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10 novembre 2010

Race

 

 

Race n’a jamais eu de sens infâme, mais l’emploi de ce mot anodin est aujourd’hui impossible ou interdit en France.

Emprunté à l’italien, il est attesté depuis la fin du XVe siècle et il a été employé, au sujet des hommes, comme un nom collectif désignant une lignée. Au tout début du XVIe siècle, il se dit aussi des animaux : « subdivision d’une espèce, à caractères héréditaires, représentée par un certain nombre d’individus ». Dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècle (10 tomes, 1881-1902), Frédéric Godefroy relève les deux sens, humain et animal : « ensemble des ascendants et des descendants d’une même famille, d’un même peuple » (« Il est d’une race où il y a eu de gentils chevaliers ») et « groupe d’une espèce animale ou végétale dont les caractères sont constants et transmis par la reproduction » (« Voilà de la race du cheval qui parlait », Des Périers, 1538). Ce sont les deux sens qu’enregistre Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses) : « Lignée, extraction, descendants ; famille » et « Ce mot se dit aussi en parlant des chevaux et des chiens ». L’article qu’y consacre Furetière (Dictionnaire universel, 1690), plus ample que celui de Richelet, rassemble tous les sens que le mot a dans la langue du XVIIe siècle : « Lignée, génération continuée de père en fils : ce qui se dit tant des ascendants que des descendants ». Les exemples attestent que le mot s’emploie dans des contextes (très) positifs et qu’il est chargé de valeurs nobles : « Les Rois d'Ethiopie se vantent d’être de la race de Salomon par la Reine de Saba ; Jésus-Christ était de la race de David ; Dieu promit à Abraham de multiplier sa race comme les étoiles du ciel, c'est-à-dire de lui donner une longue et ample postérité ». Le mot est chargé de valeurs si honorables qu’il se dit aussi « d’une longue suite de Rois de même lignée » (exemples : « En France on compte les Rois de la première, de la deuxième, de la troisième race ») et qu’il « se dit aussi des anciennes familles illustres » (les Héraclides, les Scipion, les Fabiens). Le mot appartient à des registres si élevés qu’il entre dans la langue de la poésie : « en termes poétiques, il se dit de la postérité du genre humain » (exemples : « Le déluge fit périr toute la race mortelle » ; « Que direz-vous, races futures », etc. c’est le commencement d’une ode de Malherbe »). Les emplois de race à propos des animaux sont moins larges et moins fréquents : « il se dit aussi des espèces particulières de quelques animaux » (« Les lévriers, les épagneuls sont des races particulières de chiens »). Ce que note aussi Furetière, ce sont les emplois péjoratifs ou condescendants de ce mot : « il se dit aussi ironiquement et en mauvaise part des gens et des conditions qui s’adonnent ordinairement à faire du mal », comme dans ces exemples : « les laquais sont une chienne de race ; Jésus-Christ appela les Pharisiens race de vipères ; c’est une maudite race que les filous, on ne la peut exterminer ; on appelle race patibulaire, une famille dans laquelle il y a eu quelques gens suppliciés ». On sait que le nom racaille, attesté au XIIe siècle, trois siècles avant race, est dérivé du verbe rasquer, aujourd’hui disparu. Furetière, après Ménage, fait de ce terme de mépris un dérivé de race, sans doute à cause de quelques-uns des emplois péjoratifs de race : « Terme de mépris, qui se dit de ce qui est de moindre valeur en chaque chose » (exemple : « Les séditions ne se font que par la racaille, par les gens de la lie du peuple ») et qui « vient de race, comme canaille de canis (« chien ») ».

La définition de race dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française n’est pas différente de celle de Furetière : « (Nom) collectif, lignée, lignage, extraction, tous ceux qui viennent d’une même famille » ; « On dit poétiquement la race future, les races futures, les races à venir pour dire tous les hommes à venir, et la race mortelle pour dire le genre humain » ; « Race se dit aussi des animaux domestiques, comme chiens, chevaux, bêtes à cornes » ; « On dit par injure et par mépris race maudite, méchante race » (en fait, le mépris est dans les adjectifs, pas dans le nom) (1694, 1718, 1740, 1762, Féraud 1788, 1798).

