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25 février 2011

Directive

 

 

L’adjectif directif, dérivé de la forme latine directum à laquelle a été ajouté le suffixe – if, est attesté au milieu du XVe siècle. Il est, avec des milliers d’autres mots, le produit de la latinisation de notre langue, processus qui s’est effectué du XIVe au XVIe siècle.  Il a pour sens « qui dirige » (« prudence est directive des vertus morales ») ou « règle » (« une communauté n’est jamais bien ordonnée s’il n’y a aucun dirigeant et aucun directif »). Rarement employé pendant les siècles « classiques », il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées entre 1694 et 1935 du Dictionnaire de l’Académie française, ni par Richelet, Furetière, Féraud ou Barré. Littré est le seul grand lexicographe qui le fasse entrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « Qui a la force, la propriété de diriger », illustrant cette définition d’un extrait de Bossuet : « Les princes ne sont pas soumis aux peines des lois ; ou, comme parle la théologie, ils sont soumis aux lois, non quant à la puissance coactive, mais quant à la puissance directive ».

Dans la NLF, directif connaît un vrai succès, à la fois comme adjectif et comme nom commun, de genre féminin, directive. Ce qui en a assuré le succès, ce n’est pas l’adjectif à proprement parler, mais l’antonyme non-directif. Directif ayant très mauvaise presse chez les psys surtout comme épithète de pédagogie (Madame le Comtesse, vous n’y songez pas, apprendre quelque chose à quelqu’un, mais c’est de la très, très, très, très haïssable pédagogie directive !),  ceux-ci ont fabriqué un contraire, et de la façon la moins élégante qui soit (des psys sachant le français sont aussi rares qu’un ours blanc au Sahara), en ajoutant devant directif l’adverbe non. Pour la première fois dans l’histoire de France, des psys ont dit « non » - enfin, n’exagérons rien, uniquement pour qualifier un entretien ou une méthode : « entretien, méthode non-directif-ive, entretien, méthode d’enquête dans lesquels l’enquêteur observe une attitude neutre » (Trésor de la langue française, 1971-94), cette définition étant illustrée d’un extrait de l’illustrissime Passeron (illustrissime par sa sottise qui dépasse de mille coudées celle de Fréron) : « l’enseignement non-directif coûte (...), pour être efficace, plus d’efforts et plus de travail aux professeurs comme aux étudiants... ». En bref, il demande tellement d’efforts qu’il est la sieste des Corses.

Le succès de non-directif s’étend à directif, ce qui réveille les académiciens, qui, dans la neuvième édition, en cours de publication, du DAF, consacrent une assez longue entrée à ces deux adjectifs : « qui indique une direction, une orientation ; méthode, thérapeutique, entretien, questionnaire directif : forme d’entretien, de questionnaire, dont le contenu et l’orientation sont imposés par la personne qui interroge » et dans les télécommunications, « dont le rayonnement est plus concentré ou dont la sensibilité à la réception est meilleure dans certaines directions » (antenne directive ; microphone directif ou directionnel) ; non-directif-ive : « qui n’est pas directif, qui ne cherche pas à imposer des orientations, des comportements déterminés ; pédagogie non-directive, faisant appel à la spontanéité ; thérapeutique non-directive, entretien non-directif, n’imposant aucune direction, aucune orientation au patient ».

Autrement dit, le succès de cet adjectif est parallèle aux triomphes des grandes idéologies libertaires ou anarchisantes, c’est-à-dire au laissez-faire et au laisser-aller qui impriment une marque indélébile à la France pour ce qui de l’enseignement, de l’application des lois ou des lois elles-mêmes, de la relation à autrui, de l’Etat, des institutions, de la République, tous domaines dans lesquels la non-directivité est la norme.

Or, au moment où triomphe la non-directivité, voilà que l’administration, l’Etat, la République, les magistrats, etc. sont submergés de directives – mot qu’il faudrait écrire à l’allemande : Direktive. En effet, le mot est doublement allemand, parce qu’il a été emprunté à la langue allemande et que c’est un terme, en allemand et aussi en français, des grandes hiérarchies militaires ou militaristes et même impériales ou impérialistes. Il entre dans la langue française à la fin du XIXe siècle sous l’influence du terme militaire allemand Direktive. Il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935. Dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994, où directive enfin est enregistré, ces deux emplois sont nettement distingués : « (militaire) instruction générale, ordre d’opérations émanant du haut commandement » (prescrire une manœuvre par une directive précise) et « par extension, surtout au pluriel, indications générales données par une autorité à ceux qui sont chargés de les exécuter » (demander, donner, recevoir, transmettre des directives ; suivre les directives ; se conformer aux directives ; enfreindre, transgresser les directives).

Il y a un siècle, c’était un mot du haut commandement militaire, celui de Guillaume II ou de Bismarck. Aujourd’hui, c’est un mot du Nouveau Reich, le IVe de la liste, l’Union européenne. Il y a un siècle, quand c’était un mot de boche, il s’employait au singulier, puisqu’il émanait d’une seule tête ; aujourd’hui, il s’emploie au pluriel, puisqu’il émane d’une hydre à vingt-sept têtes. Les emplois qui, dans le DAF, illustrent ce sens ne citent pas l’Union européenne qui est, pourtant, de toutes les autorités qui soient au monde celle qui produit, chaque jour et à la chaîne, le plus de directives, presque immédiatement transposées par les « parlements » complaisants des vingt-sept pays membres en lois nationales. Le Reich transmet des Direktiven ; tous s’y conforment, le doigt sur la couture du pantalon. En 2008, le Reich a pondu une Direktive obligeant les Etats membres à proposer à tout clandestin arrêté par la police un délai d’une vingtaine de jours avant de lui notifier son expulsion – sans doute pour lui permettre de s’égailler dans la nature. C’est cette Direktive que des « magistrats » du Tribunal administratif de Nîmes ont invoquée pour remettre en liberté une quarantaine de clandestins tunisiens venus de Lampedusa, sous le prétexte que la police française ne leur aurait pas offert ce délai de réflexion. Cette Direktive n’a pas encore été transposée dans le droit français, mais cela n’empêche pas des fonctionnaires, qui sont censés rendre la justice au nom du peuple français, de tenir, comme ils le faisaient entre 1940 et 1944,  un oukase du Reich pour une loi de la République.

 

 

23 février 2011

Dépendance

 

 

Il n’y a rien de moins étrange que le très récent succès de ce mot : que dis-je succès ? triomphe convient mieux. La France est, dit-on, indépendante (mais de quoi ?) ; les Français sont autonomes ; à peine âgés de quinze ans, ils rêvent de s’arracher à toute détermination ou contrainte ; etc. Et si le triomphe de dépendance disait exactement le contraire ? Et s’il éclairait ce que la France devient ou est devenue sans que les citoyens en aient conscience ? Et l’indépendance invoquée à tout instant et déclinée avec l’autonomie, l’autogestion, la liberté, etc. n’était qu’un leurre ou un mirage ?

Le mot, dérivé de dépendant, est attesté depuis la seconde moitié du XIVe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires depuis Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). C’est un terme de droit féodal : « chose qui relève et qui dépend d’une autre » (Richelet), définition qui est illustrée de cet exemple : « la Bresse est des premières dépendances de la Couronne », tandis que la « matrice » de ce nom, à savoir le participe présent dépendant, a pour sens, selon Richelet, « qui relève d’un autre », comme dans ces deux emplois : « fief dépendant » et « être dépendant de quelqu’un ». C’est ainsi que le mot est glosé dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française : (de 1694 à 1798) « subordination, sujétion » (les sujets sont dans la dépendance de leurs souverains), « il se dit aussi des terres qui relèvent d’une autre » (cette terre est de la dépendance de la mienne), « il veut dire aussi ce qui fait partie d’un bien, d’une terre, d’un héritage » (il lui a vendu sa terre avec toutes ses dépendances). La disparition de l’Ancien Régime fait du sens « féodal » le vestige d’un passé révolu : (DAF, sixième édition, 1835) « il se disait particulièrement, dans la jurisprudence féodale, en parlant des terres qui relevaient, qui dépendaient d’une autre terre, d’un seigneur ». Cette liberté nouvelle favorise l’emploi du mot dans un sens étendu se rapportant non plus au droit, mais à des réalités abstraites : (1835) « il se dit encore, par extension, des rapports qui lient certaines choses, certains êtres, et qui les rendent nécessaires les uns aux autres » (l’étroite dépendance qui unit toutes nos facultés ; la secrète dépendance que Dieu paraît avoir voulu établir entre tous les êtres), sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi : « sorte de rapport qui fait qu’une chose dépend d’une autre ». Pendant plusieurs siècles, la définition de dépendance est restée stable, puisque l’on retrouve dans le Trésor de la langue française (1971-94) les sens établis par les lexicographes des siècles antérieurs : « Fait d’être sous l’autorité, sous l’influence de quelqu’un », « fait d’être lié organiquement ou fonctionnellement à un ensemble ou à un élément d'un ensemble », « installation dépendant d’une terre, d’une maison », et « avec l’idée dominante de causalité, fait d’être conditionné, d’être déterminé par quelque chose ».

