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21 novembre 2010

Lumière des livres : Michéa

 

 

Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal, Essai sur la civilisation libérale, Climats, 2007

 

Jean-Claude Michéa est un admirateur de George Orwell (1903-1950), ce trotskiste qui a milité en vain pour instaurer un socialisme démocratique. C’est tout à son crédit. Il est moins déshonorant d’approfondir la notion de decency chère à Orwell plutôt que de composer des péans à la gloire de Lénine, Staline, Mao, Castro, Boumedienne, etc. comme l’ont fait tant d’intellectuels français. Il semble donc que Michéa se soit éloigné de la grande croyance marxiste léniniste. Ainsi, pour expliquer les origines du libéralisme, il ne met pas en marche la machine déterministe du marxisme, pour lequel l’idéologie, quelle qu’elle soit, et en conséquence le libéralisme, qui en serait une aussi, sont des superstructures produites par les modes et les rapports de production. Le libéralisme est interprété comme une réaction aux horreurs de la guerre civile religieuse qui a déchiré l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles, et comme une volonté d’en empêcher tout retour. Il est donc indépendant des modes et rapports de production et même, ce qui serait une hérésie aux yeux des marxistes, s’il en restait, il est antérieur à ces modes et rapports, puisque l’économie de marché est un de ses enfants.

Pourtant, Jean-Claude Michéa reste fidèle aux dogmes du marxisme léninisme trotskisme, etc. Le constat qu’il fait, dans L’enseignement de l’ignorance (Climats, 1999), du désastre dans lequel a sombré le « système éducatif » français, est conforme à la réalité des choses ; mais l’interprétation qu’il en donne tient encore du délire idéologique. Ce n’est pas le capitalisme libéral mondialisé qui a détruit l’instruction publique et exigé que l’école soit transformée en un temple obscurantiste, mais hélas les camarades ou les anciens camarades, qui se nomment Bourdieu, Jospin, Savary, Meyrieu, etc. tous bons léninistes, et non Gates, Arnaud, Willot, Pinault, etc. On a envie de lui crier « encore un effort, camarade » pour que, les œillères ôtées, il regarde enfin le réel. Hélas, tout porte à croire, si on lit attentivement son dernier essai, L’empire du moindre mal, qu’il lui reste des milliers de kilomètres à faire avant de s’affranchir de ses anciennes croyances. En bref, même s’il est tiède ou refroidi, c’est toujours un croyant.

En apparence, la thèse du « moindre mal » ne nie pas la réalité. Il vaut mieux vivre au Japon, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Italie, en Espagne plutôt qu’en Corée du Nord, à Cuba, au Vietnam, en Chine. Les sociétés, dites libérales ou capitalistes, ne sont pas des paradis ; mais au moins, elles ne sont pas l’enfer. Ce suffrage universel qu’est « le vote avec les pieds » l’atteste. S’il était aisé de s’établir en France ou aux Etats-Unis ou au Japon, ces pays seraient littéralement envahis par des masses innombrables de réfugiés économiques. On vit et on respire dans les sociétés actuelles d’Occident ; on mourait et on agonisait sous la coupe des deux socialismes, national (nazisme) et international (communisme) ; on meurt et on agonise encore en Corée du Nord ou à Cuba.

Chassez le naturel, il revient avec le stylo. Le titre L’empire du moindre mal est une parodie de la formule polémique, « l’empire du mal », par laquelle Reagan désignait l’URSS, ce « meilleur des mondes » des grandes fables communistes. Mais alors que l’URSS était effectivement un empire qui écrasait sous ses chars des peuples soumis, les différents pays qui ont opté pour l’économie de marché ne sont pas des empires et l’ensemble hétérogène qu’ils pourraient éventuellement former, mais dans une pure spéculation intellectuelle, n’est pas un empire. A moins que le nom empire ne soit employé pour faire entendre pire, ce qui, dans le discours de l’inconscient, annulerait le sens relativement positif de moindre mal. Le sous-titre porte « essai sur la civilisation libérale ». Alors que le nom essai est juste, civilisation libérale ne l’est pas. Le droit et l’économie de marché ne façonnent pas de civilisation. L’Arabie saoudite est fondée sur le droit (islamique certes, mais c’est du droit) et sur l’économie de marché, mais il serait aberrant de la ranger, comme le Qatar, le Koweït, la Malaisie, l’Indonésie, etc. dans la même aire de civilisation que les Etats-Unis ou la France. D’ailleurs, on peut légitimement douter que la France, l’Allemagne, l’Italie, etc. soient façonnées par des idées libérales. Vu l’importance du secteur public et la lourdeur des prélèvements obligatoires, il n’est pas faux de dire que ces pays tiennent autant du socialisme que du libéralisme.

