catholiques, qui consiste à s'abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ». En 1879, 1932-35 et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), les académiciens reprennent cet ordre, faisant de fait du jeûne chrétien, le premier qui ait été désigné par le mot jeûne et longtemps le seul, un sens particulier, inclus avec le sens général d’abstinence d’aliments dans une relation de partie à tout et même de sous-partie à partie et à tout, si l’on tient de l’extension de l’abstinence d’aliments (pour quelque raison que ce soit : diététique, médicale ou autre) à la dévotion : « Abstention totale d’aliments » ; « Pratique religieuse, qui consiste à s’abstenir d’aliments par esprit de mortification » ; « Jeûne des catholiques, qui consiste à s’abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1832-35). Il en est ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Privation partielle ou totale (à l’exception, le plus souvent, d’eau), forcée ou non, de toute alimentation pendant un certain temps » ; « Acte de dévotion consistant à s’abstenir d’aliments dans un esprit de mortification et de pénitence » ; « (Religion catholique) Pratique religieuse consistant à ne faire qu’un seul repas important par jour dans lequel on s’abstient le plus souvent de viande, à certaines périodes fixées par le calendrier liturgique » ; « Au figuré, abstinence ou privation physique, morale ou intellectuelle ».

Il est légitime, au vu de ces définitions, de s’interroger sur le prétendu jeûne du mois lunaire de ramadan. D’abstinence de nourriture ou de viande, il n’y a pas ; de modération, encore moins. Pendant ce mois-là, les musulmans mangent plus que pendant les autres mois ; mangent, que dis-je ?, bâfrent. C’est digne de La Grande Bouffe, ce film totalement oublié aujourd’hui qui a fait ricaner grassement les soi-disant rebelles des années 1970 (c’est-à-dire les bien pensants d’aujourd’hui). Tout l’atteste, ne serait-ce que l’augmentation du chiffre d’affaires des commerces implantés dans les quartiers islamiques et la croissance colossale des importations de nourritures (viandes, miel, sucre, blé, farine, etc.) dans les pays arabes et musulmans. Il n’y a pas de jeûne, simplement une inversion des repas. Pendant un mois, ils ne sont plus pris le jour, mais la nuit. Le beau jeûne que voilà, la belle épreuve aussi ! Le résultat est que ce beau mot des chrétiens et catholiques sert, à force de manipulations sémantiques, à désigner le contraire de ce qu’il signifie : non plus la modération de nourriture, mais les grandes bâfreries.

15 septembre 2010

Déportations

 

 

Ce nom, emprunté du latin deportatio (« transport », puis « exil »), est attesté au début du XVIe siècle au sens de « bannissement ». Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « C’était dans l’ancienne Rome un bannissement perpétuel, avec interdiction du feu et de l’eau » (comprendre le banni ne pouvait pas vivre près d’une source ni faire de feu »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) le définit comme un châtiment (« Action de transporter des criminels dans un autre pays »), précisant que « ce mot se dit, non de ceux qui transportent, mais de ceux qui sont transportés », comme dans l’exemple « on vida les prisons d’Espagne pour peupler la colonie et les Juges furent autorisés à condamner à la déportation ». Féraud conteste la réduction de ce terme à la seule Rome antique : « L’Académie ne le dit que de l’ancienne Rome ; mais on peut l’appliquer, en certains cas, aux peuples modernes », ce dont conviennent les académiciens en 1798 (DAF : « Ce mot, qui signifiait, chez les anciens Romains, un bannissement dans un lieu déterminé, a été pris quelquefois en France dans la même acception, et quelquefois pour le simple bannissement hors du territoire François, sans désignation de lieu »). Le sens en est clair. La déportation est une peine, prononcée par un tribunal, qui consiste à éloigner du territoire national tel ou tel criminel. Il en est ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Peine afflictive et infamante qui consiste à être transporté hors du territoire national dans un lieu déterminé par l’État » ; chez Littré (DLF, 1863-77) : « Aujourd’hui, peine qui consiste à exiler quelqu’un dans un lieu déterminé, et, plus spécialement, à lui faire subir sa détention hors du territoire français » ; dans le DAF (1932-35, huitième édition) : « Peine afflictive et infamante qui consiste en une résidence forcée sur un point déterminé en dehors du territoire continental » (alors des condamnés étaient déportés en Algérie, en Nouvelle Calédonie ou en Guyane)…  

Certes, lors de la seconde guerre mondiale, le mot a pris un sens étendu, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française : « par extension, internement politique dans un camp de concentration situé loin de la résidence de la victime ». La tragédie de la déportation pendant ces années-là (« transfert et internement dans un camp de concentration ou d’extermination ; la déportation en Sibérie ; la déportation fut systématiquement pratiquée par les nazis ; mourir en déportation ; revenir de déportation ») est distinguée dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) des emplois antérieurs : « anciennement, peine perpétuelle, afflictive et infamante, qui consistait en une résidence forcée dans un lieu déterminé en dehors du territoire continental » et « transfert de certaines catégories de la population d’un pays hors de leur patrie ».

