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29 avril 2011

Gribouille

 

 

Ce nom, attesté au milieu du XVIe siècle, est dérivé du verbe gribouiller au sens de « tracer de façon maladroite et confuse des signes ».

C’est à la fois un nom commun que les lexicographes des siècles passés (Le Curne de Sainte-Palaye, Furetière, 1690, Thomas Corneille, 1694) relèvent au sens de « vendeur de petits meubles » et un nom propre désignant un personnage qui est le type même de la stupidité, de sorte qu’il est employé surtout dans le proverbe malin comme Gribouille, qui se jette à l’eau peur de la pluie. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) juge que les deux emplois ne sont pas liés : « on dit que gribouille signifiait autrefois marchand de bric-à-brac ; mais il est plus vraisemblable que Gribouille est un nom fictif tiré de gribouiller : celui qui gribouille, qui confond tout ».

C’est dans ce dernier sens qu’il apparaît dans les dictionnaires, à compter de 1842 (Barré, Complément au Dictionnaire de l’Académie française : « (vieille langue) marchand de bric-à-brac » ; « il s’est dit ensuite pour un homme sans intelligence, un niais » et « fin comme Gribouille qui se cache dans l’eau crainte de pluie, expression proverbiale, qui se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre »), puis chez Littré (1863-77, Dictionnaire de la langue française : « usité seulement dans cette locution Fin comme Gribouille qui se jette dans l’eau crainte de pluie, laquelle se dit de celui qui, pour éviter un mal, se jette dans un autre » ; on dit aussi « faire comme Gribouille ») et chez les académiciens (DAF, 1879 : « mot populaire qui n’est usité que dans cette locution proverbiale : il est fin comme Gribouille, qui se jette dans l’eau crainte de la pluie, c’est-à-dire il est aussi mal avisé qu’un homme qui par crainte d’un mal se jette dans un pire », définition qui est reprise dans les éditions suivantes, en 1932-35 : « Il ne se dit, par allusion à un personnage populaire, que dans la locution Fin comme Gribouille, qui se jette dans l’eau crainte de la pluie, c’est-à-dire il est aussi mal avisé qu’un homme qui, par crainte d’un mal, se jette dans un pire » (« il est très familier », est-il ajouté) et dans la neuvième édition, en cours de publication : « par allusion à la formule Fin comme Gribouille, qui se jette à l’eau pour ne pas se mouiller, il se dit d’un personnage naïf et malavisé qui, pour éviter un mal, se précipite dans un autre qui est pire ». Ce que notent les lexicographes actuels, c’est un emploi étendu du mot, non plus comme nom propre désignant un personnage singulier, fût-il un type social, mais un nom commun. Ainsi les académiciens dans les exemples qu’ils citent (neuvième édition) : « Dans cette affaire, il s’est conduit en gribouille ; c’est une politique de gribouille, une politique qui mène au contraire de ce qui était souhaité » ; et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Personne désordonnée, naïve et sotte, qui se précipite dans des difficultés plus grandes que celles qu’elle veut éviter » (gouvernement de gribouilles, les gribouilles de la littérature : « pour lui faire éviter l’écueil de la propagande, ils l’y jettent à coup sûr »).

C’est à partir de ce type populaire que la Comtesse de Ségur a imaginé un personnage de roman, Babylas Thibaut, borné et niais, dit Gribouille (in La Soeur de Gribouille, 1862), parce qu’il ne cesse de créer des embarras à sa famille, et qui se comporte comme le prévoit le proverbe, se jetant dans un ruisseau pour protéger de la pluie son costume neuf. Ces façons de faire devenues proverbiales, le nom propre a été employé comme nom commun pour désigner des politiques, des façons de gouverner, des théories. Ainsi, cette charge contre l’homéopathie : « se mettre nu pour se garder du froid, se couvrir de fourrures contre la chaleur, se jeter au feu pour se guérir d’une brûlure, c’est le procédé de Gribouille élevé à la hauteur d’une théorie » (fin du XIXe siècle). De quasiment tous les hommes politiques ou notoires de l’oligarchie ou représentants de l’intelligentsia, on pourrait dire de cette manière que, depuis trente ans ou plus, ils sont des gribouilles, ils mènent des politiques de gribouille, ils énoncent des théories de gribouille : en bref, ce sont de véritables Babylas Thibaut. 

