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25 février 2011

Directive

 

 

L’adjectif directif, dérivé de la forme latine directum à laquelle a été ajouté le suffixe – if, est attesté au milieu du XVe siècle. Il est, avec des milliers d’autres mots, le produit de la latinisation de notre langue, processus qui s’est effectué du XIVe au XVIe siècle.  Il a pour sens « qui dirige » (« prudence est directive des vertus morales ») ou « règle » (« une communauté n’est jamais bien ordonnée s’il n’y a aucun dirigeant et aucun directif »). Rarement employé pendant les siècles « classiques », il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées entre 1694 et 1935 du Dictionnaire de l’Académie française, ni par Richelet, Furetière, Féraud ou Barré. Littré est le seul grand lexicographe qui le fasse entrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « Qui a la force, la propriété de diriger », illustrant cette définition d’un extrait de Bossuet : « Les princes ne sont pas soumis aux peines des lois ; ou, comme parle la théologie, ils sont soumis aux lois, non quant à la puissance coactive, mais quant à la puissance directive ».

Dans la NLF, directif connaît un vrai succès, à la fois comme adjectif et comme nom commun, de genre féminin, directive. Ce qui en a assuré le succès, ce n’est pas l’adjectif à proprement parler, mais l’antonyme non-directif. Directif ayant très mauvaise presse chez les psys surtout comme épithète de pédagogie (Madame le Comtesse, vous n’y songez pas, apprendre quelque chose à quelqu’un, mais c’est de la très, très, très, très haïssable pédagogie directive !),  ceux-ci ont fabriqué un contraire, et de la façon la moins élégante qui soit (des psys sachant le français sont aussi rares qu’un ours blanc au Sahara), en ajoutant devant directif l’adverbe non. Pour la première fois dans l’histoire de France, des psys ont dit « non » - enfin, n’exagérons rien, uniquement pour qualifier un entretien ou une méthode : « entretien, méthode non-directif-ive, entretien, méthode d’enquête dans lesquels l’enquêteur observe une attitude neutre » (Trésor de la langue française, 1971-94), cette définition étant illustrée d’un extrait de l’illustrissime Passeron (illustrissime par sa sottise qui dépasse de mille coudées celle de Fréron) : « l’enseignement non-directif coûte (...), pour être efficace, plus d’efforts et plus de travail aux professeurs comme aux étudiants... ». En bref, il demande tellement d’efforts qu’il est la sieste des Corses.

Le succès de non-directif s’étend à directif, ce qui réveille les académiciens, qui, dans la neuvième édition, en cours de publication, du DAF, consacrent une assez longue entrée à ces deux adjectifs : « qui indique une direction, une orientation ; méthode, thérapeutique, entretien, questionnaire directif : forme d’entretien, de questionnaire, dont le contenu et l’orientation sont imposés par la personne qui interroge » et dans les télécommunications, « dont le rayonnement est plus concentré ou dont la sensibilité à la réception est meilleure dans certaines directions » (antenne directive ; microphone directif ou directionnel) ; non-directif-ive : « qui n’est pas directif, qui ne cherche pas à imposer des orientations, des comportements déterminés ; pédagogie non-directive, faisant appel à la spontanéité ; thérapeutique non-directive, entretien non-directif, n’imposant aucune direction, aucune orientation au patient ».

Autrement dit, le succès de cet adjectif est parallèle aux triomphes des grandes idéologies libertaires ou anarchisantes, c’est-à-dire au laissez-faire et au laisser-aller qui impriment une marque indélébile à la France pour ce qui de l’enseignement, de l’application des lois ou des lois elles-mêmes, de la relation à autrui, de l’Etat, des institutions, de la République, tous domaines dans lesquels la non-directivité est la norme.

Or, au moment où triomphe la non-directivité, voilà que l’administration, l’Etat, la République, les magistrats, etc. sont submergés de directives – mot qu’il faudrait écrire à l’allemande : Direktive. En effet, le mot est doublement allemand, parce qu’il a été emprunté à la langue allemande et que c’est un terme, en allemand et aussi en français, des grandes hiérarchies militaires ou militaristes et même impériales ou impérialistes. Il entre dans la langue française à la fin du XIXe siècle sous l’influence du terme militaire allemand Direktive. Il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935. Dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994, où directive enfin est enregistré, ces deux emplois sont nettement distingués : « (militaire) instruction générale, ordre d’opérations émanant du haut commandement » (prescrire une manœuvre par une directive précise) et « par extension, surtout au pluriel, indications générales données par une autorité à ceux qui sont chargés de les exécuter » (demander, donner, recevoir, transmettre des directives ; suivre les directives ; se conformer aux directives ; enfreindre, transgresser les directives).

Il y a un siècle, c’était un mot du haut commandement militaire, celui de Guillaume II ou de Bismarck. Aujourd’hui, c’est un mot du Nouveau Reich, le IVe de la liste, l’Union européenne. Il y a un siècle, quand c’était un mot de boche, il s’employait au singulier, puisqu’il émanait d’une seule tête ; aujourd’hui, il s’emploie au pluriel, puisqu’il émane d’une hydre à vingt-sept têtes. Les emplois qui, dans le DAF, illustrent ce sens ne citent pas l’Union européenne qui est, pourtant, de toutes les autorités qui soient au monde celle qui produit, chaque jour et à la chaîne, le plus de directives, presque immédiatement transposées par les « parlements » complaisants des vingt-sept pays membres en lois nationales. Le Reich transmet des Direktiven ; tous s’y conforment, le doigt sur la couture du pantalon. En 2008, le Reich a pondu une Direktive obligeant les Etats membres à proposer à tout clandestin arrêté par la police un délai d’une vingtaine de jours avant de lui notifier son expulsion – sans doute pour lui permettre de s’égailler dans la nature. C’est cette Direktive que des « magistrats » du Tribunal administratif de Nîmes ont invoquée pour remettre en liberté une quarantaine de clandestins tunisiens venus de Lampedusa, sous le prétexte que la police française ne leur aurait pas offert ce délai de réflexion. Cette Direktive n’a pas encore été transposée dans le droit français, mais cela n’empêche pas des fonctionnaires, qui sont censés rendre la justice au nom du peuple français, de tenir, comme ils le faisaient entre 1940 et 1944,  un oukase du Reich pour une loi de la République.

 

 

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