En aucun cas, le retour de ces citoyens roumains dits Roms dans leur pays n’est une déportation. Ils rentrent dans leur patrie et la France les rémunère pour cela ; ils ne sont pas condamnés par la justice roumaine à vivre à l’étranger. Nommer déportations ces faits est une de ces impropriétés volontaires qui fleurissent pendant les guerres. On fait la guerre avec les mots avant de tuer vraiment avec des armes. C’est surtout une injure faire à la mémoire des millions de martyrs qui ont été déportés pendant ce siècle des ténèbres qu’a été le XXe siècle, qu’ils aient été juifs, résistants, dissidents, moujiks, Russes, Polonais, Baltes, Tchétchènes, Ukrainiens, popes, chrétiens, etc. ; et indirectement, du négationnisme. Car, si se faire rapatrier aux frais d’un Etat démocratique, c’est de la déportation, il n’y a plus de raison de se lamenter sur le sort des millions de victimes des déportations du XXe siècle. Il est vrai que ceux qui n’ont que le mot déportation à la bouche sont les camarades de ceux qui ont déporté en masse en URSS ou en Chine ou ailleurs et qu’en accusant la France de déporter les Roms, ils font oublier les millions de déportations qu’ont ordonnées leurs chers camarades. Quant à Mme Reding, commissaire politique, son cas n’est guère différent. Voilà 21 ans qu’elle bâfre au grand râtelier de l’UE, laquelle n’est pas différente de l’URSS. La bonne nouvelle qu’elle annonce, c’est que son pays, le Luxembourg, est prêt à accueillir, loger, nourrir, soigner, éduquer, former, employer les six millions de Roms qui vivent encore en Roumanie et en Bulgarie et que la France ne sera plus le seul pays d’Europe à supporter ce fardeau.

13 septembre 2010

Grèves

 

 

 

Ce mot, qui continue le latin populaire grava, « gravier », est attesté dans ce sens au XIIe siècle. Selon La Curne de Sainte-Palaye, auteur au XVIIIe siècle d’un des premiers dictionnaires historiques de la langue française, le mot, entre le XIIe et le XVIe siècles, n’a que deux sens : « Rivage uni et sablonneux » (en concurrence avec grave) et, employé comme nom propre : « La Grève, place de Paris, sur le bord de la Seine, à côté de l’Hôtel de Ville » et où, parfois ou souvent, la justice faisait torture et exécuter les criminels. C’était aussi le lieu où les portefaix (les manœuvres portant des charges) en quête de besogne retrouvaient d’éventuels employeurs. Dans les dictionnaires anciens, ce sont les deux sens qui définissent grève : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

Barré est le premier lexicographe qui, en 1842, dans le Complément au DAF, note le sens moderne, lequel apparaît dans l’expression faire grève : « Faire grève se dit, parmi les ouvriers d’un chantier, pour se coaliser afin de refuser de travailler hors de certaines conditions ». Ce sens est attesté dans un rapport administratif de 1805 : « Les tailleurs de pierre ont décidé entre eux de faire, demain lundi, ce qu’ils appellent « grève » (c’est-à-dire de quitter l’ouvrage) pour demander de l’augmentation ». Ce sens vient du nom « de la place de Grève à Paris, au bord de la Seine (actuelle place de l'Hôtel de Ville), où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant l’embauche » (Trésor de la langue française, 1971-94). Littré (1863-77) explique comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, c’est « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage ». C’est ainsi que le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Les académiciens enregistrent ce sens en 1879 (DAF, septième édition), laissant percevoir, surtout dans les exemples qui illustrent ce sens, une sourde hostilité vis-à-vis de ces « coalitions » : « coalition des ouvriers d'un atelier, d'une profession, qui s'entendent pour cesser leur travail jusqu'à ce qu'ils aient obtenu une augmentation de salaire, ou certains autres avantages. Les grèves sont le fléau de l’industrie ».