 

 

09:29 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : france, société, politique

28 avril 2011

Invasion du Maghreb

 

Dépêches d'agences

 

 

Plus de quarante mille Français, miséreux et affamés, ont tenté, au péril de leur vie, de traverser la Méditerranée pour trouver un refuge ou un asile au Maroc, en Algérie, en Tunisie.

Les gouvernants et les autochtones de ces pays condamnent cette invasion, dont ils sont une nouvelle fois de plus victimes et ne tolèrent pas la présence sur le sol sacré de leur patrie de ces "racistes",  "colons", "envahisseurs", "croisés", "impérialistes", "voleurs".

D'après une radio libre de Tunis, plus de dix mille d'entre eux se seraient noyés, leurs rafiots ayant été éperonnés par les vedettes des garde-côtes. Les survivants ont été immédiatement mis aux fers et parqués dans des camps de concentration, les gouvernants de ces pays enfin démocratiques exigeant de la France qu'elle verse d'importantes sommes pour faire face à l'entretien et au rapatriement de ses ressortissants.

Les imams ont appelé au djihad contre les infidèles et les candidats à la guerre sainte aiguisent leurs rasoirs à égorger, au cas où les réfugiés ne seraient pas immédiatement rejetés à la mer.

En France, les députés, les sénateurs, les journalistes, les responsables d'associations antiracistes ont condamné avec virulence cette invasion. Le premier secrétaire d'un grand parti humaniste a déclaré fièrement : "s'ils ont faim, qu'ils aillent crever sur la banquise, plutôt que de manger le pain de nos amis maghrébins ". Un maire, qui est un ami de la Tunisie éternelle, a menacé des foudres de l'enfer tous les morts-de-faim qui tenteraient de trouver un asile au Maghreb, arguant qu'il refusait de céder ses amis tunisiens à qui que ce soit, surtout pas à des individus louches.    

 

Ces dépêches d'agences sont purement imaginaires et n'ont évidemment aucun rapport avec quelque situation ou événement que ce soit. 

 

 

 

16:32 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, france, société

26 avril 2011

Cathare

 

 

Ce mot, emprunté au latin catharus, lui-même emprunté au grec katharos, qui a pour sens « pur », est d’un emploi rare en français jusque dans les années 1960, pendant lesquelles, à la suite d’une émission de télévision, le « mythe » cathare connaît un immense succès, surtout dans le sud de la France, au point que, partout, aujourd’hui, des plaques signalent le pays cathare, une ville cathare, un parcours découverte cathare ou des monuments sont érigés à la gloire des chevaliers cathares.

Rare pendant des siècles, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994), et il est suivi d’une définition ambiguë, pour ne pas dire fausse : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne, qui fut particulièrement active dans le Midi de la France, entre la fin du XIe siècle et le XIIIe siècle ». Ce ne sont pas les dates qui sont fausses, ni le lieu, mais la caractérisation de « secte » et de « manichéenne », comme cela sera montré plus bas. Le mot est attesté en latin au XIIe siècle dans l’œuvre du moine allemand Eckbert, Sermones adversus catharos. Ce dernier, pour discréditer ces fervents chrétiens qui protestaient contre la politisation des évêques et la pompe ou la richesse de l’Eglise, s’est contenté de démarquer dans ces « discours contre les cathares » des pamphlets écrits au début du christianisme par les Pères de l’Eglise, en particulier Saint-Augustin, contre les « hérésies » novatiennes et manichéennes. Autrement dit, il caractérise des chrétiens de son temps, chrétiens dont il ne partage ni les idées, ni les prises de position, avec les mots utilisés sept ou huit siècles plus tôt par des Pères de l’Eglise, qui combattaient des hérésies qui n’ont rien en commun avec celles des XIIe et XIIIe siècles.

