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03 octobre 2010

Lumière des livres 32

 

 

Attention, chef d’oeuvre

 

A propos de Jean Clair, Malaise dans les musées, Café Voltaire, Flammarion, 2007.



 

Disons-le tout net : ce petit livre est un chef d’œuvre de lucidité, d’intelligence critique, de savoir maîtrisé, même d’érudition en matière d’art et d’histoire de l’art, et enfin, ce qui ne gâte rien, de bonheur d’écriture. Qui veut comprendre quelque chose a) à la crise de l’art en Occident, b) aux inquiétudes que l’on peut avoir pour ce qui est de la préservation du patrimoine de la France, c) aux dérives qui affectent les musées dans leur raison d’être et leurs missions, doit lire, relire et méditer ce livre de 140 pages, quitte à en faire un livre de chevet. 

La première des trois parties, dont il est composé, a pour titre la simonie. Jean Clair cite en note la définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « convention illicite par laquelle on reçoit une récompense temporelle, une rétribution pécuniaire pour quelque chose de saint ou de spirituel ». La définition du Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694 : « vente ou achat des choses saintes et sacrées, comme, sacrements, bénéfices, etc. » et œuvres d’art appartenant à la Nation, a-t-on envie d’ajouter) aurait été plus éclairante et elle convient mieux à ce qui fait l’objet de Malaise dans les musées que la définition, quelque peu alambiquée, de Littré. Cette première partie est une admirable réflexion sur l’art et sur les liens étroits que l’art entretient avec le christianisme, le sacré, le culte. Les Européens ont eu longtemps « le culte des images », ce qui ne signifie pas qu’ils aient idolâtré les images, comme les en accusent les iconoclastes ou les musulmans,  mais qu’ils ont célébré le culte à l’aide d’images ou qu’ils ont intégré l’art au culte, comme l’atteste le fait que, pendant de longs siècles, l’Eglise, non seulement ses princes, mais aussi ses plus humbles fidèles, a été le grand (et parfois le seul) commanditaire de ces œuvres d’art qui ornent encore les lieux de culte et qui sont conservées dans les musées. Le culte s’est longtemps confondu avec la culture, mais peu à peu, dans le monde moderne, cette culture ancienne est effacée par et sous le culturel et même le socioculturel, d’autant plus facilement que le « culte des images » est quasiment mort, que n’importe qui peut faire n’importe quoi en matière d’art, que la signification des images anciennes s’est dissipée et que les visiteurs de musée ne voient plus dans ces chefs d’œuvre qu’un réservoir à émotions immédiates et faciles. 

Cet effondrement nourrit la simonie : la transformation des musées où s’exposent les collections qui appartiennent à la Nation en zone touristique génératrice de recettes sans fin ; la gestion à l’intérieur des musées des flux de visiteurs qui sont d’abord des consommateurs ; la multiplication des musées (presque un par semaine) ; et surtout le projet puéril, et tout à fait dans l’air de nos temps post-modernes, qui consiste à vendre (à louer l’exploitation marchande) pendant trente ans et pour quelques centaines de millions d’euros (une bouchée de pain pour les émirs pétrolifères du lieu) à un émirat musulman, désert humain immensément riche certes, mais marqué par le wahhabisme, le nom Louvre, devenu pour les besoins de la cause un logo de marque commerciale, et cela afin que les programmes immobiliers des émirs pétrolifères (de luxueuses marinas en plein Golfe persique) soient fourgués plus facilement aux nantis du show-biz, de la jet-set, de la spéculation sur les marchés financiers et aux trafiquants à l’affût d’une lessiveuse qui blanchisse leur argent sale. Le modèle que le gouvernement français a copié, dans cette affaire, est le système Guggenheim, un système qui fait de l’art une marchandise à vendre et qui est à l’agonie dans le monde, sauf dans deux villes, où il prospère. Ce choix a été fait au détriment du modèle français, envié, admiré partout, des Musées nationaux et de la formation reçue, dans un pays où l’histoire de l’art n’est pas enseignée véritablement, par les conservateurs de ces mêmes musées.

Pour Jean Clair, la débâcle de l’art et de la conservation de l’art, la fin de tout culte, la mort du sacré, l’effondrement de la fonction muséale sont des symptômes de cette acédie (ou affaiblissement ou trouble qui conduit les malades qui en sont atteints à ne plus prendre soin d’eux-mêmes et à s’abandonner à la mort) ou de cette torpeur dans laquelle la France, la Nation, la culture, l’Europe, l’Eglise sombrent peu à peu avant, peut-être, de disparaître complètement.

 

 

 

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