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08 février 2011

Transparence

 

 

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), la définition de transparence est expédiée en une courte et même phrase « qualité de ce qui est transparent », laquelle ne fait que gloser la formation de ce mot dérivé de l’adjectif transparent (« diaphane, au travers de quoi l’on voit les objets », DAF 1694-1935), et elle est illustrée du même exemple « la transparence de l’eau, du verre ». L’adjectif transparent, dont est dérivé le nom, a, il est vrai, un sens « transparent ». Il a été composé en latin du Moyen Age de la préposition trans, qui signifie « à travers », et du participe du verbe parere, « apparaître ». Même Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques. A cet emploi, il ajoute celui de demi transparence : « état de certains corps qui ne laissent passer qu’une quantité de rayons lumineux insuffisante pour permettre d’apercevoir nettement les objets à travers leur substance », et un emploi figuré : « la transparence se dit d’un teint qui semble laisser pénétrer le regard dans la peau ». 

            L’article que Jean-François Féraud y consacre, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), est plus long et plus complet que celui du Dictionnaire de l’Académie française. La transparence est non seulement la « qualité de ce qui est transparent » (exemples : la transparence de l’eau, du verre), c’est aussi un emploi figuré de l’adjectif : « les hommes étaient transparents à ses yeux » et surtout « ce qui doit inspirer plus de terreur aux Anglais, c’est de voir leur administration ainsi devenue transparente, et ses mystères ainsi dévoilés aux étrangers ». Ces deux exemples annoncent les emplois modernes du nom et de l’adjectif.

            Au XXe siècle, le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste le  Trésor de la Langue française (1971-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence s’étend sur moins trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), il fait près de deux pages de grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot est devenu moderne. Les sens techniques relevés sont plus nombreux. C’est non seulement la « propriété qu’a un corps, un milieu, de laisser passer les rayons lumineux, de laisser voir ce qui se trouve derrière » et par analogie, le « caractère quasi immatériel, évanescent d’une forme », mais aussi la « luminosité, la clarté de l’atmosphère » et le sens technique en peinture (« couleur, motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente » et « impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes »), en optique, au cinéma (« procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran »).

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce n'est pas la technique, c'est la morale : ce sont les emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus ni secret, ni zone d’ombre, ni refuge, ni asile, idéal qui ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la « qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner » et surtout la « qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques », comme dans et exemple : « au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la « transparence » (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté ». Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la « qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible ». La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un « régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés ».

            Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté transparent et sans prétention, jusqu’à ce que la modernité se l’approprie pour en faire une exigence de morale privée et publique. D’un coup, il s’est opacifié. Il est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur. D’ailleurs  les exhortateurs à la transparence, eux, ne s’y trompent pas, qui refusent de s’y plier. Leur « terreur », comme l’écrit ci-dessus Féraud à propos des Anglais, « est de voir leur administration devenir transparente et ses mystères dévoilés aux étrangers ». Ils ne se laissent pas abuser par les mots d’ordre qu’ils lancent à l’encontre des élus et se gardent prudemment d’appliquer à eux-mêmes ce qu’ils exigent des autres, exigeant que leurs sources soient protégées, évoquant la déontologie, parlant de secret – de leurs secrets enfermés derrière les hautes murailles de la forteresse des rédactions, etc. En bref, la transparence ressemble à l’ample manteau de Dom Juan qui couvre tous les vices.

 

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