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07 mars 2011

Croisade

 

Le mot, comme le soulignent les historiens et les linguistes, est postérieur de deux ou trois siècles aux événements historiques qu’il désigne. La première croisade date de la fin du XIe siècle. Le mot, dérivé du verbe croiser, au sens de faire de signe de croix, est attesté en ancien provençal au XIIIe siècle et en français à peu près deux siècles plus tard, aux alentours des années 1470-75. Dans l’ancienne langue française, il y avait plusieurs noms pour désigner ce fait : croisement, crois, croiserie, croisée, croisière (« en ce temps fut ordonné de par notre Saint Père le pape une croisière sur les Pragois »), croiseresse et même passage et voyage, tandis que croisade signifiait aussi « disposition d’une chose en forme de croix », « action de tenir les bras en croix » ou désignait la constellation nommée aujourd’hui Croix du Sud.

            Dans les exemples cités dans les anciens dictionnaires, la croisade (ou croisement, crois, croisée, croisière, etc.) n’est pas une guerre, encore moins une guerre « sainte », mais un passage ou un long voyage, un pèlerinage aussi. Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) explique ainsi le mot croisade : « parce que les chevaliers qui allaient en la Terre Sainte, pour symbole et marque de leur vœu, prenaient une croix sur eux qu’ils attachaient sur leurs épaules ; en la Croisade contre les Albigeois on l’appliqua sur la poitrine à la différence du voyage d’Outremer ». Ce sont les lexicographes modernes qui, oublieux de ce que furent les croisades, rejetées dans un passé révolu, ont insisté sur le caractère guerrier des croisades : « armée de chrétiens pour marcher contre les infidèles » (1680, Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « entreprise d’une guerre sainte contre les infidèles, contre les hérétiques » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel, qui ajoute : « on y allait autrefois par dévotion et ceux qui avoient dessein d’y aller se distinguaient des autres en mettant des croix de différentes couleurs sur leurs habits suivant leur nation ; les Français la portaient rouge, les Anglais blanche, les Flamands verte, les Allemands noire, et les Italiens jaune ») ; « ligue sainte dans laquelle on prenait la marque de la croix sur ses habits pour aller faire la guerre aux infidèles ou aux hérétiques » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes). Les croisades s’interrompent en 1292. Quatre siècles plus tard, le souvenir qui en est gardé est vague et imprécis ; les causes qui les ont suscitées sont oubliées ; et ces foules d’hommes et de femmes marchant vers Jérusalem deviennent incompréhensibles aux académiciens ou aux savants français, d’autant plus que le roi de France est l’un des principaux alliés des souverains ottomans qui ont fait main basse sur toute l’Asie mineure, sur l’Europe du Sud Est et sur l’ancienne Terre Sainte.  

            Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-72), les causes des croisades sont clairement exposées : « Les pèlerins, témoins de la dure servitude sous laquelle gémissaient leurs frères d’Orient, ne manquaient pas d’en faire à leur retour de tristes peintures et de reprocher aux peuples d’Occident la lâcheté avec laquelle ils laissaient les lieux arrosés du sang de Jésus-Christ, en la puissance des ennemis de son culte et de son nom ». Mais la fureur antichrétienne des auteurs de cet ouvrage transforme le « droit d’ingérence » (dirait Kouchner) justifié par ces avanies meurtrières en pure folie guerrière : « On traita longtemps les déclamations de ces bonnes gens avec l’indifférence qu’elles méritaient et l’on était bien éloigné de croire qu’il viendrait jamais des temps de ténèbres assez profondes et d’un étourdissement assez grand dans les peuples et dans les souverains sur leurs vrais intérêts, pour entraîner une partie du monde dans une malheureuse petite contrée, afin d’en égorger les habitants et de s’emparer d’une pointe de rocher qui ne valait pas une goutte de sang, qu’ils pouvaient vénérer en esprit de loin comme de près, et dont la possession était si étrangère à l’honneur de la religion ». A la trappe les malheureux chrétiens d’Orient et oubliée la libre circulation des personnes.  Si les Américains avaient suivi en 1917 et en 1942 les conseils des encyclopédistes, nous ferions le salut nazi et nous parlerions boche.

            Les lexicographes modernes ont au moins le mérite de rappeler que les croisades n’ont pas été une simple folie collective, mais qu’elles ont eu des causes et des buts : ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « expédition contre les mahométans, entreprise par les chrétiens pour le recouvrement de la Palestine » ; le Trésor de la langue française (1971-94) : « expédition dont les participants portaient une croix d’étoffe cousue sur leur habit, entreprise au Moyen Âge par les chrétiens d’Europe pour délivrer la Terre Sainte de l’occupation musulmane » (le Moyen Age en question a duré deux siècles, de 1095 à 1292) ; le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « Au Moyen Âge, expédition faite par les chrétiens contre les musulmans pour libérer le tombeau du Christ à Jérusalem ».

 

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