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12 octobre 2010

Anecdote

 

 

            Emprunté à un mot grec ayant le sens de « non publié », « inédit », et attesté dans la seconde moitié du XVIIe siècle comme adjectif d’abord, puis comme nom, le mot anecdote ne désigne pas aux XVIIe et XVIIIe siècles des récits d’événements insignifiants ou secondaires, mais des faits tenus secrets ou cachés par le pouvoir politique – alors despotique.

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), qui l’emploie au pluriel, le définit ainsi : « Terme dont se servent quelques historiens pour intituler les histoires qu’ils font des affaires secrètes et cachées des princes, c’est-à-dire des mémoires qui n’ont point paru au jour et qui n’y devraient point paraître. Ils ont imité en cela Procope, historien qui a ainsi intitulé un livre qu’il a fait contre Justinien et sa femme Théodora ». Une anecdote, c’est une affaire qui touche le pouvoir et que le pouvoir a décidé de garder secrète. Elle est donc inédite et la publier ou en faire état témoigne d’un vrai courage. A compter de 1718 (deuxième édition), le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à peu près dans le sens qu’y donne Furetière : « Particularité secrète d’histoire, qui avait été omise ou supprimée par les historiens précédents ». C’est ainsi qu’il est défini dans L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot) : « (Histoire ancienne et moderne) nom que les Grecs donnaient aux choses qu’on faisait connaître pour la première fois au public… Ce mot est en usage dans la littérature pour signifier des histoires secrètes de faits qui se sont passés dans l’intérieur du cabinet ou des cours des princes et dans les mystères de leur politique ». Pourtant, à la différence des autres lexicographes, les encyclopédistes émettent des doutes sur l’intérêt de ces anecdotes : « Outre ces histoires secrètes prétendues vraies, la plupart du temps fausses ou du moins suspectes, les critiques donnent le nom d’anecdotes à tout écrit de quelque genre qu’il soit, qui n’a pas encore été publié » ; en somme les manuscrits sont des anecdotes au sens étymologique du mot.

            La suspicion qui touche, dans la vision progressiste du monde, ces histoires secrètes rejaillit sur le sens du mot anecdote, lequel, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, commence à prendre le sens qu’il a dans la langue actuelle et que les académiciens relèvent à compter de la sixième édition de leur dictionnaire (1835) : « Il se dit en général du récit, ordinairement court, de quelque trait ou fait particulier, plus ou moins remarquable » (recueil d’anecdotes), tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expédie la définition ainsi : « particularité historique » (« il sait beaucoup d’anecdotes »), ce à quoi les académiciens ajoutent en 1932-35 : « Il se dit aussi du récit d’un petit fait curieux ». La déchéance sémantique d’anecdote est confirmée par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) qui distinguent deux sens dans l’article consacré à ce mot : « petit fait historique survenu à un moment précis de l’existence d’un être, en marge des événements dominants et pour cette raison souvent peu connu » et « par extension, petite aventure vécue qu’on raconte en en soulignant le pittoresque ou le piquant » ou « péjorativement, relation qui se contente du détail des circonstances, sans dégager la portée de ce qui est relaté »…

Les histoires secrètes et cachées des princes et de leur règne se sont transformées en moins de deux siècles en petits faits ou en petites aventures ou en récit insignifiant. Ce qui avait du sens n’en a plus.

 

 

 

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