Au XIXe siècle, les grèves sont des affaires d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés si des fonctionnaires avaient eu le front de se mettre en grève ou avaient tenté d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le mot grève, défini comme une « cessation du travail », et non plus comme une « coalition », reste propre aux ouvriers : « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

            Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève y est trine comme le Dieu des chrétiens : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument « progressiste », par l’entrée consacrée à la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition en deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes de très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où les grèves sont souvent rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut des lignes ennemies, surtout avec le sang des autres.

            Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite, la perfection est atteinte avec la fin du travail, comme si l’obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.

 

 

10 septembre 2010

Lumière des livres 31

 

 

Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil, Plon, 2002, traduit de l’italien.

 

            Dans La Rage et l’Orgueil, Oriana Fallaci amplifie un article assez long qu’elle a écrit dans les jours qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 et que le grand quotidien italien Corriere della Sera a eu le courage de publier. En France, les thèses d’Oriana Fallaci, journaliste et romancière, effraient les bien pensants. « Cachez ce livre que nous ne saurions voir », s’indignent-ils, « ne le lisez surtout pas ». Il a de quoi, à dire vrai, apeurer ceux que le courage et la vérité ont désertés. La forme est enragée. Oriana Fallaci a choisi d’écrire ce qu’elle nomme un « sermon », qui aurait été soporifique sans son exceptionnel talent d’écrivain grâce auquel elle rend vivante et agréable à lire sa « rage », qu’elle laisse exploser après l’avoir rentrée pendant près de trente ans, depuis que ses activités de journalistes l’ont amenée à côtoyer et à connaître les principaux « acteurs » du monde arabe et islamique : Arafat, Khedafi, Khomeiny, mollahs, imams, militants palestiniens, membres libanais du Hezbollah, etc. Le livre est une adresse aux Italiens, aux Européens et à tous les Occidentaux (désignés par un « tu » singulier), qu’elle juge, non sans raison, menacés dans leur vie, leur être, leur culture, leur identité, leurs valeurs démocratiques. Il tient de la harangue désespérée ou des prédictions catastrophiques de Cassandre que les Grecs refusaient d’écouter. Bien entendu, les cris de vierges effarouchées poussés par les tartufes doivent inciter chacun de nous à lire La Rage et l’Orgueil, à examiner les thèses qui y sont soutenues, éventuellement à en débattre, à comprendre ce qui y donne sens.

            Oriana Fallaci, qui, en 1944, âgée de 14 ans, s’est engagée dans l’armée italienne de Libération, est par sa famille (Florentins et Toscans, authentiques résistants) l’héritière de la résistance libérale au fascisme et au nazisme, qui trouve son inspiration idéologique dans le Risorgimento et les luttes menées par les Carbonieri de Garibaldi pour faire l’unité de l’Italie et en chasser les armées étrangères, dont les Autrichiens, qui occupaient le nord et le sud de la péninsule. Ses héros sont Cavour, Garibaldi, les opposants au fascisme, Churchill, De Gaulle et tous les Italiens qui se sont réfugiés aux Etats-Unis pour ne pas vivre sous la férule de Mussolini. C’est au nom de cette résistance passée qu’elle appelle les Italiens, les Européens, les Occidentaux à résister comme le fait avec courage le peuple américain à la menace que les musulmans font peser sur eux. Son « sermon » repose sur une triple prise de conscience et certitude. 1. L’islam est une religion de haine et de mort. 2. L’islam a déclaré la guerre à la civilisation occidentale. 3. Les musulmans, en émigrant massivement, en Europe mettent en œuvre ce programme.

Oriana Fallaci a été le témoin des principaux événements qui, depuis trente ans, ensanglantent le Proche Orient : guerre du Liban, main mise des mollahs sur l’Iran, délires terroristes des Libyens, des Syriens, des Palestiniens, guerre d’Afghanistan, arrivée massive d’imams en Italie, constitution de « bases » militaires en Italie (al qaida, en arabe, signifie « base » ou « QG »), etc. Elle analyse les discours, elle parle d’expérience des humiliations que subissent les femmes (parfois de leur plein gré) dans les pays arabes et musulmans, elle a connu la haine sans fin de l’islam pour la culture, la liberté, la dignité de l’homme et tient pour une blague le « dialogue » des cultures ou même l’éminente dignité ou égalité des cultures. Dans la culture islamique, dont elle connaît les réalités (les Mille et une nuits, la haine des femmes, l’algèbre et le zéro, que les Arabes se sont appropriés, en les « volant » aux mathématiciens de l’Inde ancienne), elle ne retient quasiment rien de positif qui puisse avoir une valeur universelle ou être admiré par l’humanité.

            En bref, ce livre n’est pas un brûlot haineux. C’est un appel au courage, à la lucidité, à la résistance – la vraie, la seule qui vaille – contre la barbarie.