Les premiers lexicographes qui aient enregistré ce mot sont les auteurs du Dictionnaire universel, dit Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771), œuvre des jésuites : « Nom d’anciens hérétiques qui ont été ainsi appelés du mot grec katharoi qui signifie « purs », parce que qu’ils se croyaient plus purs que les autres chrétiens. Eusèbe, libre VI de son Histoire ecclésiastique et Saint Epiphane, Hérétiques 59, font de Novatien le père de la secte des cathares. On a donné dans la suite le nom de cathares à quelques autres hérétiques qui se sont voulu distinguer par la pureté de leurs mœurs. Les principales sectes qui ont pris ce nom fastueux sont les apotactiques parce qu’ils faisaient profession de renoncer à tout ; plusieurs montanistes parce qu’ils ne recevaient jamais parmi eux ceux qui avaient renoncé à leur foi dans les tourments », ces hérétiques, est-il besoin de le préciser, n’ayant rien en commun avec ceux que le moine allemand Eckbert nomme cathares et qui, aux XIIe et XIIIe siècles, sont nommés albigeois (« membres de la secte religieuse hérétique répandue dans le Midi de la France au XIIe siècle, notamment aux environs d’Albi et dans le Bas Languedoc », Trésor de la langue française, 1971-94),  patarins (« membre d’une secte de chrétiens hérétiques dualistes de l’Italie du Nord, aux XIIe et XIIIe siècles, héritiers du manichéisme », TLF, idem) ou bonshommes (des « hommes bons », Renan : « Bonshommes désignait autrefois plusieurs sortes de religieux », 1863). Autrement dit, ces chrétiens fervents ont été désignés d’un nom qu’ils ignoraient ou qu’ils n’utilisaient pas, mais qui a servi à désigner dans l’histoire de l’Eglise des hérétiques, manichéens ou novatiens ou apotactiques ou autres, avec lesquels les dissidents des XIIe et XIIIe siècles n’ont rien en commun, comme le dévoilent les auteurs du Dictionnaire de Trévoux : « On a donné le même nom (à savoir cathares) par antiphrase ou par ironie aux patarins ou albigeois ».

            Pourtant, c’est par ce nom controuvé et donné par leurs ennemis que ces chrétiens des XIIe et XIIIe siècles ont été désignés par les historiens et idéologues modernes, lesquels sont même allés, pour définir ces (pseudo) cathares, jusqu’à reprendre la caractérisation qu’en donnaient leurs ennemis de l’Eglise. Ainsi les auteurs du Trésor de la langue française, bien qu’ils s’efforcent de distinguer les vrais cathares de l’Antiquité des pseudo-cathares du second Moyen Age : « Membre de différentes sectes religieuses hérétiques se disant composées de « purs » refusant le monde en tant que créé par le principe du Mal » et « en particulier, membre d’une des sectes héritières du manichéisme, répandues en Europe au Moyen Âge et combattues dans le midi de la France par le pape Innocent III » (ces sectes ne sont pas manichéennes, mais évangélistes) ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne (ce qu’elle n’est pas) » et dans les exemples censés illustrer la doctrine cathare : « Pour les cathares, le principe du Bien et le principe du Mal s’opposent sans mélange » (faux, ils ne sont pas manichéens) ; « Les cathares se répartissaient en deux classes : les très rares purs, dits « parfaits », et la masse des impurs, dits « croyants ». C’est la téléologie rétrospective qui a fait de la doctrine des bonshommes ou des albigeois une resucée de Mani, Novatien ou Eutychès. Ces albigeois, ayant lu les Evangiles, ont pris conscience que la société dans laquelle ils vivaient n’avait rien à voir avec les principes posés par le Christ et que l’Eglise, par ses mœurs et sa pompe, n’était plus fidèle avec l’assemblée des disciples que Christ avait réunis autour de lui. Ils n’étaient ni purs, ni parfaits, ni manichéens, ni puritains. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux le reconnaissent indirectement : « ceux que l’on appelle plus communément cathares et dans l’Antiquité et en notre langue, ce sont les novatiens » (et non les albigeois). Les calvinistes de Grande-Bretagne, surtout ceux d’Ecosse, s’appellent puritains, qui est le même nom en français que celui de cathares en grec » (s’il faut absolument trouver des « cathares » en Europe, ce sont les puritains des Sorcières de Salem ou les Pilgrim Fathers). Quant à Barré (Complément au DAF, 1842), il indique clairement que le terme cathare est propre aux mythologies antiques (« il se disait des dieux de l’Arcadie ») ou à la philosophie platonicienne (« (le mot) se dit, dans les doctrines platoniciennes, des notions pures ou des types ; le cathare de Platon répond à ce que les Allemands appellent Das Reine »), ce qui explique que les Pères de l’Eglise, Augustin, Eusèbe, Epiphane, aient réprouvé avec énergie les sectes « puristes » ou « puritaines » comme surgeons de paganisme. Barré ajoute que, dans l’histoire religieuse, on a souvent désigné sous ce nom tous les sectaires qui affectaient une grande pureté » et que « l’on nomme aussi de cette manière les novatiens ». Cela n’empêche pas les lexicographes modernes de citer des sommités qui donnent du crédit à cette vision faussée de la doctrine évangélique des albigeois, proche de celle des vaudois : « (in TLF) Le midi de la France et le nord de l’Italie avaient hérité d’une sorte de gnosticisme manichéen venu de l’est par les Balkans pendant le haut Moyen âge : l’albigéisme ou catharisme. (...) Le catharisme est pessimiste. Il fait du monde l’œuvre du diable : tout est mauvais en ce monde » et « DuXe au XIIIe siècle, les bogomiles, albigeois, cathares, vaudois, etc., renouvelèrent les erreurs manichéennes, à savoir la distinction des deux principes, du Dieu de l’Ancien Testament et du Dieu du Nouveau, et la création du monde par le principe du Mal ».