En réalité, c’est au cours des trois ou quatre dernières décennies que dépendance s’est enrichi de nouveaux sens, enregistrés dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994, et qui apparaissent, non dans la définition « fait pour une personne ou un groupe de personnes de dépendre de quelqu’un d’autre ou de quelque chose ; sujétion », mais dans les exemples qui l’illustrent : « l’état de dépendance d’un malade, d’un invalide, son incapacité à accomplir seul les actes de la vie quotidienne » ; et surtout dans le sens pathologique suivant : « asservissement à un produit nocif, à une drogue, dont l’absorption répétée a créé un besoin impérieux » (l’abus du tabac, de l’alcool finit par créer un état de dépendance ; l’état de manque révèle la dépendance du toxicomane). Jadis, les vieillards grabataires étaient à la charge de leur famille. Il est vrai qu’ils n’étaient pas très nombreux. Aujourd’hui, leur nombre croît à grande vitesse et la charge qu’ils représentent est de plus en plus lourde pour les ayants-droit, lesquels s’en débarrassent en les confiant aux autres, nommés pour l’occasion société. La dépendance relevait de la condition humaine et de la morale naturelle ; elle devient un problème sociétal, donc politique. Quant à l’emploi pathologique de dépendance, il dévoile encore plus crûment que la gérontologie, ce qu’est devenue la France : quelque chose de malade, qui a perdu son indépendance sociale, économique et politique et dont le destin pathétique est mimé par ceux qui s’assujettissent aux drogues, persuadés que la dépendance sans fin compensera l’indépendance envolée.

 

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21 février 2011

Joyeusetés de la "révolution arabe"




Tunisie.
Un malheureux a été retrouvé au petit matin la gorge tranchée. Cela ne s'est pas passé dans le bled, loin des villes, dans un village reculé, habité par des sauvages, mais tout à côté de Tunis, dans une banlieue chic. Tunis est une capitale. L'égorgé n'est plus. Il était Polonais. Il n'était pas musulman, sinon il serait toujours vivant, mais catholique, pour son malheur; et la loi d'Allah lui a été appliquée. Au même moment, semble-t-il, et tout à côté, dans cette même capitale, des immeubles qui sont censés abriter des "maisons closes" ont été vandalisés et incendiés... Un peu plus au sud, c'est une synagogue qui est visée et des Juifs, s'il en reste, qui sont menacés. C'est la "révolution arabe", dont les médias de France chantent les louanges sur tous les tons. On était en droit attendre que les "révolutionnaires" tunisiens protestassent contre cet égorgement en chantant l'hymne des islamogauchistes de France : "tous ensemble, tous ensemble, tous..." Une protestation a bien eu lieu devant l'Ambassade de France et contre l'Ambassadeur. L'Ambassadeur est étranger comme le prêtre polonais égorgé. Etranger, on lui hurle "dégage", "casse-toi pauvre boillon". Des menaces ? Un dernier avertissement ? La valise, sinon le cercueil ? 

 

Tunisie, toujours. Avec la prétendue "révolution arabe" a commencé, hurlent en choeur les médias "français", une ère nouvelle, faite de bonheur, de prospérité, de règne du droit, de justice, d'égalité, etc. Plus de cinq mille Tunisiens en ont profité pour faire leur révolution, en votant avec leurs pieds ou, mieux, à la rame, à cent ou deux cents ou plus par barquasse de pêche - chalutiers près de partir à la réforme. Ce qui se dit, c'est que le passage a coûté mille euros. Deux cents passagers payant mille euros chacun, voilà qui fait deux cent mille euros dans la poche d'une famille de "pauvres pêcheurs" (il faut verser des larmes sur leur sort), qui se sont, à la faveur de la Révolution, reconvertis dans la traite. La "traite", voilà un grand mot : disons dans l'invasion de territoires ennemis ou dans le Grand Débarquement. Tout cet argent, c'est un bon investissement. Un Tunisien, soi-disant malheureux, exploité, pauvre, investit deux mille euros dans un passage et un voyage en Italie, parce qu'il escompte par le pillage ou le détournement de fonds se faire rembourser cet investissement au décuple ou au centuple par l'Etat français.

 

Minya, Egypte. Minya est une grande ville qui se trouve à moins de deux cents kilomètres au sud du Caire. Ce n'est pas le désert, ni la forêt vierge, mais la verte et prospère Egypte. Pendant que les médias du monde entier diffusaient en boucle les mêmes images de révolutionnaires festoyant sur la place Tahrir, onze malheureux se faisaient qui égorger, qui tirer comme des lapins, qui fracasser le crâne, par les mêmes révolutionnaires. Ces malheureux n'étaient pas musulmans, sinon ils seraient en vie, mais chrétiens, donc bons à exterminer, suivant la loi d'Allah. Parmi les égorgés, il y a un enfant de trois enfants. Bien entendu, les médias n'ont rien dit de cette tuerie, laquelle aurait pu écorner la belle révolution arabe : pas de compte-rendu, pas d'image, pas de reportage. C'est la règle de l'omerta. Surtout ne couvrez pas (au sens médiatique de ce verbe) ce sang que je ne saurais voir, aurait dit Tartuffe. Il est vrai que, dans les médias, le seul révolutionnaire, c'est Tartuffe.

 

 

 

 

10:08 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : politique, egypte, tunisie

19 février 2011

Indécence, indécent

 

Le nom indécence, emprunté au latin, est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle, alors que l’adjectif indécent est antérieur d’un siècle et demi (fin XIVe siècle). Dans un premier temps, ces deux mots se rapportent à des actes (1568 : « acte contraire à la bienséance, manque de convenance ») ; dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ils désignent aussi des propos obscènes ou contraires à la pudeur. Pendant un demi-siècle, les auteurs de dictionnaires définissent l’indécence comme « ce qui est contraire et opposé à la bienséance, à l’honnêteté et à la civilité » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ; « manquement contre la bienséance et l’honnêteté extérieure » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694) ; et à partir de 1762 (DAF), ils signalent comme marques d’indécence les actes ou les paroles : « action ou discours contraire à la décence, à l’honnêteté publique, aux bienséances » (1762, 1798) ; « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent » (DAF, 1835 : dire, commettre une indécence, une grossière indécence ; faire des indécences ; il y a beaucoup d’indécences dans cet ouvrage).

Dès lors, le partage se fait entre la qualité ou le caractère et l’acte ou la parole qui résulte de cette qualité, comme l’attestent les articles de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « action, propos indécent »), du DAF (1879 : « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent » ; 1932-35 et neuvième édition, en cours : « caractère de ce qui est indécent » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent »), du Trésor de la langue française (1971-94 : « caractère de ce qui est indécent, contraire aux règles de la bienséance ; avec une connotation sexuelle, caractère de ce qui est contraire à la morale, aux bonnes mœurs » et « par métonymie, acte, parole, chose contraire à la décence, à la bienséance ou à la morale »).