 

08 septembre 2010

Lapidation

 

 

Le mot, emprunté au latin lapidatio, « action de jeter des pierres », est attesté au XIIIe siècle, où il est en concurrence avec lapidement, dérivé du verbe lapider, en particulier quand il s’agit évoquer la mort en martyr de Saint Etienne : "le lapidement de Saint Etienne".

Dans l’ancienne langue française, le mot est d’un emploi relativement rare. C’est la preuve que l’acte qui consiste à tuer autrui à coups de pierres, que ce soit pour des raisons religieuses ou comme sentence judiciaire ou pour tout autre raison, n’avait pas ou n’a pas eu d’existence en France. C’est aussi ce que l’on peut inférer d’une consultation des anciens dictionnaires : celui de Furetière (1690), où lapidation est défini ainsi : « mort ou blessure causée par des coups de pierres jetées par une multitude de peuple » et où ce sens est illustré par des exemples pris à l’Antiquité et au monde juif ancien : « Paul assista à la lapidation de saint Etienne ; la lapidation était ordinaire chez les Juifs ; on abandonnait les criminels au peuple, qui les assommait à coups de pierre » ; ou celui de l’Académie française : « (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) Supplice de ceux qu’on assommait à coups de pierre » (la lapidation de saint Etienne) ; « (1835, 1879) Action d’assommer quelqu’un à coups de pierres et supplice de ceux qu’on faisait mourir ainsi » (la lapidation de saint Étienne ; la lapidation était en usage chez les Juifs) ; « (1932-35) Action de lapider » (la lapidation de saint Étienne) ; « (neuvième édition, en cours de publication) Action de lapider ; supplice que subit une personne qu’on lapide » (Le Deutéronome vouait à la lapidation le blasphémateur, l’idolâtre, le devin, la femme adultère ; la lapidation de saint Étienne) ; ou le Trésor de la langue française (1971-94) : « Action de tuer quelqu’un à coups de pierres ; supplice de ceux que l’on fait mourir de cette façon ».

Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64) en font, à juste titre, un supplice disparu, mais qui était « fort usité parmi les Hébreux; les rabbins font un grand dénombrement des crimes soumis à cette peine. Ce sont en général tous ceux que la loi condamne au dernier supplice, sans exprimer le genre de la mort ; par exemple, l’inceste du fils avec la mère, ou de la mère avec son fils, ou du fils avec sa belle-mère, ou du père avec sa fille, ou de la fille avec son père, ou du père avec sa belle-fille, ou d’un homme qui viole une fille fiancée, ou de la fiancée qui consent à ce violement, ceux qui tombent dans le crime de sodomie ou de bestialité, les idolâtres, les blasphémateurs, les magiciens, les nécromanciens, les violateurs du sabbat, ceux qui offrent leurs enfants à Moloch, ceux qui portent les autres à l’idolâtrie, un fils rebelle à son père et condamné par les juges (…) ».

Autrement dit, dans cette aire de civilisation que l’on appelle Occident, la lapidation est un supplice qui n’a jamais eu cours et qui, en théorie, n’a pas cours ou n’a pas lieu d’être. Tout s’y oppose : la loi, la compassion, le respect d’autrui, l’horreur de la barbarie et le message du Christ. Pourtant, cela n’empêche pas que ce terme, horrible, non pas en soi, mais parce qu’il désigne des réalités de la dernière barbarie, soit employé dix fois, cent fois, mille fois, que dis-je : cent mille fois, par jour dans les medias et les conversations. C’est devenu un tube depuis trente ou quarante ans : lapider, lapidation, femmes lapidées, lapidateurs, etc. dès qu’il est question d’islam, la religion, ou d’Islam, la civilisation, cette grande « religion » « d’amour » et de « paix », sans que, jamais, la répétition à l’infini de ces mots et des actes qu’ils désignent n’amènent nos aimables commentateurs d’actualité, journaleux, médiaux, consciencieux du social, politiqueux, cultureux et socio-cultureux, à s’interroger sur l’islam et sur les réalités de l’islam : chut, silence dans les rangs, l’omerta est si assourdissante que l’on entend les mouches voler au-dessus des cadavres suppliciés en Iran, en Arabie, en Somalie, en Afghanistan, et ici ou là dans les bleds reculés de tel ou tel pays arabe. Le mot est dans toutes les bouches, à en donner la nausée ; la chose est taboue, et ceux qui l’approuvent (un milliard de musulmans ou plus) sont sanctifiés de sainte nitouche ou des touche pas à mon pote pourri, il est sacré.

