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26 avril 2011

Cathare

 

 

Ce mot, emprunté au latin catharus, lui-même emprunté au grec katharos, qui a pour sens « pur », est d’un emploi rare en français jusque dans les années 1960, pendant lesquelles, à la suite d’une émission de télévision, le « mythe » cathare connaît un immense succès, surtout dans le sud de la France, au point que, partout, aujourd’hui, des plaques signalent le pays cathare, une ville cathare, un parcours découverte cathare ou des monuments sont érigés à la gloire des chevaliers cathares.

Rare pendant des siècles, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994), et il est suivi d’une définition ambiguë, pour ne pas dire fausse : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne, qui fut particulièrement active dans le Midi de la France, entre la fin du XIe siècle et le XIIIe siècle ». Ce ne sont pas les dates qui sont fausses, ni le lieu, mais la caractérisation de « secte » et de « manichéenne », comme cela sera montré plus bas. Le mot est attesté en latin au XIIe siècle dans l’œuvre du moine allemand Eckbert, Sermones adversus catharos. Ce dernier, pour discréditer ces fervents chrétiens qui protestaient contre la politisation des évêques et la pompe ou la richesse de l’Eglise, s’est contenté de démarquer dans ces « discours contre les cathares » des pamphlets écrits au début du christianisme par les Pères de l’Eglise, en particulier Saint-Augustin, contre les « hérésies » novatiennes et manichéennes. Autrement dit, il caractérise des chrétiens de son temps, chrétiens dont il ne partage ni les idées, ni les prises de position, avec les mots utilisés sept ou huit siècles plus tôt par des Pères de l’Eglise, qui combattaient des hérésies qui n’ont rien en commun avec celles des XIIe et XIIIe siècles.

Les premiers lexicographes qui aient enregistré ce mot sont les auteurs du Dictionnaire universel, dit Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771), œuvre des jésuites : « Nom d’anciens hérétiques qui ont été ainsi appelés du mot grec katharoi qui signifie « purs », parce que qu’ils se croyaient plus purs que les autres chrétiens. Eusèbe, libre VI de son Histoire ecclésiastique et Saint Epiphane, Hérétiques 59, font de Novatien le père de la secte des cathares. On a donné dans la suite le nom de cathares à quelques autres hérétiques qui se sont voulu distinguer par la pureté de leurs mœurs. Les principales sectes qui ont pris ce nom fastueux sont les apotactiques parce qu’ils faisaient profession de renoncer à tout ; plusieurs montanistes parce qu’ils ne recevaient jamais parmi eux ceux qui avaient renoncé à leur foi dans les tourments », ces hérétiques, est-il besoin de le préciser, n’ayant rien en commun avec ceux que le moine allemand Eckbert nomme cathares et qui, aux XIIe et XIIIe siècles, sont nommés albigeois (« membres de la secte religieuse hérétique répandue dans le Midi de la France au XIIe siècle, notamment aux environs d’Albi et dans le Bas Languedoc », Trésor de la langue française, 1971-94),  patarins (« membre d’une secte de chrétiens hérétiques dualistes de l’Italie du Nord, aux XIIe et XIIIe siècles, héritiers du manichéisme », TLF, idem) ou bonshommes (des « hommes bons », Renan : « Bonshommes désignait autrefois plusieurs sortes de religieux », 1863). Autrement dit, ces chrétiens fervents ont été désignés d’un nom qu’ils ignoraient ou qu’ils n’utilisaient pas, mais qui a servi à désigner dans l’histoire de l’Eglise des hérétiques, manichéens ou novatiens ou apotactiques ou autres, avec lesquels les dissidents des XIIe et XIIIe siècles n’ont rien en commun, comme le dévoilent les auteurs du Dictionnaire de Trévoux : « On a donné le même nom (à savoir cathares) par antiphrase ou par ironie aux patarins ou albigeois ».