Voilà deux mots propres au vocabulaire des professeurs de vertu, sermonnaires, grands donneurs de leçons, rosières et chaisières, grenouilles de mosquées, de synagogues, de bénitiers, imams et ayatollahs, pasteurs, curés, évêques, inquisiteurs, rabbins, etc. On pensait naïvement qu’ils étaient réservés à aux belles âmes et surtout que les hommes politiques s’en exonéraient, parce que, croyait-on, la politique n’est pas de la morale à deux sous et encore moins de la moraline. « Rayez cela de vos papiers », comme on dit chez Molière. Désormais les hommes politiques, qu’ils soient de droite, de gauche, du centre, des extrêmes ou de nulle part, emploient indécence ou indécent à tout bout de champ, comme si, employant ces termes, ils se ralliaient à l’objurgation d’indignation que le sinistre Hessel intime aux Français, comme Goebbels l’intimait aux Allemands, Trotski aux Russes, Savonarole aux chrétiens d’Italie, etc. Rien de nouveau sous le soleil certes, mais l’inouï est que des hommes politiques, ministres, députés, sénateurs, maires, etc. d’une République, dite laïque, s’étouffent d’indignation, en toute bonne conscience, comme de vulgaires Savonarole de sous-préfecture, en proférant  ces accusations d’indécence.

 

 

16 février 2011

Juif

 

 

Ce mot, emprunté du latin (du latin au grec, du grec à l’hébreu), est attesté à la fin du Xe siècle sous diverses formes, entre autres, Judeu, Juef, Juiu. C’est donc l’un des plus anciens mots de la langue française. En hébreu, c’est le nom de la tribu de Juda et d’un des deux royaumes de l’antique Israël. Ce nom a été donné au peuple qui vivait dans le royaume de Juda, puis, comme la plupart des Hébreux qui revinrent de la captivité à Babylone étaient de la tribu de Juda et occupèrent le territoire de l’ancien royaume de Juda, le mot désigna les habitants des deux anciens royaumes et les membres de toutes les tribus d’Israël.

Les emplois dans l’ancienne langue française, du IX au XVIe siècle, font référence à la mort du Christ et à la responsabilité, avérée ou controuvée, des Juifs dans cette mort : « Ou le condamnèrent li jeu » (les juifs) ; « que giui (les juifs) ont crucifié » ; « En non (au nom de) notre Seigneur que li gyuf (les juifs) crucifièrent » ; « Quand les faux Judeu (juifs) menérent crucifier Dieu » ; « Des félons Judeus » (des juifs félons) ; « Souffrir mort et passion par les mains des juifs », etc. L’hostilité latente dans ces emplois résulte d’un événement historique et elle est d’ordre religieux. C’est sans doute pour cette raison que La Curne de Sainte-Palaye dans son Dictionnaire historique de l’ancien langage français (seconde moitié du XVIIIe siècle) relève à l’entrée juif le sens « mécréant ». Tous les emplois ne réfèrent pas nécessairement à la mort du Christ ; certains le font à la naissance du Christ dans une famille juive et au sein du peuple juif : « Or (que) chacun soit certain Que le grand Dieu hautain A fait cet enfant naître De son peuple juif » ; « En Bethleem il est prédit Qu’un fils est né de tel crédit Que sur les Juifs régnera ».

Cette hostilité religieuse ou théologique nourrit le long article que Thomas Corneille, en 1694, consacre à juif dans son Dictionnaires des arts et des sciences : « Peuple aveuglé, obstiné, qui se vante d’être la semence d’Abraham, et se glorifie du sceau de la circoncision qui lui a été donné, et qui ne voulant point reconnaître JESUS-CHRIST pour le Messie, l’attend toujours. Les Juifs sont dispersés à Rome, Venise, Worms, Mets, Francfort près du Main, Amsterdam, et en plusieurs places de Pologne, de Bohême etc. et ils y ont leurs synagogues, où ils ont accoutumé de prier ensemble, et d’entendre la lecture de la loi », etc. L’article du Dictionnaire universel (Furetière, 1690) est relativement neutre et plutôt objectif : « qui est de la nation de Judée en Syrie, ou descendu de ses anciens habitants, ou qui suit l’ancienne Loi de Moïse et ses cérémonies ». Il relève aussi de nombreux emplois qui ne réfèrent pas à la crucifixion, mais qui attestent une hostilité qui déborde du cadre strictement religieux : « de ce mot, écrit Furetière, sont venus plusieurs proverbes », qu’il cite et explique. Ce sont : « j’aimerais autant être entre les mains des Juifs, pour dire entre les mains de gens cruels, barbares, et impitoyables » : « c’est un homme riche comme un Juif, pour dire fort riche » ; « on appelle aussi un usurier, un marchand qui trompe ou qui rançonne, un Juif, parce que les Juifs sont de grands usuriers, fripiers et trompeurs » ; « on appelle aussi le Juif errant, un fantôme qu’on croit avoir vu, d’un Juif qui court le monde sans se reposer, en punition de ce que l’on dit qu’il empêcha JESUS-CHRIST de se reposer, lorsqu’il était fatigué de porter sa croix ; et par allusion on le dit des hommes qui sont toujours par voie et par chemin, qu’on ne trouve jamais chez eux ». Le choix des académiciens est de ne retenir que les emplois figurés du mot : « on ne met pas ici ce mot comme le nom d’une nation (le DAF n’est pas un dictionnaire de choses, mais de mots ; il exclut donc les noms propres) ; mais parce qu’il s’emploie figurément en quelques phrases de la langue. Ainsi on appelle Juif un homme qui prête à usure. On dit proverbialement qu’un homme est riche comme un Juif pour dire qu’il est fort riche. Et cela ne se dit guère que d’un gros marchand, d’un banquier, etc. On dit aussi proverbialement d’un homme qui va et vient sans cesse çà et la que c’est le Juif errant » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835). En 1694, un usurier prêtant à dix pour cent méritait le qualificatif de juif, même s’il ne l’était pas ; en 1762, les taux d’usure augmentant (« exorbitamment cher »), c’est à partir de 15% d’intérêt que se mérite le qualificatif de juif, de sorte que le mot « se dit dans le style familier de tous ceux qui montrent une grande avidité d’argent et d’ardeur pour en gagner » (1762, 1798) « et en général de quiconque cherche à gagner de l’argent par des moyens injustes et sordides » (1835).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne fait pas les mêmes choix que les académiciens pour ce qui est du « nom de nations ». Il relève donc les deux sens objectifs de ce mot, le premier : « celui, celle qui appartient au peuple hébreu, au peuple qui habita jadis la Palestine » (la fondation d’Israël en 1948 a rendu caduc l’emploi du verbe « habita » au passé simple et il faudrait écrire aujourd’hui : « peuple qui habite la Palestine ») ; le second : « celui, celle qui professe la religion judaïque (avec un j minuscule) » (exemple de Littré : « un juif est un Français, un Allemand, un Anglais, etc. professant la religion juive » et du DAF, en 1932-35 : Les juifs de Pologne, d’Allemagne, de France ; une juive). Il semble aussi que l’hostilité qui vise les Juifs s’atténue. Littré relève l’emploi figuré « celui qui prête à usure ou qui vend exorbitamment cher, et, en général, quiconque cherche à gagner de l’argent avec âpreté » certes, mais c’est un emploi figuré qui se rapporte à n’importe quel individu, qu’il soit juif ou non ; et surtout il le relègue parmi les emplois familiers. C’est aussi le choix des académiciens en 1932-35 : « il se dit aussi, figurément et familièrement, de celui qui prête à usure et qui se conduit, en affaires, avec avidité et âpreté », l’individu en question pouvant être aryen, noir ou indien. Ce n’est donc une qualification raciale, encore moins raciste.

Les auteurs des grands dictionnaires actuels relèvent encore ces sens figurés et familiers, mais, de toute évidence, ces sens occupent une place restreinte dans les articles, que ce soit dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Péjoratif, à cause des métiers d’argent interdits aux chrétiens et réservés aux juifs au Moyen Age, synonyme de avare, usurier ») et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), où le sens figuré et familier est relégué, contre toute vérité, dans l’histoire - et une histoire révolue depuis des siècles : « Au Moyen Âge, nom donné aux prêteurs à usure, parce que seuls les Juifs étaient autorisés, avec les Lombards, à pratiquer ce métier ». Ce qui domine dans ces articles, c’est le sens objectif ou neutre : « (histoire ancienne), celui, celle qui vit dans le royaume biblique de Juda ou qui en est originaire » ; « celui, celle qui appartient au peuple issu d’Abraham et dont l’histoire est relatée dans la Bible » ; « celui, celle qui appartient aux descendants du peuple ci-dessus, qui se réclame de la tradition d’Abraham et de Moïse » (TLF) ; « Personne descendant de l’ancien peuple d’Israël ; personne qui professe le judaïsme (dans les emplois où ce deuxième sens est prédominant, on ne met pas la majuscule) » (DAF, neuvième édition).