Il y a plus. Le succès de lapidation est à sens unique. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Rousseau emploie lapidation, non seulement pour désigner un supplice barbare, mais pour nommer le « fait d’être attaqué à coups de pierres » : (1782, Les Rêveries du Promeneur solitaire) « C’est dans cette île que je me réfugiai, après la lapidation de Motiers ». Or, il ne se passe de jour, que dis-je ? d’heure, de minute, de seconde, en France, « patrie des droits de l’homme » (patrie, que dis-je ? matrice), sans que de malheureux flics, conducteurs d’autobus, pompiers, etc. qui sont aussi des hommes ou des femmes, comme n’importe quelle Sakineh iranienne, soient lapidés : attaqués à coups de pierres, les agresseurs ayant pris au préalable le soin de constituer une réserve de pierres, dont les dimensions et le poids sont parfaitement conformes à la loi islamique, ni trop petites, parce qu’elles ne feraient pas mal, ni trop grosses, parce qu’elles tueraient d’un coup, alors que le but est de tuer à petit feu le supplicié, de le faire souffrir le plus longtemps possible. Or, de ces lapidations, avérées, attestées, orthodoxes, conformes à la loi islamique, il n’est rendu compte nulle part dans les medias. Silence dans les rangs, on ne moufte pas mot, on fait dans son froc, au cas où… BHL ne montre pas ses seins à la télé pour si peu. Ou bien en use de beaux euphémismes : caillasser, caillassage, caillasseur… C’est qu’il faut que personne ne sache que l’on lapide en France et que les lapidateurs sont ceux qui, s’ils étaient restés dans leur pays, lapideraient en rigolant grassement les femmes dites adultères, les étrangers et bien entendu les juifs.

 

 

07 septembre 2010

Algèbre

 

 

Chacun a entendu la ritournelle : « les arabes ont inventé l’algèbre » ; « les arabes, en inventant l’algèbre, ont ensemencé dans un Occident barbare la connaissance, la science, la raison » ; « les arabes sont nos maîtres à tous » ; « les arabes über alles » ; ou encore, selon la nazie Undke, « le soleil d’Allah brille sur l’Occident », etc. Serinée depuis des décennies, elle est gobée d’un coup. Or, il suffit d’un bref examen pour dissiper les brumes de la propagande. 

Le sens du mot – ou plutôt son référent, ce qu’il désigne – ne soulève pas de difficultés pour nous, aujourd’hui. Il n’en a pas toujours été ainsi dans les siècles antérieurs. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) a quelques difficultés à se représenter ce qu’est l’algèbre : « (elle) considère les grandeurs et s’applique aux nombres, aux lignes, aux figures, aux poids, et aux vitesses des mouvements tant en général qu’en particulier, en faisant abstraction de toutes matières : de sorte qu’on la pourrait appeler géométrie métaphysique (…) ». Pour illustrer cette définition, il énumère les signes (ou « notes ») de l’algèbre : « + signifie plus : ainsi 9 + 3 veut dire, 9 plus 3 ; - signifie moins : ainsi 14 - 2 veut dire, 14 moins 2 ; = est la note de l’égalité : ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus trois est égal à quatorze moins deux ; : : ces quatre points entre deux termes devant et deux termes après marquent que les quatre termes sont en proportion géométrique : ainsi 6.2 : : 12.4. veut dire : comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre ; ces deux points : au milieu marquent la proportion arithmétique entre ces nombres : ainsi 7.3 : 13.9. veut dire : 7 surpasse 3, comme 13 surpasse 9 ; deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres : ainsi bd est le produit de deux nombres, comme 2 et 4, dont le premier s’appelle b et l’autre d ». « On ne se sert plus guère que de l’algèbre spécieuse », précisent les académiciens en 1718. Il semble que Furetière en soit resté à l’algèbre numérique, si bien que l’on se demande si les exemples illustrent vraiment ce qui a été défini. Ils sont même si simples qu’ils rendent incompréhensible l’emploi figuré du mot : « on dit figurément, quand quelqu’un n’entend rien à quelque chose qu’il lit ou qu’il écoute, que c’est de l’algèbre pour lui ». En effet, il faut être bouché à l’émeri pour ne rien entendre à 2 + 2 = 4. La définition de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) est poussive. L’algèbre est une « espèce d’arithmétique universelle qui considère le plus et le moins en tout genre, et qui se sert des lettres de l’alphabet et d’autres signes au lieu des chiffres ordinaires ». De toute évidence, les académiciens d’alors n’en étaient guère familiers. Trois siècles plus tard, il semble qu’elle ait été apprivoisée : (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) : « branche des mathématiques dans laquelle, les grandeurs et les nombres étant représentés par des lettres, les problèmes sont résolus par des formules », et Trésor de la langue française (1971-94) : « branche des mathématiques ayant pour objet de simplifier et de résoudre au moyen de formules des problèmes où les grandeurs sont représentées par des symboles, et d’en généraliser les résultats ».