Renan, en 1863, ne fait pas de contre-sens sur les bonshommes. Il écrit : les innombrables sectes communistes du moyen-âge (...) bégards, bonshommes (...) vrais disciples de Jésus). Il a compris que ces chrétiens voulaient imiter le Christ en tout et devenir, douze siècles plus tard, ses véritables disciples. Certes, il les qualifie de « communistes », mais en 1863, le terme n’avait pas encore le sens qu’il a pris avec le marxisme et le léninisme, ce qui explique sans doute le succès du mythe cathare dans les années 1960-2000, au moment où, l’utopie communiste forgée par le marxisme étant morte, leurs fidèles déçus en cherchent une qui ne soit pas contaminée par des crimes sans nom et qui, au lieu d’être inventée par des bourreaux, l’eût été par des victimes ou des martyrs. C’est cette conjoncture idéologique singulière qui rend compte du triomphe actuel de cathare, lequel, comme tout ce qui est idéologique, repose sur un malentendu, pour ne pas dire un contre-sens. Mais aujourd’hui, il est impossible de se débarrasser de ce cathare frelaté qui a été ancré dans la langue par des armées d’idéologues et de spécialistes de la déformation historique.   

 

24 avril 2011

Génocide arménien

 

 

 

Le 24 avril 1915, il y a quatre-vingt seize ans, commençait le génocide arménien ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, la deuxième (ou la troisième) phase de ce génocide, après celle de 1894-96 et celle des années 1908-1913 et avant l'ultime phase, puisque, entre 1920 et 1923, l’armée turque a mené une guerre sans merci pour empêcher les Arméniens d’établir un Etat en Anatolie orientale, territoire qui avait toujours été leur, mais dont les Turcs s’étaient emparés, et que les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni, avec l’accord des autorités ottomanes, leur ont re-concédé dans le traité international signé à Sèvres.

Les Arméniens vivent une tragédie sans fin. Non seulement les Turcs ont exterminé à peu près la moitié du peuple arménien entre 1894 et 1923, mais encore ils refusent de reconnaitre ce génocide, s’indignant quand quelques voix timides osent évoquer des réparations (de droit au retour, il n’est pas question) ; pis même ils approuvent et justifient de tout l’enthousiasme dont ils sont capables l’extermination d’un peuple – femmes, enfants, vieillards compris – au nom de la supériorité absolue de leur race et de leur religion. Aussi bien les dirigeants politiques, à quelque bord qu’ils appartiennent, que le peuple turc, même les Turcs établis en Europe, tiennent ce génocide pour la plus belle et la plus nécessaire action accomplie au XXe siècle. C’est sans doute pour cette raison que depuis près de quarante ans, les dirigeants de l’UE ont pris langue avec les autorités turques pour faire entrer le pays qu’elles représentent dans l’Union européenne.