 Quoi qu’il en soit, la consultation des dictionnaires fait apparaître qu’il existe dans la langue une hostilité évidente à l’encontre des Juifs, hostilité close aujourd’hui, mais que cette hostilité, qu’elle soit fondée sur des réalités ou des fantasmes, n’est pas de nature raciale, mais sociale, due au mépris (hypocrite ?) pour l’argent et la richesse, mépris qui prend pour cible aujourd’hui les bourgeois, les financiers, les capitalistes…

 

 

13 février 2011

Lumière des livres 36

 

Christophe Donner, Un roi sans lendemain, Grasset, 2007 et Jacobo Machover, La face cachée du Che, Buchet/Chastel, 2007.

 

 

 

On ne fera jamais assez l’éloge des transfuges, tels Soljenitsyne, Kravchenko, Rossi. Ils ont coupé les ponts ou brûlé les vaisseaux. Rien ne les retient, ni scrupule, ni solidarité ancienne, ni peur. Ils disent sans fard ce qu’est le camp dont ils sont issus. L’essentiel, c’est la vérité. Christophe Donner n’aime guère la fiction, les histoires forgées, l’invention romanesque, auxquelles il préfère l’autobiographie ou la vérité des faits, comme l’atteste l’essai qu’il a intitulé Contre l’imagination (1998, Fayard). Lui même, et le narrateur de son roman, Henri, sont issus d’une famille communiste, incroyante, jacobine, thuriféraire de toutes les révolutions. Page 21, à propos d’un livre pour enfants, auquel il donné comme titre Je suis le chef de la Révolution (L’Ecole des loisirs, 1998), il résume ainsi sa jeunesse qui est aussi celle de son personnage : « Henri avait adoré la Révolution, comme d’autres la conquête spatiale ou le football. Jusqu’à l’âge de treize ou quatorze ans, il n’avait ambitionné qu’une chose, devenir le chef de la révolution, la conduire jusqu’au sommet sur les sentiers escarpés du marxisme, du léninisme, du bolchevisme dont il connaissait finalement l’essentiel : les chansons ». Jacobo Machover est un intellectuel cubain qui s’est réfugié en France en 1964 et qui, de 1959 au moment où il a fui le paradis castriste, a été un admirateur zélé de Guevara et de Castro. Devenu essayiste français, il n’écrit plus que pour rétablir la vérité sur Cuba, Castro, Guevara.  

Un roi sans lendemain est un roman, La face cachée du Che un essai, qui tient parfois de la lourde et indigeste littérature grise que l’Université produit à la chaîne ; pourtant, toutes dissemblables que soient ces deux œuvres, elles traitent du même sujet, le martyre, mais de façon inverse ; le faux martyre tapageur de Guevara, le vrai martyre de Louis XVII. Le sujet du roman de Donner est Louis XVII, l’enfant martyr, dont personne ne parle ; l’essai de Machover porte sur la légende bruyante et envahissante de Guevara, le prétendu saint sur lequel ses thuriféraires écrivent d’interminables hagiographies, sous le prétexte que ces énormes mensonges se vendent comme des petits pains. Tout ce qui est opium du peuple, des peuples en l’occurrence, trouve preneur chez les marchands. Ces deux destins, si dissemblables en apparence, sont le produit d’une même idéologie. Le mythe de Guevara a été en partie une invention des intellectuels français, dont Sartre et Beauvoir ; Louis XVII, un grand tabou imposé par ces mêmes intellectuels.

Machover récure un mythe. Au bout de deux cents pages, le mythe n’est plus que l’icône marchandisée d’un psychopathe dissimulateur et assoiffé de sang, d’un aventurier avide de tourisme se faisant passer pour médecin, qui a surtout prouvé, sans la jungle, ses talents d’arracheur de dents, d’un comédien jouant sans cesse le sacrifice, qu’il impose aux gogos qu’il abuse. Les convictions incertaines et fragiles de Guevara adolescent ont trouvé de la consistance, à partir du moment où il les a trempées dans l’eau glacée du stalinisme borné et stupide. De cette icône de foire, il n’y a rien à dire de plus : ce serait lui faire trop d’honneur. Chez Donner, le travail de nettoyage historique est plus subtil, plus profond et plus ambitieux. Henri, écrivain ayant connu quelque succès, est recruté par une fille de famille pour écrire le scénario d’un film sur Louis XVII, dont il ignorait jusqu’à l’existence. Il met en dialogue les contacts qu’il a eus avec la cinéaste et les acteurs pressentis, il résume la documentation qu’il a rassemblée, il campe les personnages du drame : Louis XVI, Marie Antoinette, Hébert l’auteur du Père Duchesne, Louis XVII, Robespierre, la cour. Quand Henri comprend que le film ne se fera jamais, il transforme l’esquisse de scénario en roman et signe un contrat avec son éditeur.

Donner a le courage ou, comme on voudra, l’inconscience des prosélytes, car, au-delà du récit d’un martyre, il instruit le procès des historiens français, à qui il reproche d’avoir injustement noirci l’Ancien Régime pour justifier la Révolution et d’avoir caché des crimes épouvantables pour ne pas ébrécher la sainte relique de la Révolution : « Les historiens (…) n’étudient pas l’Ancien Régime : ils cherchent des indices pour prouver combien la vie était dure et révoltante sous l’Ancien Régime. Et qui dit révoltante dit révolution. La Révolution française est donc arrivée parce que les gens étaient trop pauvres, parce qu’il y avait trop d’injustice, trop d’inégalités (…) Quand on voit le tableau de Vigée-Lebrun représentant Marie-Antoinette avec ses coiffures de cinquante centimètres de haut, toute cette richesse, cette profusion de couleurs comparée à ces gravures, en noir et blanc, représentant le laborieux labourage, le pénible pâturage de nos paysans pas heureux, c’est comme ça qu’on nous montre les choses, à l’école : le noir et blanc contre la couleur, l’arrogance aristocratique face à l’humilité paysanne ». Il examine la thèse des inégalités pour la récuser, en choisissant l’exemple des dentellières : « (la dentelle d’Alençon), c’est le contraire de l’esclavage ou de l’exploitation de l’homme par l’homme… La dentelle, c’est de l’histoire tangible. Elle raconte la douceur de l’espèce humaine, la passion des filles de la campagne pour les robes de dames de la ville, de la cour. La dentelle, c’est la fierté tissée par des petites mains, c’est l’émerveillement des yeux qu’elles s’arrachent pour fabriquer ces merveilles. Il a fallu que je tombe sur Louis XVII pour comprendre : quand tu regardes de la dentelle, tu vois le tissu social de la France, le fil qui relie, religieusement, la paysanne d’Alençon à la reine de Versailles ». Ou encore, il montre que la mobilité sociale avait une réalité forte sous l’Ancien Régime : « Cette vision de la société de l’Ancien Régime comme une société bloquée, avec des classes sociales figées, n’offrant aucun espoir à un artisan de devenir ministre, à un paysan de devenir général d’armée, cette théorie des castes et des privilèges est complètement fausse, se dit Henri. C’est un mythe inventé pour justifier la Révolution (…). En fait, tout contredit cette vision de ce qu’ils appellent l’Ancien Régime qui est au contraire une société neuve et passionnante, pleine d’inventions et de progrès. Inégalitaire, injuste, mais pas bloquée, en tout cas bien moins bloquée que la société révolutionnaire qui est paralysée par l’absurdité de ses principes et se retrouve dans l’incapacité d’édicter des lois. L’Ancien Régime offre tous les accès possibles à l’élite, à la gloire, que ce soit par l’Eglise, par l’argent ou par la connaissance. Les ascenseurs sociaux ne sont pas en panne, simplement, ils fonctionnent selon des règles aristocratiques : un artisan ne devient pas ministre du jour au lendemain, ni même son fils, mais peut-être son arrière-petit-fils, quand tous les autres avant lui s’y sont bien pris, quand ils ont su gravir les échelons un à un, poliment, respectueusement, avec ce qu’il faut d’astuce, de foi, d’abnégation. D’ailleurs, on adore ça, à la cour, les épopées sociales de longue haleine. Elles sont la force et l’honneur du régime ».

