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05 novembre 2010

culturalisme et multiculturalisme

 

 

            Ces deux mots ont été introduits assez récemment en français. Jadis, des mots de ce type, on disait qu’ils sentent l’école ou qu’ils sont de la dogmatique. Aujourd’hui, il faut dire qu’ils sentent, et très fort, les sciences sociales des éminents docteurs de l’université et même les sciences sociales qui parlent globish, c’est-à-dire la langue des maîtres du monde. Examinons cela.

En français, il existe deux adjectifs qui sont dérivés du nom culture : ce sont cultural et culturel. Le plus ancien est cultural, attesté depuis 1853. Il est lié à la culture, au sens agricole de ce terme, le seul sens qui, longtemps, ait été en usage en français : « Qui est relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole ; à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (Trésor de la langue française, 1971-94). Culturel est plus récent. Il a à peine un siècle. C’est donc un mot jeune. Il est attesté depuis 1907, d’abord au sens de « relatif à la culture religieuse » chez Claudel, puis de « relatif à la culture de l’esprit », enfin à compter de 1927, quand culture et société commencent à se confondre, au sens de « relatif à la société ». Le célèbre socioculturel de tous les centres, instituts, activités, organisations, etc. dont le but est de formater les individus et de les faire fusionner dans les masses, est l’enfant naturel de ce sens-là de culturel. A la différence du français, l’anglais dispose d’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural.

De fait, le nom culturalisme n’est pas dérivé de l’adjectif français cultural, sinon il aurait désigné les techniques de mise en valeur des terres ; et s’il avait été dérivé de culturel, il aurait pris la forme de culturellisme (avec deux l sans doute, à cause du timbre de la voyelle e). Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), culturalisme est enregistré, non dans une entrée propre, mais dans l’article culturel – surtout pas dans l’article cultural, tandis qu’il est absent de la neuvième édition en cours de publication (depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française. Les académiciens ont tort de mépriser ces mots de docteurs ; ils devraient s’y intéresser davantage, serait-ce pour s’en gausser. Les lexicographes du TLF définissent le culturalisme comme une « doctrine sociologique d’origine américaine (on s’en doutait un peu) consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psychoaffective des individus appartenant à différentes cultures ». Ouais, ça sent très fort la (mauvaise) doctrine de l’excuse ou de la repentance, du type : s’ils sont … (tout adjectif faisant l’affaire), ce n’est pas de leur faute, c’est dans leur culture ; ou c’est de notre faute ; nous n’avons qu’à adopter leur culture, etc. etc. etc. Chacun connaît cet air de serinette. Quant à  culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ».

Quant à multiculturalisme, il n’est enregistré ni dans le TLF, ni dans le DAF. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English, multi- est relevé comme préfixe avec le sens de « having many of ». L’exemple qui illustre cet emploi est tout à fait en phase avec ce qu’est le multiculturalisme : a multi-racial country, dont le sens est « with many races of people ».

Le culturalisme est donc une hypothèse de docteurs qui explique ou est censée le faire des faits sociaux. Ce n’est pas un ensemble de faits ou des réalités, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements, appliquer aux individus, quels qu’ils soient, les mêmes critères élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus ressemblant à ces savants. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures » (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est valide que pour une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transférée dans la politique où elle est devenue un dogme, un horizon politique indépassable ou un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé de l’explication dans la prescription. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour investir la société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et souvent très mal, des faits est devenue l’utopie imposée à tous. La transformation en normes sociales de ces facteurs d’explication n’est que de l’imposture scientiste. Au XIXe siècle, Auguste Comte réglait tout par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme, ou prétendue science des sciences qui était censée subsumer toute science, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse et il a laissé les pays dont il s’est emparé dans la misère. C’est aussi ce qui s’est produit avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, les différences observables entre les hommes par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques », sur le racisme comme sur le multiculturalisme, ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes faisaient de l’anthropologie physique : la différence raciale expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens, le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient la belle vie qu’ils menaient de la négation des premiers occupants du pays. Une solution aurait été de restituer tout ce qui avait été spolié. Il n’en a rien été. Pour préserver les privilèges indus, on a fait du culturalisme un principe fondateur.

 

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mots 6 novembre


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Écrit par : @@ | 07 novembre 2010

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