Les analyses de Michéa sont assises sur de nombreuses inexactitudes. Adam Smith, ce philosophe des Lumières qui a isolé les « causes de la richesse des nations » (Smith écrit nations, et non sociétés ou civilisations), possédait une manufacture d’épingles où il employait dix ouvriers. Selon Michéa, si Adam Smith voyait ce qu’est devenue l’économie de marché, il n’y retrouverait pas le libéralisme dont il a posé les fondements. Rien n’est plus arbitraire que cette affirmation. Le tissu industriel de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Europe de l’ouest (du moins ce qui en reste) est fait de centaines de milliers de petites et moyennes entreprises, qui emploient de cinq à cinquante salariés, et dont les propriétaires ont exactement les mêmes préoccupations ou les mêmes ambitions que l’industriel Adam Smith deux siècles et demi plus tôt. Soit cette autre affirmation : « le monde sans âme du capitalisme contemporain ». Il est plaisant qu’un athée reproche aux capitalistes de ne pas avoir ce dont il nie l’existence. Le système socialiste avait-il une âme ? Le capitalisme, contrairement au socialisme, multiplie les suppléments d’âme. Il y a des besoins à satisfaire ; un marché existe ; les entrepreneurs s’y engouffrent et vendent du tourisme, des voyages dans le tiers monde, du trekking au Népal, des CD à foison, des milliers de films chaque année, des adhésions à des sectes, etc. Le marché étant colossal, le capitalisme est capable de produire de l’âme pour tous les goûts.

 

Il est indéniable que Michéa a rompu avec la logorrhée marxiste, mais la rupture porte sur des points obsolètes, tel le déterminisme mécaniciste, qu’un philosophe ne peut pas ressusciter sans se ridiculiser. En fait, Michéa n’a pas quitté la maison du Seigneur. Ainsi, il traite du libéralisme comme s’il s’agissait du léninisme ou d’une quelconque idéocratie : des thèses premières appliquées à la société, la société façonnée par ces thèses, une longue chaîne de fabrication, et les sociétés actuelles d’Occident sont le produit logique de ces thèses. Michéa expose les fondements du libéralisme (ou de ce qu’il croit être ses fondements), qu’il tient pour une idéologie ayant une forte cohérence (le droit et l’économie, pas de morale ; l’administration des choses, et non le gouvernement des hommes) et qui, comme le marxisme, a façonné des sociétés nouvelles et inédites – en bref, une civilisation -, comme le marxisme, à partir du moment où l’URSS, la Chine, les pays de l’Est, etc. sont passés sous sa coupe, a toujours produit les mêmes effets : des modes et des rapports de production qui n’étaient pas aussi singuliers qu’on l’a cru (en fait, une resucée de l’esclavage), la surveillance de tous par quelques-uns, homo sovieticus, la fin de toutes les libertés, la dignité humaine bafouée. Autrement dit, Michéa transfère à l’étude des sociétés libérales la bonne vieille méthode marxiste avec laquelle les experts ont rendu compte pendant un demi-siècle des sociétés régies par le marxisme. Or, le « libéralisme » n’est pas le pendant du marxisme, il n’est pas non plus l’avers du communisme. Les mettre en parallèle est une ruse rhétorique, spécieuse certes, mais éculée. Comme le disait sans cesse Revel, le libéralisme n’est pas idéologie. C’est un mot apparu au XIXe siècle, près d’un siècle après que les penseurs des Lumières aient énoncé quelques-unes de leurs propositions, qui n’étaient pas dogmatiques, mais pragmatiques, et qui n’étaient pas éternelles ou universelles, mais provisoires et variables. Il existe le communisme et des communistes ; le fascisme et des fascistes ; le socialisme et des socialistes ; le national-socialisme et des nationaux-socialistes. Il n’y a pas de libéralistes ; des libéraux tout simplement. Les libéraux n’ont pas de système. Ils constatent les réalités, ils isolent des faits. Rien ne leur est plus étranger que l’esprit de système. Les marxistes croient au tout, à la totalité, aux grandes organisations suscitées par la pensée. Les libéraux tiennent tout cela pour des billevesées. En fait, Michéa est un intellectuel français typique des années 1950. Il fait tourner la grosse machine à produire des discours, que l’on croit être de la « philosophie », parce que c’est ainsi qu’elle se baptise, et qui n’est fondée que sur des idées réunies artificiellement en un système pour cacher le réel.

 

Commentaires

Voilà la mise au point qui se faisait attendre sur le cas Michéa. Bravo !

Écrit par : GA | 21 novembre 2010

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