            Le libre examen porte sur la révolution. Donner écarte les interprétations qui en sont données, et en avance deux. La première est proche des thèses de René Girard. « La Révolution n’a pas d’origines, dit-il. Du moins, il ne faut pas les chercher dans la misère de la paysannerie française. La Révolution, c’est de la violence, et la violence n’a pas d’origine, elle est là de tout temps, rien ne la fabrique, et elle ne produit rien ». Bréhaigne, elle n’a rien apporté : « en courant après son horizon radieux, la Révolution a détruit toutes possibilités de progrès pour des décennies à venir. Le discours sur la liberté est devenu la première industrie et la dernière richesse nationale. Au sommet de ce miracle culturel, une nouvelle élite s’instaure, composée de chefs de sections, de députés et de journalistes qui, à tour de rôle, font et racontent une Révolution qui est la trame de leur ascension sociale. Pour certains, les plus ambitieux, la légende de leur accession au pouvoir s’écrit dans les journaux. Parmi ceux-là, Hébert est encore le plus secret ». Ou encore : « cette révolution (…) est juste une poussée de violence qui a atteint son paroxysme avec l’assassinat prémédité d’un enfant. D’ailleurs tout se calme, après sa mort. La France rétamée n’a plus de force que pour des révoltes sporadiques, désespérées, les hordes ont remplacé les armées et les derniers chefs rescapés de la guillotine se suicident au fond des bois. Bonaparte peut traverser les ruines, les guerres qu’il engage sont des tentatives de reconstruction, c’est très primitif : il bâtit ses armées avec le dernier matériau encore disponible : les hommes ».

Dans la seconde interprétation, la mort de Louis XVII est un crime d’écrivain, conçu et voulu par Hébert, l’auteur du Père Duchesne, qui, dans son journal, pendant trois ans, a poursuivi la famille royale de sa vindicte haineuse, la rendant responsable des malheurs du peuple, et qui a fait d’un enfant innocent le bouc émissaire dont le sacrifice nécessaire devait rendre à la France sa pureté originelle. « En ne regardant pas l’enfant du Temple, les historiens sérieux n’ont pas vu Hébert… Car s’ils ouvraient les yeux, ils découvriraient quelque chose d’intenable : le meurtre de l’enfant est commis par un écrivain. Quelqu’un comme eux, en somme ». Ce sont les écrivains qui ont voulu ces meurtres ; ce sont eux qui ont imposé le pouvoir des idées ou la tyrannie de l’idée ; la Révolution a été une véritable idéocratie. Les écrivains du XIXe siècle ont cherché à effacer le sacrifice originel qui est la source de leur triomphe : « si Victor Hugo invente Gavroche et Cosette, c’est pour donner une réplique républicaine à Louis XVII. Les deux enfants emblématiques du XIXe siècle français ne sont que les réponds républicains au martyre royal. La cruauté du couple Thénardier réplique à celle du couple Simon. Les Thénardier sont des Simon de droite. Mission accomplie : un siècle après la parution des Misérables, tous les petits Français rêvent de mourir sur les barricades de Paris et ignorent tout de Louis XVII. Les Misérables, pour la République, c’est la gomme qui sert à effacer le meurtre de l’enfant royal. En même temps, ce roman restaure le prestige de la littérature française. Car ce qu’il y a d’intolérable dans le régicide révolutionnaire, c’est l’arme utilisée : les mots. Un écrivain assassin, c’est quelque chose d’impensable pour les progressistes. Ironique destin de ce livre qui érige deux personnages imaginaires, Cosette et Gavroche, en figures historiques réelles, tandis que Louis XVII, pourtant bien réel, lui, est pratiquement rayé des manuels. Comme s’il était impossible d’envisager l’atrocité du sort réservé à l'enfant, Louis XVII ne sera jamais considéré comme une figure historique majeure, et encore moins comme un sacrifice fondateur ».

 

Les années, de 1789 à 1815, ont été une catastrophe pour le prestige de la France en Europe : « L’enfermement de la famille royale hante les esprits, il marque la France, affecte son prestige. Les historiens n’ont pas pris la mesure du dégoût qu’on éprouve maintenant envers les Français ». La question que l’on peut poser est la suivante : comment la France peut-elle ou a-t-elle pu survivre à ces crimes ? Certes, il y a les mensonges, les secrets, l’occultation, la dissimulation, la fuite en avant dans l’aventure militaire : près de vingt constitutions en deux siècles, quatre républiques qui sombrent dans le crime ou dans le déshonneur, une cinquième à l’agonie. La mort d’un enfant âgé de dix ans « est un crime d’Etat commis avec l’assentiment, pour ne pas dire la complicité du peuple français. L’histoire de Louis XVII est celle d’un crime sacrificiel, et les crimes sacrificiels font toujours l’objet de légendes (…) Depuis Œdipe, en passant par Jésus, c’est toujours le même mécanisme de dissimulation du crime par la légende ». La seule réponse possible à ce crime est l’expiation, ce à quoi se résout Henri. « Les manuels d'histoire sont-ils incapables de rendre compte du chagrin dont souffre la France depuis la Révolution ? C'est pourtant à travers le culte de cette victime que les Français pourraient communier, au-delà des classes, des confessions et des genres littéraires ». Henri, en tout cas, expie. Il se marie dans la « chapelle expiatoire », érigée au XIXe siècle à l’endroit où la Révolution a commis ses crimes abominables et le roman s’achève sur le signe de croix que lui qui n’a pas été baptisé esquisse lorsqu’il s’arrête devant le bocal contenant le cœur de Louis XVII, qui, en 2004, a été inhumé dans la crypte des rois de la cathédrale de Saint Denis.

 

La seule réserve que l’on peut exprimer sur ce roman, qui se lit d’un trait, est la langue dans laquelle il est écrit. Son auteur et son personnage font partie de la branchouille : cinéma, media, littérature pour enfants, littérature à succès. Ils ont un style « moderne » de journaliste branché. Certes, de nombreux passages sont des dialogues ou des exposés oraux ; et, comme on sait, la langue de l’oral est moins surveillée que celle de l’écrit. Citons quelques exemples de langue relâchée : « il se sentait malin avec cette idée » ; « il était surpris de la voir » (pour étonné) ; « dépenser l’argent à tombeau ouvert » ; « le titre de « noble dame » qui fait plus de bien qu’un coup de pied au cul » ; « un projet qui allait foirer » ; « nous sommes encore sous le joug du mensonge que les historiens se sont refilé, de génération en génération » ; « j’aime ce mot, expiatoire ; il est vache, presque organique » (un mot vache ?) ; « la dette de l’Etat continue de grossir sans que personne n’y puisse rien faire » (après sans que, le verbe ne se met pas à la forme négative) ; « on se rend compte que personne ici n’est compétent » (ici réfère dans ce passage au roman) ; « Louis XVI a trouvé un livre de géographie à enseigner à son fils » (il n’enseigne pas un livre, mais la géographie). C’est un crève-cœur que la langue de la branchouillardise rabaisse cette admirable et émouvante analyse du martyre d’un roi sans lendemain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11 février 2011

Racines

 

 

Ce mot est employé dès le début du XIIe siècle aussi bien dans ses sens propres (« la partie par où les arbres et les autres plantes tirent leur nourriture de la terre », Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes jusqu’en 1935) que dans son sens figuré principal, attesté en 1155 : « principe, source, cause », comme dans cet exemple : « convoitise [...] est racine de péché ». Entendu dans ce sens-là, il est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française dès 1694 : « Racine se dit aussi figurément des principes, des commencements d’une chose », comme dans ces exemples : La vertu a jeté de profondes racines dans son cœur ; il faut couper la racine de ce mal avant qu’il augmente ; ce remède pallie le mal, mais il faut aller à la racine ; couper la racine à l’hérésie ». En 1694, les académiciens  précisent que, dans ce sens figuré, « il se dit plus souvent en mal », remarque qui n’est guère pertinente, puisqu’elle disparaît des éditions suivantes. Mais la définition reste inchangée, à quelques détails près : « il se dit figurément des principes, des commencements de certaines choses, ou morales ou physiques » (1762, 1798, 1835) ; « il se dit figurément du principe, du commencement de certaines choses » (1935). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) la reprend, avec quelques modifications : « Figuré, principe, origine de certaines choses », illustrant de sens de nombreux extraits de grands écrivains des XVIIe et XVIIIe siècles, lesquels se rapportent tous ou quasiment à des « choses » morales ou intellectuelles, le doute (« Comme si l’on pouvait couper la racine des doutes d’où naissent les procès », Pascal), le mensonge (« toutes ces dispositions au mensonge et au déguisement, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans le cœur de l’homme », Pascal), le bien, l’esprit, la modération, les passions, la postérité, les abus… Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le même sens figuré « origine, principe » est relevé à l’entrée racine.