            Pourtant, c’est par ce nom controuvé et donné par leurs ennemis que ces chrétiens des XIIe et XIIIe siècles ont été désignés par les historiens et idéologues modernes, lesquels sont même allés, pour définir ces (pseudo) cathares, jusqu’à reprendre la caractérisation qu’en donnaient leurs ennemis de l’Eglise. Ainsi les auteurs du Trésor de la langue française, bien qu’ils s’efforcent de distinguer les vrais cathares de l’Antiquité des pseudo-cathares du second Moyen Age : « Membre de différentes sectes religieuses hérétiques se disant composées de « purs » refusant le monde en tant que créé par le principe du Mal » et « en particulier, membre d’une des sectes héritières du manichéisme, répandues en Europe au Moyen Âge et combattues dans le midi de la France par le pape Innocent III » (ces sectes ne sont pas manichéennes, mais évangélistes) ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne (ce qu’elle n’est pas) » et dans les exemples censés illustrer la doctrine cathare : « Pour les cathares, le principe du Bien et le principe du Mal s’opposent sans mélange » (faux, ils ne sont pas manichéens) ; « Les cathares se répartissaient en deux classes : les très rares purs, dits « parfaits », et la masse des impurs, dits « croyants ». C’est la téléologie rétrospective qui a fait de la doctrine des bonshommes ou des albigeois une resucée de Mani, Novatien ou Eutychès. Ces albigeois, ayant lu les Evangiles, ont pris conscience que la société dans laquelle ils vivaient n’avait rien à voir avec les principes posés par le Christ et que l’Eglise, par ses mœurs et sa pompe, n’était plus fidèle avec l’assemblée des disciples que Christ avait réunis autour de lui. Ils n’étaient ni purs, ni parfaits, ni manichéens, ni puritains. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux le reconnaissent indirectement : « ceux que l’on appelle plus communément cathares et dans l’Antiquité et en notre langue, ce sont les novatiens » (et non les albigeois). Les calvinistes de Grande-Bretagne, surtout ceux d’Ecosse, s’appellent puritains, qui est le même nom en français que celui de cathares en grec » (s’il faut absolument trouver des « cathares » en Europe, ce sont les puritains des Sorcières de Salem ou les Pilgrim Fathers). Quant à Barré (Complément au DAF, 1842), il indique clairement que le terme cathare est propre aux mythologies antiques (« il se disait des dieux de l’Arcadie ») ou à la philosophie platonicienne (« (le mot) se dit, dans les doctrines platoniciennes, des notions pures ou des types ; le cathare de Platon répond à ce que les Allemands appellent Das Reine »), ce qui explique que les Pères de l’Eglise, Augustin, Eusèbe, Epiphane, aient réprouvé avec énergie les sectes « puristes » ou « puritaines » comme surgeons de paganisme. Barré ajoute que, dans l’histoire religieuse, on a souvent désigné sous ce nom tous les sectaires qui affectaient une grande pureté » et que « l’on nomme aussi de cette manière les novatiens ». Cela n’empêche pas les lexicographes modernes de citer des sommités qui donnent du crédit à cette vision faussée de la doctrine évangélique des albigeois, proche de celle des vaudois : « (in TLF) Le midi de la France et le nord de l’Italie avaient hérité d’une sorte de gnosticisme manichéen venu de l’est par les Balkans pendant le haut Moyen âge : l’albigéisme ou catharisme. (...) Le catharisme est pessimiste. Il fait du monde l’œuvre du diable : tout est mauvais en ce monde » et « DuXe au XIIIe siècle, les bogomiles, albigeois, cathares, vaudois, etc., renouvelèrent les erreurs manichéennes, à savoir la distinction des deux principes, du Dieu de l’Ancien Testament et du Dieu du Nouveau, et la création du monde par le principe du Mal ».

Renan, en 1863, ne fait pas de contre-sens sur les bonshommes. Il écrit : les innombrables sectes communistes du moyen-âge (...) bégards, bonshommes (...) vrais disciples de Jésus). Il a compris que ces chrétiens voulaient imiter le Christ en tout et devenir, douze siècles plus tard, ses véritables disciples. Certes, il les qualifie de « communistes », mais en 1863, le terme n’avait pas encore le sens qu’il a pris avec le marxisme et le léninisme, ce qui explique sans doute le succès du mythe cathare dans les années 1960-2000, au moment où, l’utopie communiste forgée par le marxisme étant morte, leurs fidèles déçus en cherchent une qui ne soit pas contaminée par des crimes sans nom et qui, au lieu d’être inventée par des bourreaux, l’eût été par des victimes ou des martyrs. C’est cette conjoncture idéologique singulière qui rend compte du triomphe actuel de cathare, lequel, comme tout ce qui est idéologique, repose sur un malentendu, pour ne pas dire un contre-sens. Mais aujourd’hui, il est impossible de se débarrasser de ce cathare frelaté qui a été ancré dans la langue par des armées d’idéologues et de spécialistes de la déformation historique.   

 

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