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24 janvier 2011

Immolation

 

 

Emprunté au latin, immolatio et le verbe immolare étant dérivés de mola, cette farine sacrée dont était couverte la tête d’une victime avant qu’elle ne soit sacrifiée, ce mot est attesté au XIIe siècle et il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit comme le « sacrifice sanglant d’une victime », l’illustrant de l’exemple d’Iphigénie, immolée pour que les armées grecques, près de combattre Troie, bénéficient de vents favorables. Il est le seul lexicographe qui qualifie de sanglant le sacrifice, les académiciens de 1694 à l’actuelle édition, en cours de publication, limitant l’immolation à la seule « action d’immoler », c’est-à-dire de « sacrifier » ou « offrir une chose vivante (animal ou personne) en sacrifice ». Dans aucun dictionnaire, il n’est établi que l’immolation puisse se faire par le feu ; auquel cas, elle serait un holocauste.

En revanche, les lexicographes citent le sacrifice volontaire qu’a fait le Christ de sa vie, pour le salut des hommes, dit-on. L’exemple « l’immolation de Christ » qui apparaît dès le XVe siècle est dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Frédéric Godefroy (1880-1902) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du DAF (« l’immolation du Christ, son sacrifice consenti pour le salut des hommes »), ainsi que, sous une forme légèrement différente, à l’entrée immoler (DAF, 1694 : l’hostie qui a été immolée pour le salut des hommes) ou dans ces extraits de Saci (« le commencement de la bonne vie est de faire Justice ; et elle est plus agréable à Dieu que l’immolation des hosties ») et de Bossuet (« le propre corps et le propre sang, dont l’immolation et l’effusion nous ont sauvés sur la croix », in Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les sacrifices humains ayant disparu d’Occident assez tôt, le mot immolation s’est donc spécialisé dans des emplois étendus ou dans des emplois figurés, comme l’indiquent les académiciens dans la huitième édition du DAF (1932-35 : « il se dit aussi, en termes de théologie, de l’action de s’immoler soi-même, de consentir au sacrifice de soi-même ; l’immolation de Jésus ») et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « Théologie, sacrifice du Christ sur la croix ou sur l’autel »). Certes, les académiciens, dans les cinquième et sixième éditions du DAF (1798 et 1835), ont cru bon d’indiquer, mais à tort, que immolation « ne se dit qu’au propre ». En 1872, Littré relève un sens étendu : « par extension, mise à mort des hommes » (« l’immolation des hommes sur les champs de bataille ») ; et à partir de 1879, les académiciens l’imitent : « il se dit, par extension, de la mise à mort d’un grand nombre d’hommes ; les immolations de la Terreur ; les vastes immolations de la guerre » et « il se dit, par analogie, de la mise à mort d’un grand nombre d’hommes » (1932-35, la guerre de 1914-18 est encore dans tous les esprits : les grandes immolations de la guerre »), de même que les auteurs du TLF : « par extension, littéraire, synonymes carnage, hécatombe, massacre, tuerie », comme dans cet extrait des Mémoires de Mauriac (« Le grand Meaulnes, tournant le dos à tout ce qui est sordide, bruyant, souillé, s’en est allé vers l’immolation de 1914, à travers un laborieux enchantement », 1959).

Ce nom des religions de l’Antiquité et de la théologie chrétienne a connu au cours des dernières semaines un beau succès dans les media et dans la bouche d’experts, de commentateurs et de consciencieux du social, à propos des événements de Tunisie et ailleurs dans le monde musulman, dit « arabe ». Des jeunes gens (une dizaine) se sont suicidés en dépit du « tabou anthropologique » : euphémisme pour désigner l’interdiction par l’islam du suicide. La vie appartenant à Allah, c’est à lui seul de disposer à son gré de ce qu’il a donné. Les meurtres, assassinats, massacres de masse sont prescrits, pour exterminer infidèles, mécréants, associateurs, juifs, etc., mais le suicide est proscrit. Va comprendre, Charles. En réalité, le mot immolation n’est guère adéquat pour désigner ces suicides, qui tiennent plus de l’holocauste que du sacrifice sanglant à la manière de celui d’Iphigénie ou que, horresco referens, celui du Christ. Les commentateurs ont beau être très savants, ils n’ont pas conscience qu’ils parlent des pays musulmans avec les mots du christianisme - réduction dont les musulmans ont horreur et qui doit les indigner, à juste titre. Il est vrai que, les commentateurs ne comprenant plus le sens de ces mots, il leur est aisé de faire des Bouaziz suicidés des messies annonçant un ordre nouveau.

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