Au vu de cela, on est en droit de se demander si les hommes politiques qui sont intarissables sur les racines de la France connaissent le sens de ce mot ou ont jamais ouvert, ne serait-ce que par curiosité, un dictionnaire. En tout cas, un fait est sûr : ils ne comprennent pas ce qu’ils disent ou ce que leur font dire leurs conseillers, et surtout ceux qui rédigent leurs discours. Pour M. Chirac, il y a quelques années, l’Europe a ou aurait (avec les déclarations de ces gens, il vaut mieux employer le conditionnel) des racines islamiques ou musulmanes ; la France aussi, a-t-il renchéri dans un autre discours. Récemment, ce fut au tour de M. Sarkozy de se prononcer sur les « racines de la France » ; elles sont « juives », a-t-il déclaré. Certes, il s’adressait à des juifs et l’on comprend qu’il ait voulu se concilier les bonnes grâces des électeurs présents dans la salle, en disant que le judaïsme était à l’origine de la France, un principe de la France, au commencement de la France. C’est vrai d'Israël, mais, historiquement, pour ce qui de la France, c’est totalement faux. Ce n’est qu’un pur fantasme pour attraper des suffrages. Mais si les électeurs à qui sont assénés de si pieux mensonges ont un sens aigu de leur propre dignité, ils tiendront pour mépris à leur encontre de telles momeries. Il en va de même des racines islamiques de la France ou de l’Europe. A l’origine, il n’y a pas l’islam, ni d’islam. L’islam n’est pas au commencement de l’Europe ou de la France. Il n’est pas le principe qui les régit - heureusement pour nous. Ces assertions sur les racines islamiques ou juives de la France n’ont aucune validité, ni morale, ni intellectuelle, ni historique. C’est du mensonge cynique ou de la basse flatterie.

Cela signifie-t-il que les mensonges sont les racines de la politique, action et discours confondus ? ALJ n’est pas loin de le penser.

 

14:25 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : société, politique, france

10 février 2011

Heidegger, penseur français ?

 

A propos de Dominique Janicaud, Heidegger en France, 2 vol., « récit » et « entretiens », Albin Michel, 2001. 

 

Voilà un ouvrage savant. L’auteur a lu tout ce qui est consacré à Heidegger de 1930 à aujourd’hui, tous les écrits de ce philosophe, toutes les traductions qui en ont été faites, pour établir l’histoire de la réception de Heidegger en France. De cet ouvrage, on était en droit d’attendre le pire. On a le meilleur. Pour notre bonheur, Janicaud n’écrit pas comme Heidegger. L’Allemand est obscur, le Français, clair et limpide, met la pensée de Heidegger à la portée des lecteurs non spécialistes.   

La France est le théâtre d’un étrange événement. Dès 1930, Heidegger est devenu un philosophe français. Les Français l’ont annexé et se réfèrent avec admiration à son oeuvre, alors que les Allemands l’ignorent ou essaient de l’oublier, à la fois à cause de son obscurité et des engagements de son auteur, membre du Parti Socialiste National des Travailleurs Allemands de 1933 à 1945 et qui, en 1945, a perdu sa chaire, quand l’Université allemande a été dénazifiée. De ce fait, des intellectuels ressortissants d’un des pays vainqueurs de la guerre de 1939-45 se prosternent devant une pensée ambiguë, inquiétante, confuse (laquelle ne manque pas de fulgurances, en particulier quand Heidegger critique le délire technicien), mais une pensée totalitaire, au sens où, comme celle de Hegel et de Marx, elle prétend refonder toute la philosophie, et venue d’un pays qui a envahi et occupé la France à trois reprises, de 1870 à 1945, pour y causer des destructions majeures. Cette pensée est située à l’opposé exact de tous les principes et valeurs que la France incarne, défend, propage depuis des siècles : la clarté de l’expression, la confiance dans l’homme, la volonté d’assumer le processus de civilisation, la défense du droit, etc. Or, ce ne sont pas des intellectuels de droite négateurs, rescapés de la collaboration ou antisémites, confits dans le ressentiment, qui béent d’admiration devant Heidegger, mais des intellectuels prétendument progressistes, vigilants, sourcilleux, prêts à pétitionner contre tout projet de loi, opinion, discours, etc. que, des hauteurs éthérées où ils trônent, ils jugeraient répressifs, attentatoires au droit, etc. De la même manière, ces mêmes intellectuels vénèrent, à un degré moindre certes, Nietzsche, un Nietzsche gauchi ou gauchiste, dit « de gauche » certes, mais qui fut le théoricien du « surhomme », de l’énergie qui prime sur tout, de la volonté de puissance, de l’homme qui prend la place de Dieu et qui s’autorise des actes que Dieu n’aurait sans doute jamais osé accomplir.

Ce que révèlent cette très étrange réception et la béatitude nigaude avec laquelle elle s’est manifestée et se manifeste toujours, en particulier dans les traductions hilarantes qui ont été faites des œuvres de Heidegger, traductions si obscures qu’il faudrait les retraduire en français, c’est la nature véritable de notre « intelligentsia ». Elle se proclame « éclairée », elle se prétend « progressiste », elle se dit mue par la seule « justice » ou par le « droit », elle déclare qu’elle prend le parti des opprimés. En réalité, elle est surtout hantée par la négation, fascinée par le nihilisme, minée par la haine de soi, obsédée par le néant. Voilà pourquoi elle a trouvé en Heidegger un maître et a fait de cet Allemand si profondément allemand un docteur ès baumes de l’âme. 

08 février 2011

Transparence

 

 

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), la définition de transparence est expédiée en une courte et même phrase « qualité de ce qui est transparent », laquelle ne fait que gloser la formation de ce mot dérivé de l’adjectif transparent (« diaphane, au travers de quoi l’on voit les objets », DAF 1694-1935), et elle est illustrée du même exemple « la transparence de l’eau, du verre ». L’adjectif transparent, dont est dérivé le nom, a, il est vrai, un sens « transparent ». Il a été composé en latin du Moyen Age de la préposition trans, qui signifie « à travers », et du participe du verbe parere, « apparaître ». Même Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques. A cet emploi, il ajoute celui de demi transparence : « état de certains corps qui ne laissent passer qu’une quantité de rayons lumineux insuffisante pour permettre d’apercevoir nettement les objets à travers leur substance », et un emploi figuré : « la transparence se dit d’un teint qui semble laisser pénétrer le regard dans la peau ». 

            L’article que Jean-François Féraud y consacre, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), est plus long et plus complet que celui du Dictionnaire de l’Académie française. La transparence est non seulement la « qualité de ce qui est transparent » (exemples : la transparence de l’eau, du verre), c’est aussi un emploi figuré de l’adjectif : « les hommes étaient transparents à ses yeux » et surtout « ce qui doit inspirer plus de terreur aux Anglais, c’est de voir leur administration ainsi devenue transparente, et ses mystères ainsi dévoilés aux étrangers ». Ces deux exemples annoncent les emplois modernes du nom et de l’adjectif.

            Au XXe siècle, le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste le  Trésor de la Langue française (1971-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence s’étend sur moins trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), il fait près de deux pages de grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot est devenu moderne. Les sens techniques relevés sont plus nombreux. C’est non seulement la « propriété qu’a un corps, un milieu, de laisser passer les rayons lumineux, de laisser voir ce qui se trouve derrière » et par analogie, le « caractère quasi immatériel, évanescent d’une forme », mais aussi la « luminosité, la clarté de l’atmosphère » et le sens technique en peinture (« couleur, motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente » et « impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes »), en optique, au cinéma (« procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran »).

