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29 novembre 2010

Du syndrome de Stockholm dans les arts et lettres

 

 

A propos de l'Encyclopédie thématique, Les Essentiels, 22 volumes, diffusée par Le Figaro, 2005

 

 

Dans les dix volumes de cette encyclopédie, oeuvre des rédacteurs de l'Universalis, traitant de la culture, des connaissances nouvelles sont exposées. Les arts trouvent enfin une place de choix dans le patrimoine culturel de la France. Le parallèle avec l’Italie, la patrie supposée des arts plastiques, ou avec l’Allemagne, la patrie supposée de la musique, qui jusque-là tournait toujours en faveur de l’Italie ou de l’Allemagne et au détriment de la France, n’a plus de raison d’être. La France est aussi la patrie de la peinture, de la musique, de l’urbanisme, de l’architecture.

En dépit de cela, c’est un savoir d’époque et partial qui est exposé. De nombreux articles sont consacrés aux arts mineurs. Que signifient aujourd’hui Arletty, Lancaster, Dean ? Peu de chose. Ils ont connu le succès, des spectateurs se sont identifiés à eux, ils n’ont pas changé le jeu d’acteurs. Un article est consacré à Bécaud et à d’autres chanteurs, mais aucun à Etienne Dolet. Depuis un demi siècle, il est de bon ton de guinder les « arts mineurs », la bande dessinée, la décoration, la chanson, au même niveau que les plus belles inventions de l’esprit humain. Vingt pages sont consacrées au « jazz ». Que le savoir relatif au jazz soit exposé va de soi. En revanche, rien ne justifie l’ampleur de l’article : vingt pages, soit environ cent mille signes. Seule l’origine ethnique de cette musique explique qu’elle soit ainsi célébrée. Le jazz est la musique des Noirs d’Amérique qui sont ou étaient victimes de discrimination. L’Encyclopédie leur rend hommage, non pas parce que leur musique est inoubliable, mais parce qu’ils sont ou ont été méprisés par l’arrogance yankee. Il suffit de comparer ces vingt pages à la page et demie consacrée à la réforme grégorienne ou à l’articulet sur le plain-chant pour mesurer que la culture dans cette Encyclopédie repose sur des valeurs étrangères à la France universelle.

Pourtant, la surévaluation des « arts mineurs » n’est qu’un minuscule îlot dans l’océan de désinformation, comme en témoigne la complaisance en faveur des intellectuels « engagés ». Ainsi, de Simone de Beauvoir (1908-1986), il est dit qu’elle « a découvert l’engagement politique avec la Résistance des intellectuels ». Résistance est écrit avec un R majuscule, comme Dieu ou Etat ou France. Si résistance intellectuelle il y a eu, elle a été en grande partie imaginaire. C’est de la pure rhétorique hâbleuse. Les intellectuels qui ont résisté se comptent sur les doigts des deux mains : Aron, Jacob, Guéhenno et quelques autres. Surtout pas Madame de Beauvoir qui s’est résignée à l’inéluctable entre 1940 et 1944 et a signé en sa qualité de fonctionnaire l’allégeance à la personne du maréchal Pétain, et qui écrivait qu’elle préférait vivre dans « une France nazifiée » plutôt que dans « une France en guerre ». La suite de l’article est de la même farine. « Son évolution politique est inséparable de celle de Sartre : socialiste ou progressiste jusqu’en 1952, compagne de route des communistes jusqu’en 1956 (et même au-delà), engagée avec passion pour l’indépendance de l’Algérie (en s’alignant sur les positions xénophobes du FLN) et vivement hostile au gaullisme (c’est-à-dire hostile aux résistants de 1940), proche des mouvements gauchistes après 1968 (qui sont plus staliniens que les communistes), elle cautionnera de manière plus spécifique les mouvements féministes à partir de 1970 ». Aucune réserve n’est exprimée. Les faits ne sont soumis à aucun examen critique. C’est tout ce que l’on veut, de l’hagiographie, du mensonge, du mythe, sauf de la connaissance. Trois colonnes et demie (dix mille signes) louent la vie de Paul-Louis Courier (1772-1825), homme peu estimable, dont le seul talent est d’avoir écrit des pamphlets féroces contre tout, dans le style des hurluberlus de Hara-Kiri. A l’opposé, Henri de Lubac qui a été un des premiers résistants de France, en fondant avec les pères jésuites de Lyon Témoignage chrétien, et a écrit une centaine d’ouvrages, dont une analyse lucide du Drame de l’humanisme athée et une somme en cinq volumes traitant de L’Exégèse médiévale, est oublié. A ce géant de la culture, aucun article n’est consacré. En revanche, deux colonnes et demie (à peu près sept mille cinq cents signes) font l’apologie de Deleuze (1925-1995), dont le seul mérite est d’avoir contaminé la philosophie par la déconstruction. Voici un monument de bêtise : « A la figure en arbre de la rationalité (comme si la raison se figurait dans des arbres), Deleuze oppose la figure « en rhizome » des « agencements » d’intensités, travaillant le milieu social et travaillés par lui. Mais, en même temps, les singularités ne valent que dans la mesure de leur extension, de leur action, dans le champ social et la réalité physique tout entière ». La supposée pensée de Deleuze tient peut-être d’une « cosmologie politique » (qui le vérifiera ?), l’article qui lui est consacré tient de l’embaumement narcissique. 