 

Pour la première fois depuis x années, une chaîne de télévision - en l'occurrence Arte - a diffusé en "prime time", le mercredi 20 avril, un documentaire, assez rigoureux, à peu près impartial et fondé sur des faits historiquement avérés, sur le génocide (ou tentative d'extermination de tout un peuple) dont les Arméniens ont été les victimes de 1894 à 1923, et cela - ce qui n'est jamais rappelé par les auteurs du documentaire - sur leur propre territoire, l'Anatolie. De ce point de vue, c'est un cas d'école pour illustrer le concept (Deleuze et Guattari) de déterritorialisation, lequel, en dehors des tragédies subies par les Acadiens, Arméniens, Indiens d'Amérique, est spécieux et vain. Bien entendu, on peut regretter que les auteurs du documentaire aient seulement signalé les premiers massacres de 1894 à 1896 (près de 200000 morts tout de même), de même que les pogroms survenus entre 1908 et 1913. Ces faits auraient pu être analysés comme des prodromes ou comme des invariants, car ils infirment la justification (état de guerre et alliance supposée des Arméniens avec les ennemis de la Turquie) que les Turcs ont donnée à l'extermination des années 1915-16. De même, les auteurs du documentaire passent très vite sur la guerre de 1920 à 1923 menée par l'armée turque et Mustapha Kemal pour ne pas appliquer le traité de Sèvres - guerre qui s'est achevée par la victoire de la Turquie, cinq ans après la défaite de 1918 et par un traité, celui de Lausanne, aux termes duquel toutes les revendications turques ont été satisfaites et le traité de paix antérieur, celui de Sèvres, annulé, ce qui a eu pour effet d'anéantir tout retour des survivants arméniens en Anatolie orientale, le retour des Grecs en Asie mineure et l'établissement d'un Etat kurde. On peut regretter aussi que le facteur religieux qui interdit, sous peine de mort, à tout infidèle de s'affranchir de son statut de dhimmi ait à peine été signalé (très timidement, comme pour s'excuser) et que les versets du Coran au nom desquels le génocide a eu lieu n'aient pas été cités.

 

Les auteurs de ce documentaire qui sont Allemands ont eu le mérite ou le courage (n'exagérons rien : c'est peut-être l'effet de l'habitude prise par les intellos allemands de se flageller) de faire porter une partie de la responsabilité politique du génocide de 1915-16 sur les autorités du deuxième Reich et sur les officiers généraux de l'armée allemande, dont l'Empire ottoman et les Jeunes Turcs étaient les alliés, et de montrer, par des images saisissantes, en particulier celles de ces wagons de bestiaux, dans lesquels étaient entassés des Arméniens des provinces de l'Ouest pour être déportés vers les déserts de Mésopotamie (c'est la ligne Berlin Istanbul Bagdad, dont la construction a rendu si fiers les Allemands), que ce génocide est en quelque sorte matriciel et qu'il annonce celui dont les Juifs ont été les victimes de 1942 à 1945 : même volonté politique, même utilisation des forces de l'Etat (gendarmerie, administration), même organisation systématique, même volonté de piller les biens de ceux qui ont été exterminés, même soutien d'une partie importante de la population turque, kurde et arabe, même situation de guerre.

 

Comme Arte est aussi une chaîne politique et que rien de ce qui y est montré n'est diffusé au hasard ou que tout obéit à des intentions politiques et idéologiques (dans une certaine mesure, ce documentaire reste fidèle à la reductio ad hitlerum dont Arte est spécialiste - surtout le mercredi soir, dans les émissions "historiques"), on peut se demander, en analysant la "conjoncture", ce qui a poussé cette chaîne, qui est généralement turcophile, c'est-à-dire qui prend parti depuis trente ans pour les Turcs, qu'ils soient établis en Allemagne ou en Europe, qu'ils soient au pouvoir en Turquie ou qu'ils veuillent intégrer l'Union européenne, à diffuser un documentaire aussi ouvertement hostile, non pas au pouvoir du DKP, mais aux positions négationnistes de ce pouvoir et de l'Etat turc, des rues ou des écoles portant le nom des trois principaux concepteurs du génocide et de fiers monuments ont été érigés à leur mémoire, pour les célébrer.

