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16 novembre 2010

Lumière des livres 34 : Zola

 

 

 

Oublions ce que nous savons ou ce que nous croyons savoir de Zola. Oublions le disciple zélé de Taine qui créait des personnages, uniques par définition, en analysant dans le détail la « race » à laquelle il les assignait, en décrivant exhaustivement le milieu où il les faisait naître et travailler, en racontant par le menu le moment où il les faisait vivre. Oublions le scientiste qui a introduit en littérature les croyances du positivisme, prenant naïvement des préventions pour des propositions scientifiques. Oublions l’admirateur des thèses que le Dr Lucas a exprimées sur « l’hérédité naturelle ». Oublions que, pour cet homme dit de gauche, les hommes sont déterminés par leurs gènes, leur sang ou leurs ancêtres, donc qu’ils ne sont ni libres ni maîtres de leur destin, et que les tares, transmises naturellement de père en fils ou de mère en fille, les emprisonnent. Oublions que les biens pensants n’invoquent le journaliste engagé que pour l’enterrer et qu’ils ne le citent que pour se garder de l’imiter. Oublions le théoricien borné du naturalisme qui réduit l’homme à ses pulsions, à sa physiologie, à sa nature animale ou biologique, etc.

Le vrai Zola, le Zola le plus intéressant, le Zola admirable, n’est pas dans ces images d’Epinal sottes et jaunies ni dans ces vieilleries ni dans ces naïvetés qui prêtent à sourire. Les grands écrivains ont des faiblesses, des marottes, des manies, des obsessions. On ne peut pas réduire l’œuvre de Voltaire aux écrasons l’infâme qui terminaient certaines de ses lettres. Lisons les romans, articles, essais de Zola, sans préjugé, sans prévention, sans oeillères, en toute liberté, 

Ce dont parle Zola, ce qui est au centre de son oeuvre, ce qu’il décrit, raconte, fait exister, c’est la France du Second Empire et celle des commencements de la République, troisième du nom, à savoir les années 1850-1880. On a glosé des Trente glorieuses (1945-1975) au cours desquelles la France a effacé les effets des années noires, 1920-1940, qui ont suivi la Victoire de 1918 et débouché sur la défaite et l’Occupation. On oublie que la France a connu un siècle plus tôt ses Trente glorieuses de 1850 à 1880, que l’on peut muer en Cinquante ou même en Quatre-vingts glorieuses, de 1840 à 1920. Comme entre 1945 et 1975, pendant plus longtemps, plus profondément aussi, la France de la seconde moitié du XIXe siècle s’est transformée. Une croissance forte, un exode rural incessant, un enrichissement rapide, des investissements colossaux, un développement culturel sans précédent l’ont fait passer de la féodalité agonisante à une modernité triomphante. L’instruction publique a été mise en place, la peinture recréée, le moteur à explosion, l’automobile, l’aviation inventés. L’expansion a produit une projection de la France hors de ses frontières. Les trois quarts des missionnaires qui partaient dans le monde instruire, éduquer, former, étaient français.

La littérature des Trente glorieuses de Sauvy, 1945-1975, est triste, dépressive, sombre, désespérée. Elle se complaît dans l’expérimentation et la recherche formelle (Nouveau Roman et théâtre de l’Absurde) ou elle perd son âme dans les récits engagés (id est après avoir collaboré, on continue, toujours plus à l’Est), ou bien, comme dans les récits de Beckett, elle célèbre la prosternation, les borborygmes, la communication impossible : les personnages ne savent pas parler, ne se parlent plus ou, quand ils parlent, ils éructent. Aucun des écrivains de la seconde  moitié du XXe siècle n’a saisi dans son œuvre l’histoire qui se faisait et les transformations qui affectaient en profondeur la France. Pendant les Cinquante glorieuses du XIXe siècle, il en est allé autrement, grâce à Zola. Alors que la France de Flaubert et de Maupassant est rurale ou bourgeoise, stable, fixe, en partie immobile, que celle de Huysmans et des décadents est pâle, blême, blafarde, éthérée, fatiguée, malade, tuberculeuse, la France de Zola est travaillée en profondeur par les forces de l’histoire et du progrès économique, culturel, social. Elle se modernise sous l’effet des industries minières - du charbon surtout (Germinal). Son territoire se rétrécit avec la multiplication des chemins de fer (La Bête humaine) et des machines à vapeur. L’agriculture aussi change, surtout dans les grandes plaines du Bassin parisien (La Terre), de sorte que, chaque nuit, des tonnes de produits de la terre sont apportées dans la capitale pour nourrir une population croissante qui a grand faim (Le Ventre de Paris). Le commerce est touché. L’offre croît pour satisfaire une demande vive et toujours plus forte (Au Bonheur des dames). On construit, on fait du neuf, on aménage, on consomme, on creuse, on perce, on accumule du capital, on veut toujours plus d’énergie, on épargne. Une énergie qui semble inépuisable alimente ces transformations. Zola est l’écrivain de cette énergie, celle que brûlent les machines à vapeur certes, mais aussi celle qui fait vivre les Français. La force qui est en eux et les pousse au bonheur ne se ramène pas aux seules pulsions sexuelles ou physiologiques. Elle est mentale. Grâce à elle, les déshérités et les laissés pour compte, malgré la pauvreté, survivent. Dans tous ses romans, une énergie débordante et foisonnante s’empare des hommes et des femmes (Nana), les a fait aller de l’avant dans le bien comme dans le mal, les pousse à agir pour préserver leur vie ou pour se détruire (L’Assommoir). En bref, le peuple avance, il prend des initiatives, il entreprend, il investit, il travaille. Quand il n’a pas d’argent, il emprunte. Toute la famille se met à la tâche pour produire des biens. Ce peuple travailleur fait l’histoire et comme il se forge un destin, il fait des enfants, de nombreux enfants, qu’il aime.

Surtout, ce en quoi Zola est un grand écrivain, il met toute son énergie créatrice, son énergie d’artiste ou d’écrivain ou de poète, pour représenter l’énergie qui agite la France des Cinquante glorieuses. Aucun romancier ne montre une maîtrise aussi parfaite de la narration. Jamais l’art du récit n’avait atteint ces sommets. Zola mêle la description et la narration. Plus exactement, il fait fusionner narration et description. Il décrit en racontant ou il raconte en décrivant. Il invente une « machine narrative » alimentée par une énergie analogue à celle qui transforme le pays ou qui fait avancer les locomotives. Les rails posés, la machine fait progresser le récit, donne une existence aux personnages, fait surgir l’espace, montre l’histoire en train de se faire. Relisons le début de La Terre : en quelques pages, montrant Jean le paysan parcourant une pièce de terre située dans un paysage d’open field et décrivant le geste auguste du semeur, Zola met en place tous les thèmes qui sont développés dans les quelque quatre cents pages qui suivent.

Ce qui fait la grandeur et la réussite du cycle des Rougon-Macquart n’est pas l’histoire d’une famille dégénérée, mais, sur un mode qui atteint au lyrisme (celui de la chair, de la matière, de l’énergie), et dans le cadre historique de la révolution industrielle, l’épopée de la France qui se fait. Le peuple français, qui sait lire, et les autres peuples du monde ne s’y sont pas trompés : depuis un siècle, ils font un triomphe continu aux romans de Zola. Lire Zola sans prévention permet de comprendre la fascination qu’il a exercée sur les romanciers du XXe siècle, aussi bien en France que dans le monde, où il a été, entre autres écrivains, pour le Brésilien Jorge Amado ou l’Egyptien Naguib Mahfouz, un modèle.

 

 

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