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11 octobre 2010

Histoire politique des intellectuels

 

La thèse de M. Alain Minc, dans Histoire politique des intellectuels, peut être résumée, cavalièrement sans doute, par cette interrogation qui parodie le titre d’un film de Comencini : « Mon Dieu, comment sommes-nous tombés si bas ? »

Au XVIIIe siècle, les intellectuels défendaient ou auraient défendu la liberté de conscience, de pensée, d’expression, le libre examen, aussi bien Bayle que Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu, d’Alembert, etc. : ils étaient tous ou ils auraient tous été dans le bon camp, celui de la Justice, du Droit, de la Vérité. Au XIXe siècle, ils ont pris parti, tous ou quasiment tous (Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Vallès, Sand, Zola, etc.), en faveur de la liberté des peuples, de la République, de l’émancipation des travailleurs, tous, à l’exception de quelques « intellectuels » d’extrême-droite, qui relèvent la tête à la fin du XIXe siècle et se prononcent pour la monarchie, la loi de Dieu, l’ordre social. Au XXe siècle, ils ont choisi le camp du totalitarisme, sauf quelques-uns d’entre eux, très rares, Mauriac par exemple.

Telle est la thèse ou le constat qui est fait. Alain Minc reconnaît qu’il ne sait pas ou ne comprend pas pourquoi, du juste, des droits, de la liberté, les intellectuels ont basculé dans l’injuste, le soutien aux tyrannies, l’asservissement des peuples, niant ce qu’ils ont longtemps été. Il se contente de constater des faits et d’énoncer ces constats, sans se demander si les constats qu’il fait sont exacts. Et si les intellectuels des XVIIIe et XIXe siècles étaient à l’image de ceux du XXe siècle ? Très étrangement, ils ont admiré Catherine de Russie et Frédéric II de Prusse, ou d’autres despotes, comme au XXe siècle, ils ont admiré Castro, Lénine, Staline, Nasser, Mao, Pol Pot, Boumediene et autres despotes, cherchant dans des tyrans étrangers des modèles pour leur pays. Si Voltaire avait été sujet du roi de Prusse, il n’aurait jamais été Voltaire, mais serait sans doute devenu un quelconque chambellan obséquieux, tout entier voué à la grandeur de son roi. Comparés à la grande Catherine, tsarine cynique, cruelle et impitoyable, Louis XV et Louis XVI étaient des parangons d’humanité et de modestie. Certes, elle parlait et écrivait le français, comme Frédéric II ; certes, elle a très généreusement comblé Diderot de dons sonnants et trébuchants, mais cela ne suffit pas à faire d’elle un modèle. Combien de tyrans au XXe siècle ont financé en sous-main des entreprises intellectuelles en France ? Il n’y aurait pas eu de Lettres françaises sans l’argent que les dirigeants soviétiques volaient à leur peuple. D’Alembert, ayant obtenu l’autorisation de publier L’Encyclopédie, a exigé de son « protecteur », M. de Malesherbes (à qui les révolutionnaires ont fait payer son libéralisme en le coupant en deux), qu’il interdise ceux qui avaient le front de critiquer son entreprise. Si on lisait vraiment Zola (les trois villes et les quatre évangiles), on serait horrifié des thèses qui sont développées dans ces ouvrages; et encore plus horrifié si on s’efforçait de comprendre les thèses sur la transmission héréditaire des tares dont il s’inspire dans les Rougon-Macquart. Un inventaire exhaustif de toutes les idées ou thèses énoncées par Hugo, Lamartine, Nerval, Stendhal, Proudhon, Marx, Engels (cf. la littérature oubliée du socialisme), Vallès, etc. avec références et citations à l’appui, montrerait, sans qu’il soit nécessaire de longues dissertations, que les intellectuels du XXe siècle ne détonnent pas dans la galerie de leurs ancêtres, qu’ils y sont à leur place, qu’ils n’ont jamais rompu avec quoi que ce soit...; et que si ces intellectuels modernes se sont trompés d'abondance sur le bien, le mal, le juste, le vrai, le faux, etc., ils sont restés fidèles à ce que leurs prédécesseurs ont toujours dit, fait, pensé ; ou pour dire les choses avec plus d’exactitude, que ces prédécesseurs des XVIIIe et XIXe siècles, tout confits en dévotion libertaire, préfigurent et annoncent Sartre, Bourdieu, Badiou, Beauvoir, Vailland, Merlot, Sollers, etc.

10:32 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, culture, société

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