La raison principale est la mort du journaliste turc d'origine arménienne, Hrant Dink, assassiné ou exécuté en 2007 - journaliste de "gauche" et de réconciliation, fier d'être turc et persuadé que la Turquie peut redevenir "multiculturelle", ce qu'elle a cessé d'être en 1923. A la mort de Hrant Dink, plus de cent mille personnes ont défilé dans les rues d'Istanbul pour protester contre cette exécution. Les auteurs du documentaire ont cru voir dans ces manifestations les signes annonciateurs d'un frémissement de l'opinion turque. En fait, ils prennent leurs désirs pour des réalités : la Turquie compte plus de 70 millions d'habitants; la manifestation a eu lieu à Istanbul, où habitent des survivants des anciennes "communautés" de l'Empire ottoman, c'est-à-dire des autochtones, quelques milliers de chrétiens, arméniens ou autres, et de juifs, ainsi que des alévis. De toute évidence, ce sont ces minorités qui ont manifesté, et non  le peuple turc, musulman et fier de l'être, et qui tient le génocide dont leurs arrière grands-parents se sont rendus coupables pour un haut fait de leur histoire. De la part des auteurs du documentaire, c’est regarder l’histoire par le petit bout de la lorgnette – ce qui vaut mieux que de se bander pieusement les yeux pour ne rien voir.

 

              

 

 

 

22 avril 2011

Célébrité et célébrités

 

 

Le mot, emprunté au latin, est attesté au XIVe siècle dans le sens de « célébration » ou de « cérémonie solennelle ». « Célébrité n’a pas toujours été bien distinct de célébration », écrit Edmond Huguet dans la préface à son Dictionnaire de la langue française du seizième siècle (1928-1967), illustrant ce sens de cet exemple tiré d’Amyot : « Elle s’en alla vers les sages... les priant... qu’ils voulussent tant faire... que d’honorer la célébrité des sacrifices de leur présence ». C’est dans ce sens qu’il entre dans les dictionnaires, celui de Richelet (Dictionnaire français des morts et des choses, 1680) : « Solennité » (et à l’article solennité : « ce mot veut dire célébrité ») et des académiciens (1694) : « Solennité » (cette cérémonie se fit avec grande célébrité). Ce n’est qu’à compter de la troisième édition du DAF (1740) qu’est relevé le sens moderne, attesté pourtant au XVIe siècle : « il signifie aussi grande réputation » (1762) ; en 1798, c’est « grande réputation ou célébrité d’un nom, d’une personne, d’un ouvrage, d’un événement » ; en 1835, « réputation qui s’étend au loin ». Dans cette dernière édition, il est indiqué que l’acception « pompe » et « solennité » « a vieilli » et qu’on « dit solennité ».

            Le second sens moderne est attesté en 1831 chez Balzac : « M. de Valentin, reprit-il en me désignant, est un de mes amis, que je vous présente comme l'une de nos futures célébrités littéraires » (La Peau de chagrin). Qu’il apparaisse après la Révolution française est un symptôme de l’effondrement des anciennes valeurs de la noblesse, à savoir le « nom », l’honneur, la bonne réputation que donnait l’inscription dans une longue lignée. Tout cela ayant disparu après 1830, la bourgeoisie remplace l’ancienne reconnaissance sociale fondée sur le nom ou la lignée par un nouvel ordre assis sur le mérite et les talents. Il est vrai que, dès le milieu du XVIIIe siècle, les philosophes ont substitué l’idéal du « grand homme » (c'est parce qu'il dépasse les autres par ses mérites qu'il faut le célébrer) à celui du gentilhomme (il tient sa réputation de la « gens », famille ou « race », à laquelle il appartient). De fait, ce sens entre en 1842 dans le Complément de Barré au DAF : « (néologisme) personne célèbre » (célébrité littéraire ; c’est une des célébrités de l’époque) et en 1863-77 dans le Dictionnaire de la langue française de Littré : « néologisme, personne célèbre » (« les célébrités de notre temps »), sens qui apparait dans le DAF en 1932-35 : « par extension, une célébrité, une personne illustre » (les célébrités de cette ville). Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, était tenu pour une célébrité un grand écrivain, un homme illustre, un poète de talent, un grand médecin (consulter les célébrités médicales, Zola), quelqu’un qui sort des rangs par ses mérites et ses talents, qu’il met au service de tous, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ou les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « par métonymie, personne très connue » (une célébrité du monde des arts).