Ce qui est vrai des arts mineurs l’est aussi de la littérature. Cette Encyclopédie manifeste une complaisance aveugle vis-à-vis des écrivains de troisième ordre, dont le seul mérite est d’avoir été sanctifiés par l’intelligentsia, c’est-à-dire par eux-mêmes. Ainsi, l’article consacré à Barthes (1915-1980) s’étend sur dix colonnes. C’est beaucoup pour un professeur qui a hésité entre la grammaire et la littérature, s’est fourvoyé dans la sémiologie, la photographie, le marxisme, le théâtre engagé, la Chine de Mao, le journalisme, la communication, qui n’a été spécialiste de rien, mais qui a touché à tout, qui a commenté de grands auteurs avec une lourde science linguistique, laquelle, les résultats étant nuls, s’est muée en ressentiment. Discret de 1940 à 1944, quand la France gémissait sous la botte fasciste, il a pourfendu le « fascisme français », dans les années 1960, désignant par ces termes les résistants de 1940. Quinze mille signes environ chantent la gloire d’Eluard, 1895-1952, un poète communiste, qui a soutenu l’instauration dans le monde d’un système tyrannique. Comble de l’ironie, le vers le plus célèbre de ce poète est un hymne à la liberté : « (sur mes cahiers d’écolier, etc.), j’écris ton nom, Liberté ». Quel crédit accorderait-on à un nazi qui prétendrait établir partout le respect d’autrui ? Quand cette Encyclopédie a été conçue il y a une vingtaine d’années, le communisme était mort à l’Est, où même ses thuriféraires ne croyaient plus un seul mot des slogans qu’ils étaient contraints d’ânonner, mais il fleurissait à l’Ouest, surtout en France. La faveur dont jouit Eluard n’est que l’effet de la prégnance de cette idéologie dans la France des années 1950-90.

Pourtant, le pire est atteint par la place démesurée accordée à Bourdieu. C’est Bourdieu qui a été chargé de rédiger quatre pages et demie (plus de vingt cinq mille signes) sur l’art et, plus particulièrement, sur « l’économie des biens culturels », pages qui sont un condensé de bouffonnerie sinistre. La thèse est exprimée dès la première phrase. « Parler de consommation culturelle, c’est dire qu’il y a une économie des biens culturels, mais que cette économie a une logique spécifique (…) ». Le seul à parler de « consommation culturelle » est Bourdieu. Jamais ces mots ne sont définis. Je fais le plein d’essence. Au bout de 800 km, le réservoir est vide : toute l’essence a été consommée. Je lis un livre. Arrivé à la dernière page, le livre n’a été ni mangé, ni brûlé : il est toujours là, devant moi. La lecture n’est pas une ingestion. Je me rends au Louvre. Quand j’en sors, La Joconde, que j’ai admirée, reste à sa place. Le tableau n’a été ni consommé, ni brûlé, ni mangé, ni dévoré – sauf des yeux. Autrement dit, ni la lecture, ni la contemplation d’un tableau, ni l’audition d’une symphonie dans une salle de concert, etc. ne sont de la consommation. L’œuvre lue, regardée, écoutée n’est pas détruite. L’imprimerie, l’édition de livres et de disques, l’organisation de concerts sont des activités économiques, au sens où il faut du travail et du capital pour payer le papier, les salaires, louer les salles. Mais les œuvres, en tant que réalités culturelles - « Le Misanthrope » ou « Les Leçons de ténèbres » de Couperin ou « La Joconde » – ne sont pas des biens économiques. « Le Misanthrope » - l’œuvre, pas le livre - ne se vend pas, pas plus les « Leçons de ténèbres » ou que « La Joconde ». Ce ne sont pas des biens, comme le sont une maison, un vignoble, une terre à blé. N’appartenant à personne, ils sont à la libre disposition de tous. Dire d’œuvres d’art qu’elles sont des « biens », c’est parler pour ne rien dire. Certes, l’économie en question a une « logique spécifique ». Autrement dit, elle n’a rien à voir avec l’économie. Si Bourdieu parle d’économie, c’est qu’il se prend pour Marx. Marchant sur les brisées de Marx, il écrit lui aussi son « Capital ». Pour singer Marx jusqu’au bout des ongles, il faut de l’économie. Alors il en met, partout, même là où il n’y en a pas, surtout là où il n’y en a pas, tout ça pour disqualifier la « culture » ou l’art, en les rabaissant à la fabrication, distribution et vente de chaussures, de voitures ou de berlingots.