 

Le mot, attesté à la fin du XIVe siècle, est emprunté du latin médiéval, algebra, formé au XIIe siècle par un érudit lombard, Gerardo de Cremona (1114-1187), qui a résidé à Tolède pour traduire en latin des ouvrages de savants arabes, dont un traité d’Al Khawarizmi, publié en 825 : ilm al djabr wa al muqabala, mot à mot « science des réductions et des comparaisons », al djabr étant dérivé du verbe DJBR, qui a pour sens « réduire ». Le mot, emprunté du latin, est d’origine arabe. Les auteurs de dictionnaires en conviennent, Ménage (1613-1692), le premier dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) : « Algebra vient de l’arabe Algiabarat, de la racine giabara qui signifie reparauit, roborauit, concinnauit, refecit, parce que l’algèbre est la perfection, et comme la réparation de l’arithmétique, laquelle les arabes appellent Altaksir, fraction ». L’explication est peut-être confuse, mais elle est exacte pour ce qui est de l’étymologie. Furetière la reprend (« Ménage dérive ce mot de l’arabe Algebra (en fait du latin), qui signifie le rétablissement d’un os rompu, de la racine giabara, supposant que la principale partie de l’algèbre est la considération des nombres rompus (…) »), de même que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694), d’Alembert (article algèbre de L’Encyclopédie, 1751-64), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « de l’arabe al, le, et djebr, réunion de plusieurs parties séparées ; en mathématiques, réduction des parties au tout ou des fractions à l’intégralité, de djabara, il a relié, consolidé, réuni » ; « les Arabes ont désigné l’algèbre par les deux mots algebra et almuchabala, qui veulent dire restauration et opposition et se rapportent assez bien aux deux opérations les plus fréquentes dans l’emploi des équations, savoir l’addition d’une même quantité ou la soustraction d’une même quantité aux deux membres d’une équation ») ; les rédacteurs du Trésor de la langue française (qui précisent que c’est le mot du latin médiéval qui est emprunté de l’arabe) et les académiciens (neuvième édition : « emprunté, par l’intermédiaire du latin médiéval, de l’arabe aldjabr, « contrainte », « réduction (de l’arithmétique à une forme plus parfaite) »).

 

