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28 mars 2011

Hommage à Vercors

 

 

Vercors, Le silence de la mer, achevé d’écrire en octobre 1941

 

Werner von Ebrennac, l’officier allemand, s’adresse aux deux personnes qui sont contraintes de le loger, le narrateur et sa nièce.

« Je dois vous adresser des paroles graves… Tout ce que j’ai dit ces six mois, tout ce que les murs de cette pièce ont entendu (…), il faut l’oublier ». (…)

« J’ai vu ces hommes victorieux (comprendre : les nazis) (…) Je leur ai parlé (…) Ils ont ri de moi…

- Ils ont dit : « Vous n’avez pas compris que nous les bernons (comprendre : nous bernons les Français) ». Ils ont dit cela. Exactement. Wir prellen sie. Ils ont dit : « Vous ne supposez que nous allons sottement laisser la France se relever à notre frontière ? Non ? » Ils rirent très fort. Ils me frappaient joyeusement le dos en regardant ma figure : « Nous ne sommes pas des musiciens ! » (…) Alors j’ai parlé longtemps, avec beaucoup de véhémence (…) Ils ont dit : « La politique n’est pas un rêve de poète. Pourquoi supposez-vous que nous avons fait la guerre ? Pour leur vieux Maréchal ? » Ils ont encore ri : « Nous ne sommes pas des fous ni des niais : nous avons l’occasions de détruire la France, elle le sera. Pas seulement sa puissance : son âme surtout. Son âme est le plus grand danger. C’est notre travail en ce moment : ne vous y trompez pas, mon cher ! Nous la pourrirons par nos sourires et nos ménagements. Nous en ferons une chienne rampante »

(…)

Ils m’ont blâmé, avec un peu de colère : « Vous voyez bien ! Vous voyez combien vous l’aimez (comprendre : combien vous aimez la France) ! Voilà le grand péril ! Mais nous guérirons l’Europe de cette peste (la peste : comprendre « la France »). ! Nous la purgerons de ce poison ! » Ils m’ont tout expliqué, oh ! ils ne m’ont rien laissé ignorer. Ils flattent vos écrivains, mais en même temps, en Belgique, en Hollande, dans tous les pays qu’occupent nos troupes, ils font déjà le barrage. Aucun livre français ne peut plus passer, sauf les publications techniques, manuels de dioptriques ou formulaires de cémentation… Mais les ouvrages de culture générale, aucun. Rien ! »

Son regard passa par-dessus ma tête, volant et se cognant aux coins de la pièce comme un oiseau de nuit égaré. Enfin il sembla trouver refuge sur les rayons les plus sombres, ceux où s’alignent Racine, Ronsard, Rousseau. Ses yeux restèrent accrochés là et sa voix reprit, avec une violence gémissante :

« Rien, rien, personne ! » Et comme si nous n’avions pas compris encore, pas mesuré l’énormité de la menace : « Pas seulement vos modernes ! Pas seulement vos Péguy, vos Proust, vos Bergson… Mais tous les autres ! Tous ceux-là ! Tous ! Tous ! Tous ! »

Son regard encore une fois balaya les reliures doucement luisant dans la pénombre, comme une caresse désespérée.

« Ils éteindront la flamme tout à fait ! cria-t-il. L’Europe ne sera plus éclairée par cette lumière ! (…) Nevermore ! »

Le silence tomba une fois de plus. Une fois de plus, mais, cette fois, combien plus obscur et tendu ! Certes, sous les silences d’antan, comme sous la calme surface des eaux, la mêlée des bêtes dans la mer, je sentais bien grouiller la vie sous-marine des sentiments cachés, des désirs et des pensées qui se nient et qui luttent. Mais sous celui-ci, ah ! rien qu’une affreuse oppression… 

 

 

A votre avis, qui ou quelles associations politiques ont réalisé ce programme à partir de 1970 ? Les nazis ou Bourdieu ? Les Editions de Minuit ? Les sciencieux du social ? Le PS ? Les gauchistes ? Les maoïstes ? Le PCF ? Le NPA ?       

     

 

 

Vercors, Désespoir est mort, écrit en 1942, publié « en guise de préface » à l’édition du Silence de la mer et autres récits, Albin Michel, 1951.

 

En juin 1940, Vercors a 39 ans. Il est officier « de réserve ». L’armistice ne lui pas laissé le temps de se battre.

« Nous traînions nos gros souliers oisifs dans l’unique rue de ce village brûlé de soleil (sans doute dans le Sud-est de la France, puisqu’on y lit Le petit Dauphinois), où l’on nous avait cantonnés après l’armistice ». Alors, « il désirait la mort » : « nous étions quelques-uns à la désirer. Nous ne parvenions à voir devant nous rien qu’un abîme fétide. Comment y vivre ? »

Pendant les repas pris au mess des officiers, les discussions sont animées.

« Notre pauvre vieux brigand de commandant, conseiller général du Gard (et radical bon teint, soutien fidèle du Maréchal), présidait ces joutes », auxquelles trois officiers, dont Vercors, refusent de participer, préférant se taire, par décence ou désespoir. « Ce mess était à l’image de ce pays, où seuls les lâches, les malins et les méchants allaient continuer de pérorer ; où les autres n’auraient, pour protester, que leur silence ».

 

 

 

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