            C’est à partir de sixième édition du DAF que l’article race s’enrichit de nouveaux sens, dont l’apparition dans la langue est consécutive au développement des sciences de la nature. La race n’est plus seulement une affaire de lignée ou de générations ; c’est aussi un critère de distinction et de classement entre des groupes humains qui vivent en même temps sur la planète : « Race se dit, par extension, d’une multitude d’hommes qui sont originaires du même pays et se ressemblent par les traits du visage, par la conformation extérieure » (La race caucasienne, mongole, malaise). Le mot prend aussi un sens social, en se disant d’hommes qui exercent la même profession ou jouissent d’un même statut : « classe d’hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des habitudes qui leur sont communes ; en ce sens, il se prend toujours en mauvaise part » (Les usuriers sont une race maudite, une méchante race ; la race des pédants est insupportable ; la race des fripons est fort nombreuse). C’est, de toute évidence, le sens numéroté 6 par Littré (in Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui a mis le nom race à l’index dans la langue d’aujourd’hui ou qui l’a relégué dans l’enfer du lexique : « 6. Terme de zoologie. Réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération, ou, en d’autres termes, variété constante dans l’espèce ». Race est donc, quand il est employé dans ce sens-là, un terme de docteurs en zoologie, donc de savants bardés de diplômes et de grades, jadis honoris causa, aujourd’hui opprobrii causa. Littré ajoute : « En ce sens, il se dit des hommes », sens qu’il illustre d’exemples de son crû (« Les populations de race germanique ; la race caucasienne ; la race juive ») ou d’extraits d’écrivains, tels Voltaire : « Il y a beaucoup plus de races d’hommes qu'on ne pense ; celle des Samoyèdes et des Hottentots paraissent les deux extrêmes de notre continent », « La race des nègres est une espèce d’hommes différente de la nôtre, comme la race des épagneuls l’est des lévriers », « N’êtes-vous pas effrayée de l’excès de la sottise de notre nation ? Et ne voyez-vous pas que c’est une race de singes, dans laquelle il y a eu quelques hommes ? » ; ou Buffon : « On trouve en Laponie et sur les côtes septentrionales de la Tartarie une race d’hommes de petite stature, d’une figure bizarre ».

            Le développement de l’emploi scientifique de race amène Littré à séparer les deux sens de lignée et de groupe humain, en les distinguant de synonymes éventuels, famille et espèce : « La race est la famille considérée dans la durée ; de plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral » et « Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race ; l’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse », ajoutant : « c’est une faute où l’on tombe souvent, de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce ; il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, en particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc. »

 

            Si l’on prend l’article race de la huitième édition du DAF, publiée en 1932-35, dix ans avant le génocide dont les juifs ont été les victimes, on est obligé de constater qu’aujourd’hui, le contenu, pourtant anodin en soi, serait tenu pour infâme, sinon criminel : « race se dit aussi d’un groupe d’individus qui se distingue d’autres groupes par un ensemble de caractères biologiques et psychologiques dont on attribue la constance, non pas à l’action du milieu, mais à une lointaine hérédité » (la race caucasienne, mongole, juive ; une race pure, métissée) ; « il se dit également d’une variété constante dans l’espèce humaine » (la race blanche, noire, jaune, mortelle, humaine) ; « il se dit aussi d’une classe d’hommes exerçant la même profession, ou ayant des inclinations, des habitudes qui leur sont communes ; en ce sens, il se prend toujours en mauvaise part ».

            Ces sens et emplois sont interdits dans la Nouvelle Langue Française : ils se rapportent au Mal ou, pour dire les choses plus exactement, l’emploi qui en a été fait par les socialistes nationaux et autres les a définitivement jetés dans les culs de basse-fosse de la langue. Le seul sens qui ne soit pas aujourd’hui frappé d’anathème est celui qui se rapporte aux animaux : « Race se dit, en termes de zoologie, de la division des animaux qui vient immédiatement au-dessous de l’espèce » (la race chevaline, bovine, etc.) et « il se dit aussi, dans le langage courant, des espèces particulières de quelques animaux domestiques, comme chiens, chevaux, etc. » (les diverses races de chiens).

            Pour obvier aux anathèmes, les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), parfaitement conscients de s’aventurer sur un terrain miné, ont trouvé un biais pour exposer les divers sens du nom (interdit) race, sans risquer l’excommunication. Ils ont illustré ces sens de phrases qui les condamnent. Ainsi le sens biologique de « subdivision de l’espèce fondée sur des caractères physiques héréditaires, représentée par une population » est illustré de cet extrait d’Alain qui, en 1933, écarte la race de l’humanité : « La race, c’est l’animalité. L’homme a fait des races animales, par un choix, par un massacre, par un parfait mépris des préférences (...). Nul homme n’a de race que l’adoration même de sa race, c’est-à-dire de son propre animal. Quand on dit que la race parle, on veut dire que l’inférieur parle, et que la force est considérée comme première valeur ». Ou encore l’emploi de race en anthropologie (« Groupement naturel d’êtres humains, actuels ou fossiles, qui présentent un ensemble de caractères physiques communs héréditaires, indépendamment de leurs langues et nationalités » ; race blanche, jaune, noire, pure, métissée, primitive, etc.) est illustré par cet assez long extrait d’un ouvrage d’histoire des sciences (1957) : « En Europe, la doctrine de l’inégalité des races prit un regain d’actualité au XIXe siècle avec le livre du Comte Joseph de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-54). Procédant par affirmations, sans souci d’apporter aucune preuve, Gobineau soutint la supériorité de la race blanche et, à l’intérieur de celle-ci, d’une famille privilégiée, les aryens, possédant originellement le monopole de la beauté, de l’intelligence et de la force ». Le seul sens qui trouve grâce aux yeux de ces lexicographes est celui de la zoologie : « Division de l’espèce, représentée par une population, à caractères constants, spécifiques, originaux et héréditaires ».

            Ce que disent à leur manière ces interdits, c’est que Gobineau, Rosenberg et tous les théoriciens du racisme, défaits en 1945, ont fini par gagner la guerre des mots, puisque, à cause d’eux, a disparu de l’usage un mot anodin et qui a été longtemps fort utile.

 

Commentaires

MOTS 21 .07

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Écrit par : @@ | 14 novembre 2010

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