Le fait que le mot soit emprunté à l’arabe, par le biais de la traduction d’un traité de 825 en latin médiéval, ne prouve pas l’antériorité de la chose. Gerardo de Cremona s’est contenté, par paresse ou parce qu’il ne parvenait pas à le traduire, de latiniser le mot al djebr ; mais de l’impuissance d’un traducteur, on ne peut rien inférer de la naissance ou de l’origine de l’algèbre. Dès le XVIIe siècle, les auteurs de dictionnaires se sont bien gardés de faire ce saut aventuré. Furetière, le premier, note en 1690 : « Scriverius en attribue l’invention à Diophante, auteur grec, dont Regiomontanus a recueilli treize livres, qui ont été commentés par Gaspard Bachet, Sieur de Meziriac, de l’Académie française ». Diophante, qui était sans doute originaire de Babylone,  vivait dans l’Alexandrie hellène du IIIe siècle de notre ère, laquelle était alors intégrée à l’Empire romain, tandis que les arabes conduisaient leurs troupeaux de chameaux d’oasis en oasis et avaient d’autres préoccupations que de fonder une science mathématique. D’Alembert (L’Encyclopédie, 1751-64) en établit une généalogie plus précise : « Quant à l’origine de cet art, nous n’avons rien de fort clair là-dessus : on en attribue ordinairement l’invention à Diophante, auteur grec, qui en écrivit treize livres, quoiqu’il n’en reste que six (…) On croit que cet art a été fort cultivé par les arabes : on dit même que les arabes l’avaient reçu des Perses et les Perses des Indiens. On ajoute que les arabes l’apportèrent en Espagne, d’où, suivant l’opinion de quelques-uns, il passa en Angleterre avant que Diophante y fût connu ». Autrement dit, c’est par ignorance que les Occidentaux, un temps, ont placé l’origine de l’algèbre chez un auteur arabe. Littré (1863-77) dévoile, sans le vouloir, la fausseté de cette origine : « algèbre littérale, algèbre qui emploie les lettres de l’alphabet, ainsi nommée pour la distinguer de l’algèbre des arabes et des écrivains de la Renaissance, qui n’employaient que des nombres ». Et Littré de citer le nom de l’inventeur de l’algèbre littérale ou spécieuse, la véritable algèbre, François Viète (1540-1603) : « Viète, écrit-il, est l’inventeur de l’algèbre littérale ». Les anciens lexicographes le citent aussi, Corneille (1694 : « M. Viète, qui vivait encore du temps du cardinal de Richelieu, est l’inventeur de l’algèbre spécieuse. Le fameux Descartes a dit que par le moyen de cette dernière, il pouvait résoudre tout problème proposé, pourvu qu’il pût être résolu ») et surtout d’Alembert, pour qui Viète a effectué sept découvertes importantes : « la première, c’est d’avoir introduit dans les calculs les lettres de l’alphabet pour désigner même les quantités connues ; la seconde, c’est d’avoir imaginé presque toutes les transformations des équations, aussi bien que les différents usages qu’on en peut faire pour rendre plus simples les équations proposées ; la troisième, c’est la méthode qu’il a donnée pour reconnaître par la comparaison de deux équations, qui ne différeraient que par les signes, quel rapport il y a entre chacun des coefficients qui leur sont communs et les racines de l’une et de l’autre ; la quatrième, c’est l’usage qu’il fait des découvertes précédentes pour résoudre généralement les équations du quatrième degré, et même celles du troisième ; la cinquième, c’est la formation des équations composées par leurs racines simples, lorsqu’elles sont toutes positives, ou la détermination de toutes les parties de chacun des coefficients de ces équations ; la sixième et la plus considérable, c’est la résolution numérique des équations, à l’imitation des extractions de racines numériques, matière qui fait elle seule l’objet d’un livre tout entier ; enfin on peut prendre pour une septième découverte ce que Viète a enseigné de la méthode pour construire géométriquement les équations ». Les arabes n’ont eu aucune part à l’élaboration de cette algèbre-là, sinon le nom qui lui a été donné.  

Il faut vraiment que les idéologues et autres consciencieux du social du CNRS et de l’EHESS soient épris des arabes ou aient abandonné tout sens commun pour qu’ils fassent de ces peuples les inventeurs de tout ce qui est sur la terre, de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les techniques, sauf de la Bêtise.

 

 

 

06 septembre 2010

Dégoiser

 

 

            Dérivé de gosier, ce verbe est attesté au XIIIe siècle au sens de « chanter » en parlant des seuls oiseaux. Au XIVe siècle, il s’étend aux humains et prend son sens moderne : « parler, dire, débiter rapidement », sens qui élimine peu à peu le sens propre, comme le remarquent Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « ce mot se dit proprement des oiseaux, mais il ne se dit guère au propre (…) Dans le burlesque, (il) signifie chanter », et les académiciens : 1694, 1762 « Il ne se dit proprement que du chant des oiseaux, mais en ce sens il n’est plus guère en usage. Dans le figuré il signifie parler plus qu’il ne faut » (cette femme aime à dégoiser ; c’est un homme qui dégoise fort ; on lui a fait dégoiser tout ce qu’il savait) ; 1762, « il est familier ; on le dit dans le même sens d’un prisonnier dont on tire des vérités qu’il aurait de l’intérêt à cacher ; en ce sens il est neutre » (ce prisonnier a dégoisé ; on l’a fait dégoiser) ; « il est populaire : on dit encore cette femme aime à dégoiser pour dire qu’elle aime trop à parler ». Pour Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le verbe est sorti de l’usage, quand il signifie « chanter » en parlant des oiseaux : « Il s’est dit autrefois des oiseaux au propre : chanter », et il n’est plus en usage qu’au figuré, en parlant des humains, ce que confirment les académiciens en 1835 : « Il signifiait autrefois, en parlant des oiseaux, chanter, gazouiller. Il signifie figurément parler plus qu’il ne faut, et avec volubilité... Dans ce sens et dans les suivants, il est très familier ».

A l’opposé, Littré (Dictionnaire de la langue française (1872-77) ne relève pas le sens de « chanter, gazouiller, en parlant des oiseaux » comme désuet, citant Du Bellay : « Quand tout bois reverdit, et parmi les bocages / Les oiseaux bien chantants dégoisent leurs ramages ».