            L’article « intellectuels » va dans le même sens : cinq pages, trente mille signes environ, chantent sans retenue la gloire des intellectuels. Ce mot, on le sait, a été forgé à la fin du XIXe pour désigner ceux qui ont pris le parti de Dreyfus. Or, au moment où celui-ci était injustement accusé de trahison, près de deux cent mille Arméniens étaient égorgés dans l’Empire ottoman. Les intellectuels ont défendu Dreyfus, ils n’ont pas protesté contre le massacre des Arméniens, sous le prétexte que ces martyrs étaient « commerçants ». Pendant tout le XXe siècle, les intellectuels se sont aveuglés par mauvaise foi ou lâcheté, mais l’Encyclopédie du Figaro présente leurs erreurs comme des éclairs d’intelligence. Cet article se termine sur une pleine page à la gloire de Bourdieu, écrite dans une telle enflure que la seule réaction digne d’un Français est un éclat de rire. « Un siècle après l’affaire Dreyfus, c’est encore un intellectuel français, Pierre Bourdieu (1930-2002) qui, toujours à contre-courant (en réalité, il est LE courant dominant), propose une nouvelle figure du « grand intellectuel » (lisons à haute voix ce charabia : « Bourdieu propose une nouvelle figure ») et de l’engagement, au moment où toute pensée critique est identifiée au marxisme et discréditée ». Le problème avec Bourdieu est qu’il n’y a pas de critique dans sa pensée, toute confite en dévotion marxiste, et qu’il n’y a même pas de pensée dans son œuvre, étant toute récitation des dogmes de l’ultra-gauche marxiste léniniste.

Pourtant, il faut lire l’article « djihad » pour toucher le fond. L’article « djihad » est court. Il est signé de Gardet, célèbre pour sa vénération de l’islam. D’abord, il refuse de traduire djihad par « guerre sainte », parce que ce mot signifie « effort ». Dans l’expression consacrée, le « djihad fi sabil Allah » est « l’effort sur le chemin d’Allah ». « Le djihad n’est pas une « guerre sainte » d’exécration et d’extermination, tel le herem biblique ». La « guerre sainte » est la spécialité, non pas des musulmans, mais des Juifs ou des judéo-chrétiens, puisque « extermination » est un mot biblique ! Tout l’effort, pardon le « djihad », de Gardet consiste à multiplier les euphémismes dans le but d’atténuer l’horreur absolue du djihad ou de cacher que le djihad révèle la nature vraie de l’islam. Ainsi, le but du « djihad » est « de propager et / ou de défendre l’islam ». Comme l’islam s’est étendu par la guerre, toute résistance à la conquête est une agression. Si l’on transposait cette théorie à la France, on finirait par dire que les Français qui ont lutté pour libérer leur pays ont agressé les nazis ! « L’obligation du djihad, écrit Gardet, est une obligation religieuse qui ne cesse jamais », puisque, « pour la communauté musulmane », « il s’agit d’élargir toujours plus, jusqu’à la dimension du monde, la superficie des terres où seront reconnus les droits d’Allah et les droits des musulmans prescrits par Allah ». Cela se fait par la prédication ou, si les infidèles sont rétifs, par la guerre. Dans les territoires conquis, les non-croyants doivent « ou se convertir ou être réduits en esclavage » ou être tués. Quant aux chrétiens et aux juifs, ils sont soumis à la « dhimma », c’est-à-dire aux pires discriminations qui aient jamais germé dans une cervelle humaine. Tout cela est dit sur le ton de la componction dévote.