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce n'est pas la technique, c'est la morale : ce sont les emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus ni secret, ni zone d’ombre, ni refuge, ni asile, idéal qui ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la « qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner » et surtout la « qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques », comme dans et exemple : « au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la « transparence » (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté ». Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la « qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible ». La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un « régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés ».

            Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté transparent et sans prétention, jusqu’à ce que la modernité se l’approprie pour en faire une exigence de morale privée et publique. D’un coup, il s’est opacifié. Il est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur. D’ailleurs  les exhortateurs à la transparence, eux, ne s’y trompent pas, qui refusent de s’y plier. Leur « terreur », comme l’écrit ci-dessus Féraud à propos des Anglais, « est de voir leur administration devenir transparente et ses mystères dévoilés aux étrangers ». Ils ne se laissent pas abuser par les mots d’ordre qu’ils lancent à l’encontre des élus et se gardent prudemment d’appliquer à eux-mêmes ce qu’ils exigent des autres, exigeant que leurs sources soient protégées, évoquant la déontologie, parlant de secret – de leurs secrets enfermés derrière les hautes murailles de la forteresse des rédactions, etc. En bref, la transparence ressemble à l’ample manteau de Dom Juan qui couvre tous les vices.

 

06 février 2011

Associateur

 

 

Depuis 1408, date de sa première attestation, le nom association a un sens clair et sans ambiguïté. C’est le « fait d’être associé, d’être uni à quelqu’un ». Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), le définit comme la « réunion de plusieurs personnes pour un but commun ». Il existe des associations religieuses, commerciales, littéraires ; les ouvriers forment des associations pour se secourir ou pour améliorer leur sort ; même les malfaiteurs se réunissent pour réaliser des objectifs communs. Bien entendu, le mot s’est étendu aux mots et aux idées. Le verbe associer sert de base à association, associatif, associationnisme, associé. Depuis quelques années, il est entré dans la langue française un nouveau dérivé, qui n’est pas encore relevé dans les dictionnaires : associateur. En même temps, association et associer, dont associateur dérive, se sont chargés d’un nouveau sens.

Ce nouveau sens et ce nouveau mot viennent du Coran, plus exactement des traductions françaises de ce livre. Associateurs désigne les disciples du Christ. Les chrétiens sont dits ainsi, parce que, dans la Trinité, ils associent à Dieu, qui, dans le monothéisme pur et dur, est unique, d’autres entités, qui, selon Mahomet (mais il est le seul à en décider ainsi), ne méritent pas d’être « associées » à Allah, à savoir un homme : le Christ, et un principe dont on ne sait s’il est un être humain ou s’il est un simple souffle : le Saint Esprit. Ainsi, il est dit dans le verset 73 de la sourate V : « Ce sont certes des mécréants ceux qui disent : « En vérité, Allah est le troisième de trois ». Alors qu’il n’y a de divinité qu’Une Divinité Unique ! » ; ou dans le verset 72 : « Ce sont, certes, des mécréants ceux qui disent : « En vérité, Allah, c’est le Messie, fils de Marie ». Alors que le Messie (le Christ) a dit : « O enfants d’Israël, adorez Allah (non pas Allah, mais Dieu), mon Seigneur et votre Seigneur ». Quiconque associe à Allah (d’autres divinités) Allah lui interdit le Paradis ; et son refuge sera le Feu. Et pour les injustes, pas de secoureurs!»

Le sort promis aux associateurs est la mort : ainsi, entre autres versets, dans le verset 73 de la sourate V : « Et s’ils ne cessent de le dire (associer à Allah d’autres dieux ou qu’Allah, c’est le fils de Marie), certes, un châtiment douloureux touchera les mécréants d’entre eux » ; ou dans le verset 77 de la même sourate : « Dis : « ô gens du Livre, n’exagérez pas en votre religion, s’opposant à la vérité. Ne suivez pas les passions des gens qui se sont égarés avant cela, qui ont égaré beaucoup de monde et qui se sont égarés du chemin droit ». Le verset 39 de la sourate VIII est explicite : « Et combattez-les (les mécréants) jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus d’association, et que la religion soit entièrement à Allah ». Le début de la sourate IX est catégorique. Verset 1 : « Désaveu de la part d’Allah et de Son messager à l’égard des associateurs avec qui vous avez conclu un pacte ». Verset 3 : « Et proclamation aux gens, de la part d’Allah et de Son messager, au jour du Grand Pèlerinage, qu’Allah et Son messager, désavouent les associateurs. Si vous vous repentez, ce sera mieux pour vous. Mais si vous vous détournez, sachez que vous ne réduirez pas Allah à l'impuissance. Et annonce un châtiment douloureux à ceux qui ne croient pas ». Verset 4 : « A l’exception des associateurs avec lesquels vous avez conclu un pacte, puis ils ne vous ont manqué en rien, et n’ont soutenu personne (à lutter) contre vous : respectez pleinement le pacte conclu avec eux jusqu’au terme convenu. Allah aime les pieux ». Verset 5 : « Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la Salat et acquittent la Zakat, alors laissez-leur la voie libre ». Verset 14 : « Combattez-les. Allah, par vos mains, les châtiera, les couvrira d’ignominie, vous donnera la victoire sur eux ».

            C’est ainsi, comme disent les bien pensants et les experts en manipulations verbales, que la langue française s’enrichit de « différences » « brassées » « ailleurs », même si c’est pour inciter au crime ou promettre à autrui les pires avanies.

05 février 2011

Dictateur

 

Le mot est emprunté au latin et, pendant plusieurs siècles, du XIIIe au XVIIIe siècle, il n’a été qu’un terme d’Antiquité romaine, désignant le magistrat qui exerçait, conformément aux lois, une fonction provisoire : « Magistrat unique et souverain qu’on nommait extraordinairement à Rome, du temps de la République, en certaines occasions importantes, et seulement pour un certain temps » (Dictionnaire de l’Académie française de la  première édition, 1694, à la neuvième édition, en cours de publication). Le fait que ce terme soit propre à l’Antiquité, c’est-à-dire à une période révolue de l’histoire, plus exactement à la République romaine qui a duré un peu plus de quatre siècles, explique son exceptionnelle stabilité sémantique et de désignation. Les exemples cités se rapportent d’ailleurs à cette époque-là : Fabius fut fait dictateur dans la guerre contre Hannibal ; Jules César fut fait dictateur perpétuel. La définition qu’en donne Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est un peu plus complète (« magistrat souverain qu’on nommait à Rome, en certaines circonstances critiques ; son pouvoir était absolu, et fixé à une durée légale de six mois ; mais d’ordinaire le dictateur abdiquait avant ce terme quand le danger était passé ») et illustrée de cet bel exemple de Saint-Evremond : « Les dictateurs se tiraient quelquefois de la charrue, qu’ils reprenaient quand l’expédition était achevée ».

Il est possible mutatis mutandis de rapprocher cette fonction – qui s’inscrit dans un cadre légal et démocratique, au sens où il est voulu par le peuple -, et uniquement dans un but pédagogique, de l’article 16 de la Constitution de la Ve République : « Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacées d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier Ministre, des Présidents des assemblées ainsi que du Conseil Constitutionnel. Il en informe la Nation par un message. Ces mesures doivent être inspirées par la volonté d’assurer aux pouvoirs publics constitutionnels, dans les moindres délais, les moyens d’accomplir leur mission. Le Conseil Constitutionnel est consulté à leur sujet. Le Parlement se réunit de plein droit. L’Assemblée Nationale ne peut être dissoute pendant l’exercice des pouvoirs exceptionnels ». Les pleins pouvoirs sont conférés à ce magistrat français qu’est le Président de la République dans des circonstances exceptionnelles et pendant un temps limité. 

C’est à partir de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1798, pendant la tourmente révolutionnaire, qu’est enregistré, pour la première fois, un emploi de dictateur en dehors du contexte de la République romaine : « On dit figurément et familièrement d’un homme qui a un ton tranchant, absolu, qu’il prend un ton de dictateur ». Entre 1792 et 1795, les Français qui ont été coupés en deux ou emprisonnés pour un oui ou pour un non ou obligés de se réfugier dans des pays accueillants ont fait l’amère expérience de ce « ton de dictateur ». Cet emploi marque le début de l’extension de ce mot hors de quelque contexte romain : « il se dit, par extension, dans le style élevé, de tout magistrat investi, temporairement ou à perpétuité, d’une autorité souveraine et absolue » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) ; « dans les temps modernes, nom donné à quelques chefs qui réunissent temporairement tous les pouvoirs en leurs mains » (Littré, DLF, 1863-77).