            A compter de 1932-35, ce sens propre aux oiseaux disparait des huitième et neuvième éditions du DAF, lequel ne retient que le sens figuré et familier : « Débiter plus de paroles qu'il ne faut et avec volubilité » (1932-35) et neuvième édition, en cours de publication : « Populaire et péjoratif, proférer avec abondance et volubilité des propos généralement peu pertinents ou peu agréables ; absolument, parler à tort et à travers », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent le sens de « chanter » comme vieux, même s’ils n’illustrent cet emploi d’aucun exemple pris chez des écrivains des XIXe et XXe siècles.

Le dégoisement quand il est le fait d'oiseaux est source de beauté ou de plaisir; quand il vient des humains, il suscite désagrément ou dégoût. La parole est sans doute le propre de l'homme, mais souvent les hommes bavards feraient mieux de se taire pour ne pas trop dégoiser. 

 

 

 

04 septembre 2010

Malvenue à Joseph

 

 

Réponse parodique à la Canadienne qui, dans Le Monde, écrit en français langue étrangère

 

 

 

Joseph, tu n’es pas le bienvenu en France. Quand tu es venu au monde, le visage de tes parents, de ta sœur et de tes deux frères s’est éclairé de bonheur ; tu as fait la joie de tes grands-parents et de quelques-uns de tes arrière grands-parents encore en vie. Tu es né Français de parents français ; tes parents sont nés Français de parents français ; tes grands-parents aussi, et ainsi de suite depuis la nuit des temps, c’est-à-dire depuis le début de l’histoire de France. Tes ancêtres étaient ouvriers agricoles ou métayers ou journaliers ou manœuvres ou tacherons ou soldats. Pendant un millénaire et demi, ils ont retourné la terre de France, embelli les paysages, débroussaillé, semé, planté, cueilli, récolté ; ou bien ils sont morts aux frontières pour faire de la France un havre de liberté dans un monde de servitude.

            Pourtant, tu n’y as plus d’avenir. Tu te prénommes Joseph, et non pas Jalil ; tu es chrétien, et non pas musulman ; tu es né Français de parents, grands-parents, arrière grands-parents français, et non pas, comme l’impose la norme parfaite et le voudrait la Canadienne qui écrit en français langue étrangère, de parents tunisiens, canadiens, bulgares, hollandais, etc. etc. etc. Il n’y a plus de terre sur cette terre pour des enfants comme toi, plus d’asile possible, plus d’exil, plus de repli, plus de havre. Un jour, tu seras humilié, parce que tu ne t’appelles pas Jalil ; ou battu à mort pour un regard ou parce que tu ne courbes pas l’échine, que tu ne baisses pas la tête, que tu ne rases pas les murs ; ou lapidé, parce que, pendant le mois de ramadan, qui n’existe pas dans ton calendrier, tu jeûnes la nuit et non la journée ; ratonné, parce que tu auras traversé par mégarde un quartier islamique ou une ville placée sous la coupe de l’islam et qui n’aura plus rien de française ; ou égorgé, parce que tu manges encore de la charcuterie.

Dans quinze ou vingt ans, tu seras livré aux barbares.

Pendant des siècles, tes ancêtres ont accueilli des étrangers qui ont trouvé en France dignité, prospérité, liberté. En échange de quoi, ils ont été remerciés par des effusions de gratitude infinie. Tu te satisferais d’indifférence polie. Mais au lieu d’un zeste de politesse, tu as droit à la haine. Sans cesse, tu es dénoncé. Ce qui t’est reproché, c’est d’être Français, c’est-à-dire d’être d’une sous-race, inférieure et sans valeur, et par tous les Jalil de la Canadienne. Les ancêtres de Jalil ont vécu comme des nababs grâce aux razzias ; ils ont prospéré de la vente des biens razziés, ces biens étant des hommes, des femmes, des enfants ; et c’est toi, dont les ancêtres étaient paysans, qui es accusé de descendre de trafiquants d’esclaves. En moins d’un siècle, les ancêtres de la Canadienne ont tué des centaines de milliers d’Algonquins, de Cris, de Hurons, de Mohicans, etc. à qui ils ont volé terres, paysages, maisons, droits de vivre. Ce que la Canadienne appelle de ses vœux, c’est la répétition en France des crimes commis au Canada : mépris de tous les autochtones et de tous les Joseph de France, nettoyage ethnique, extermination des indigènes, génocide des indiens, et cela avec l’aide des Tunisiens, de l’islam, des musulmans fous furieux.

Ton avenir, Joseph, est de devenir l’esclave des Jalils de la Canadienne. Je suis sûr que tu maudiras ceux qui t’ont condamné à cette existence d’humiliation.

 

 

15:57 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, france, société