Le « syndrome de Stockholm » est la complaisance, voire la complicité, que des otages, martyrs, prisonniers manifestent pour leurs bourreaux. Une nouvelle fois, ce syndrome a frappé dans l’art, la pensée, les formes, les idées, le symbolique. Depuis un demi-siècle, la « gauche » a fait main basse sur la culture, allant jusqu’à dénier à ses « ennemis de classe » le droit de penser, inventer, commenter. Elle s’est approprié les symboles communs et, autour de ce qui désormais lui appartient, elle a érigé une muraille. C’est à cela que « Le Figaro » souscrit en proposant à ses lecteurs, pour un prix qui n’est pas modique, cette Encyclopédie. Les citoyens lucides savent que toute encyclopédie suppose que les connaissances sont un agrégat de faits tangibles, durables, fixés impartialement. Illusions que tout cela ! Ce qui a été proposé en 2005 comme la connaissance en matière de culture n’a jamais été aussi nettement daté et aussi fortement empreint d’idéologie fossilisée. En bref, il n’y a rien de plus faux que cette croyance dans l’éternité dépassionnée de la connaissance. Or, s’il est aisé de faire main basse sur la culture, il est plus difficile d’entretenir les richesses culturelles, de les faire prospérer, de leur donner sens, de les transmettre. A quoi sert-il de mettre sous séquestre Versailles ou Notre Dame, si c’est pour les transformer en étable ou en grenier ? La « culture » de « gauche » ou selon la « gauche » est morte. Les thèses les plus éculées de l’intelligentsia ont beau être sanctifiées par l’Université et le CNRS ou le Collège de France, elles n’en sont pas moins momifiées.

 

 

15:25 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : littérature, culture, france

Commentaires

On dirait que l'hiver fortifie encore un peu votre voix, cette critique est sans appel. Bravo.

Écrit par : Nicolas | 29 novembre 2010

Texte remarquable. Votre lecture est ma liqueur quotidienne.

Écrit par : TODOMODO | 30 novembre 2010

Merci

Écrit par : Arouet le Jeune | 30 novembre 2010

je suis tout bonnement obligé de commenter: je suis venu sur le site documenter les grammairiens des 17° et 18°, mais je m'y suis attardé en raison de la justesse, la pertinence et la cohérence des articles.
Je me trouve souvent pris de nos jours dans des débats sur notre culture, notre langue et l'héritage de la France en général. Certainement je m'emporterais moins si j'avais une telle maîtrise du sujet!
Merci de bien situer un contexte politique et social affligeant et la démagogie qui en découle pour expliquer une crise culturelle, qui ne saurait être prise comme l'aveu que nous, Français, n'avons plus rien à dire ou à contribuer en tant que tels...
Un jour on m'expliquera ce que les politiciens et leur chiens, les médias, avaient en tête à la fin!?

Écrit par : eric | 08 décembre 2010

je suis tout bonnement obligé de commenter: je suis venu sur le site documenter les grammairiens des 17° et 18°, mais je m'y suis attardé en raison de la justesse, la pertinence et la cohérence des articles.
Je me trouve souvent pris de nos jours dans des débats sur notre culture, notre langue et l'héritage de la France en général. Certainement je m'emporterais moins si j'avais une telle maîtrise du sujet!
Merci de bien situer un contexte politique et social affligeant et la démagogie qui en découle pour expliquer une crise culturelle, qui ne saurait être prise comme l'aveu que nous, Français, n'avons plus rien à dire ou à contribuer en tant que tels...
Un jour on m'expliquera ce que les politiciens et leur chiens, les médias, avaient en tête à la fin!? A quoi peut bien servir de dégrader délibérément une culture si riche et une langue si belle ??? Au nom d'un marché mondialisé dans lequel on ne se reconnait plus que par sa position sociale, peut être, et dans lequel les gens ont oublié toute notion d'histoire et de culture pour devenir des individus médiocres mais productifs, aisément influençables ?

Merci, merci, merci !

Écrit par : eric | 08 décembre 2010

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