Ce qui caractérise l’évolution sémantique de ce mot, c’est son extension croissante. On en comprend les raisons. Les dictateurs sont de plus en plus antipathiques, surtout à notre époque hypermoderne, où tout le monde, il est sympa, gentil, ouvert, tolérant, accueillant. Le mot se charge d’un sens désagréable, si bien que, par réflexe, tout chef d’Etat, un peu autoritaire ou qui ne plaisante pas avec quelques principes constitutionnels, est aussitôt taxé d’infâme dictateur, surtout dans les médias, lesquels sont, comme chaque sait, aussi purs que l’agneau qui vient de naître et n’exercent bien entendu aucune dictature, de quelque nature qu’elle soit, sur les esprits : « Par extension, courant, celui qui, investi légalement ou non du pouvoir politique, l’exerce de façon autoritaire, voire tyrannique, sans avoir officiellement, en général, le titre correspondant » (TLF, 1971-94) et surtout « par extension, aujourd’hui, chef d’État ou de gouvernement qui, parvenu au pouvoir légalement ou par la force, jouit d’une autorité s’exerçant sans contrôle, ni opposition exprimée » (DAF, neuvième édition, en cours).

En bref, il y a un demi-siècle ou plus, il ne serait jamais venu à l’esprit des journalistes et experts ou commentateurs avisés d’alors de qualifier Ben Ali et Moubarak de dictateurs. L’Egypte est un pays bordélique, d’anarchie militante, de joyeuse pagaille : les dirigeants d’un tel pays méritent sans doute d’innombrables qualificatifs, tels que peu compétents, bravaches, tartarins, irresponsables, etc., mais pas celui de dictateurs, sauf à donner à ce terme un sens si étendu qu’il ne veut plus rien dire. C'est l'habituelle reduction ad Hitlerum. Tout le monde est Hitler, comme si Hitler avait gagné la guerre. Ben Ali est l’héritier de Bourguiba, homme de gauche, socialisant, proche de FO et qui a établi une république laïque. Quand les journaleux et commentateurs de gauche le traitent de dictateur, ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Moubarak est l’héritier de Sadate, Sadate celui de Nasser, l’homme de gauche vénéré par l’intelloterie française : le traiter de « dictateur », c’est faire remonter jusqu’à Nasser, le fondateur du régime, l’accusation. Ainsi donc Daniel et ses potes belles âmes auraient léché les bottes d’un dictateur ? De ces deux généraux, pour lesquels, mais cela va mieux en le disant, ALJ n’éprouve aucune sympathie, on ne peut rien attendre, sinon qu’ils exigent de leurs subordonnés un ordre apparent (l’ordre avant la justice), une discipline individuelle et collective de montre, une obéissance formelle. Dans les années 1930-60, ont sévi ici ou là de vrais dictateurs, dont Staline et Mao, qui avaient un pouvoir de vie ou de mort sur leurs sujets, et cela au nom de la si bien dite « dictature du prolétariat ». Si, par hasard, des Soviétiques et des Chinois avaient été assez fous pour se regrouper sur la Place Rouge ou la Place Tien An Men pour exiger le départ des dictateurs et la démocratie, ils auraient été immédiatement écrasés par les chars et les survivants fusillés sur le champ. En comparaison (mais comparaison n'est pas raison), Ben Ali et Moubarak sont des toutous. Or, les deux premiers n’ont jamais été accusés d’être des dictateurs ; seuls les seconds le sont, et par des intellos de tout niveau qui, il y a un demi-siècle ou plus, se prosternaient aux babouches des deux Staline et Mao susdits.

 

 

03 février 2011

Récidive

 

C’est en médecine et dans le domaine de la morale que ce mot, emprunté du latin médiéval recidiva (du verbe latin recidere « retomber »), est employé à compter du XVIe siècle : par exemple chez le chirurgien Paré (« autrement la plaie ne se pourrait jamais reprendre, mais récidiverait ») ou dans une chronique des Médicis (« plusieurs récidiveront au dit mal par deux et trois fois ») et dans une Ordonnance de 1517 : « s’ils étaient incorrigibles et obstinés et récidivaient ».

Dans le Dictionnaire de l’Académie française où il est enregistré dès 1694, c’est un terme de morale à fortes connotations religieuses (« rechute dans une faute ») et aussi, semble-t-il, de droit, ce qui apparaît surtout dans les exemples : On ne pardonne guère les récidives ; à la première récidive il sera puni (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) ; La récidive entraîne une peine plus forte que celle à laquelle on a été condamné précédemment (1835, même définition, mêmes exemples). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier lexicographe, semble-t-il, qui le définisse comme un terme de médecine : « réapparition d’une maladie après le rétablissement complet de la santé, au bout d’un laps de temps indéfini qui quelquefois se compte par années » et comme terme de morale (faute) et de droit (délit et crime), les deux domaines étant étroitement mêlés : « action de retomber en la même faute, le même délit, le même crime », définition que l’on peut lire quelques années plus tard dans l’édition de 1879 du DAF et dans celle de 1932-35 : « il signifie, en termes de médecine, réapparition d’une maladie après une guérison en apparence complète, et au bout d’un laps de temps quelquefois fort long ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux domaines sémantiques, celui de la morale et celui du droit, sont nettement distingués : « courant, fait de retomber dans la même faute, la même erreur » ; « par extension, fait de faire de nouveau ce qu’on a déjà fait » ; et « droit pénal, fait de commettre, après une condamnation définitive, une nouvelle infraction ; état d’un délinquant qui a commis une nouvelle infraction » ; « récidive criminelle qui consiste, pour un individu ayant encouru déjà une condamnation à une peine criminelle, à commettre une nouvelle infraction pour laquelle il encourt encore une peine criminelle ».

Les extraits cités dans le TLF pour illustrer le sens de récidive et surtout celui de récidivisme (« tendance à la récidive ») montrent que les policiers, les juristes, les magistrats, même les philosophes sont conscients du danger que font courir aux innocents les criminels pervers et les potentiels récidivistes : le récidivisme (...) pose le problème de la persistance dans l’adoption d’un comportement antisocial (...) et celui de l'inefficacité des mesures prises lors de la première infraction et les perversions rayonnent toujours autour de l'inadaptabilité sociale, greffée sur l’anarchie des instincts. L’irréductibilité des tendances perverses se traduit par le récidivisme incessant de la faute, l’incorrigibilité en apparence absolue. Le premier extrait date de 1970, le second de 1946. De ce point de vue, ils expriment un jugement qui est en germe dans le DAF, de 1694 à 1935 : on ne pardonne guère les récidives. Autrement dit, longtemps, personne ne s’est bercé d’illusions sur les récidivistes et certains criminels qui sont de potentiels récidivistes et jusqu’au milieu du XXe siècle, la récidive était impitoyablement sanctionnée et tout était fait pour qu’elle ne se produise pas, quitte à ôter la vie aux pervers. Tout a changé aujourd’hui. Depuis quand ? 1981 ? Qui est à l’origine de cette complaisance extrême vis-à-vis de la récidive et qui fait que les élus et les bien pensants ferment pieusement les yeux sur le phénomène ou qu’ils s’en accommodent sans état d’âme, du moins tant que ce ne sont leurs propres enfants qui en sont les victimes ? Foucault ? Les théoriciens de l’antipsychiatrie ? Les rédacteurs en 1980 du programme du Parti socialiste ? Les trotskistes et les maos ? Peu importe d’ailleurs. Longtemps les progressistes ont été prométhéens, hostiles à la prédestination, aux Dieux qui persécutent les hommes. Il semble qu’ils ne le soient plus et que leur complaisance vis-à-vis des délinquants et des criminels ait eu pour effet de réintroduire la hideuse tragédie, l’aveugle destin, la noire fatalité dans la vie des enfants, femmes, jeunes filles, vieillards, qui sont sacrifiés, comme chez les Incas, parce que, désormais, les récidivistes ont le champ libre ou sont assurés d’une quasi-impunité.