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22 avril 2011

Célébrité et célébrités

 

 

Le mot, emprunté au latin, est attesté au XIVe siècle dans le sens de « célébration » ou de « cérémonie solennelle ». « Célébrité n’a pas toujours été bien distinct de célébration », écrit Edmond Huguet dans la préface à son Dictionnaire de la langue française du seizième siècle (1928-1967), illustrant ce sens de cet exemple tiré d’Amyot : « Elle s’en alla vers les sages... les priant... qu’ils voulussent tant faire... que d’honorer la célébrité des sacrifices de leur présence ». C’est dans ce sens qu’il entre dans les dictionnaires, celui de Richelet (Dictionnaire français des morts et des choses, 1680) : « Solennité » (et à l’article solennité : « ce mot veut dire célébrité ») et des académiciens (1694) : « Solennité » (cette cérémonie se fit avec grande célébrité). Ce n’est qu’à compter de la troisième édition du DAF (1740) qu’est relevé le sens moderne, attesté pourtant au XVIe siècle : « il signifie aussi grande réputation » (1762) ; en 1798, c’est « grande réputation ou célébrité d’un nom, d’une personne, d’un ouvrage, d’un événement » ; en 1835, « réputation qui s’étend au loin ». Dans cette dernière édition, il est indiqué que l’acception « pompe » et « solennité » « a vieilli » et qu’on « dit solennité ».

            Le second sens moderne est attesté en 1831 chez Balzac : « M. de Valentin, reprit-il en me désignant, est un de mes amis, que je vous présente comme l'une de nos futures célébrités littéraires » (La Peau de chagrin). Qu’il apparaisse après la Révolution française est un symptôme de l’effondrement des anciennes valeurs de la noblesse, à savoir le « nom », l’honneur, la bonne réputation que donnait l’inscription dans une longue lignée. Tout cela ayant disparu après 1830, la bourgeoisie remplace l’ancienne reconnaissance sociale fondée sur le nom ou la lignée par un nouvel ordre assis sur le mérite et les talents. Il est vrai que, dès le milieu du XVIIIe siècle, les philosophes ont substitué l’idéal du « grand homme » (c'est parce qu'il dépasse les autres par ses mérites qu'il faut le célébrer) à celui du gentilhomme (il tient sa réputation de la « gens », famille ou « race », à laquelle il appartient). De fait, ce sens entre en 1842 dans le Complément de Barré au DAF : « (néologisme) personne célèbre » (célébrité littéraire ; c’est une des célébrités de l’époque) et en 1863-77 dans le Dictionnaire de la langue française de Littré : « néologisme, personne célèbre » (« les célébrités de notre temps »), sens qui apparait dans le DAF en 1932-35 : « par extension, une célébrité, une personne illustre » (les célébrités de cette ville). Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, était tenu pour une célébrité un grand écrivain, un homme illustre, un poète de talent, un grand médecin (consulter les célébrités médicales, Zola), quelqu’un qui sort des rangs par ses mérites et ses talents, qu’il met au service de tous, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ou les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « par métonymie, personne très connue » (une célébrité du monde des arts).

Tout a changé dans l’ère d’hyper- ou de post- démocratie dans laquelle nous pataugeons malgré nous – celle des médias, de la télévision, de la « vidéosphère », du cinéma – en bref, de l’Opinion. La tyrannie de l’Opinion a renversé l’ancienne hiérarchie sur laquelle était assise la célébrité. Désormais sont tenus pour des célébrités, à la fois des personnes connues et qu’il convient de célébrer solennellement devant des caméras, les people, les hurleurs de rock ou de rap, les fouteux, les milliardaires du showbiz, les « créatifs » de pub ou de com, les acteurs de feuilletons télévisés de quatrième ordre, en bref les histrions. Ils ou elles sont célèbres pendant un jour, une semaine, un mois, un an, le temps d’un buzz, lequel peut se répéter pendant dix ou quinze ans ; et ces célébrités de la peoplerie qu'il nous est enjoint de célébrer quasi religieusement font basculer dans les culs de basse fosse de l’oubli ou de l’ingratitude les grands hommes, au sens que jadis l’on donnait à ces termes. Jamais un mot n'a cristallisé aussi limpidement l'essence de nos modernités. 

 

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