Tout a changé dans l’ère d’hyper- ou de post- démocratie dans laquelle nous pataugeons malgré nous – celle des médias, de la télévision, de la « vidéosphère », du cinéma – en bref, de l’Opinion. La tyrannie de l’Opinion a renversé l’ancienne hiérarchie sur laquelle était assise la célébrité. Désormais sont tenus pour des célébrités, à la fois des personnes connues et qu’il convient de célébrer solennellement devant des caméras, les people, les hurleurs de rock ou de rap, les fouteux, les milliardaires du showbiz, les « créatifs » de pub ou de com, les acteurs de feuilletons télévisés de quatrième ordre, en bref les histrions. Ils ou elles sont célèbres pendant un jour, une semaine, un mois, un an, le temps d’un buzz, lequel peut se répéter pendant dix ou quinze ans ; et ces célébrités de la peoplerie qu'il nous est enjoint de célébrer quasi religieusement font basculer dans les culs de basse fosse de l’oubli ou de l’ingratitude les grands hommes, au sens que jadis l’on donnait à ces termes. Jamais un mot n'a cristallisé aussi limpidement l'essence de nos modernités. 

 

19 avril 2011

Calimero et Serrano ne sont pas dans le même bateau

 

 

Comme beaucoup de Chiliens ou de jeunes gens d'origine chilienne, Calimero a cru que la France était la patrie des droits de l'homme où la liberté - dont la liberté d'expression - était sacrée. Mal lui en a pris. Ou, plus exactement, il a fait l'expérience de la vérité à ses dépens. Quel crime a-t-il commis ou, pour dire les choses plus justement, quel crime n'a-t-il pas commis pour être condamné à trois mois de prison avec sursis et à x milliers d'euros d'amende ? Car, en France, on peut aller en prison pour ne pas avoir commis ni crime, ni délit. Il a acheté un Coran, en a détaché deux pages, dont il a fait des avions en papier, qu'il a lancés, comme ceux du 11 septembre 2001, non pas contre deux tours, mais dans une cuvette, à laquelle il a mis le feu (un petit feu de rien du tout), et, pour éteindre ce feu, il a pissé dans la cuvette. Pour son malheur, il a filmé cette "performance", car Calimero se prend pour un artiste - pas n'importe quel artiste, un vidéaste -, et il a diffusé sa vidéo sur une web télé amateur. 

Chaque jour, des milliers de Français brûlent des papiers dans leur jardin ou de vieux journaux ou des livres dont ils ne savent que faire et qui ne valent rien. Personne ne fait d'eux des criminels. Pourtant, le vidéaste Calimero a été poursuivi pour incitation à la haine raciale. Oui, il s'est trouvé un procureur qui, pour tromper son ennui, a décidé de poursuivre l'artiste, ce qui implique flics, auditions, garde à vue, défèrement, procès, instructions, pièces à conviction, jugement, travail des huissiers.... C'est qu'on est en France, ex-patrie des droits de l'homme et feue la patrie de la liberté d'expression. Désormais les vidéastes savent qu'ils sont des criminels en puissance et qu'ils s'exposent aux pires avanies - au minimum à la Bastille.

 

Pendant une semaine, les chaînes de télévision, qui défendent toutes, mordicus, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer, la liberté d'expression et l'art moderne, ont montré une photographie représentant un crucifix dans l'urine, signée de Serrano. On aurait aimé voir sur les écrans l'oeuvre de l'artiste vidéaste Calimero. Censure, aucun des vigilants de la liberté n'a osé la montrer. Le dénommé Lambert se targue partout de défendre l'art moderne et il a acheté très cher la photographie de Serrano. Mais, à aucun moment, il n'a proposé à Calimero de lui acheter sa vidéo. Tiendrait-il les vidéastes pour des sous-artistes ou pour des non-artistes ? Croirait-il encore à cette notion fasciste de hiérarchie des arts ? Le Musée d'Art moderne d'Avignon a exposé la photographie de Serrano. Pourquoi n'a-t-il pas exposé la vidéo de Calimero.

 

Oui, les deux artistes que sont Calimero et Serrano ne sont pas dans le même bateau. Serrano ne monte que sur des yachts de luxe, Calimero sur des barquasses près de couler. A moins que ce qui les sépare sur l'échelle des valeurs artistiques ne soit tout autre chose, non pas leur art ou prétendu art, mais les sujets qu'ils traitent. De cela, il faut sans doute conclure que l'islam est tabou et le christianisme de boue ou que l'islam bénéficie de la clause de la religion la plus favorisée, alors que le christianisme ne mérite que les décharges publiques ou les fosses septiques. Cela veut-il dire que la France n'est plus laïque ? A quoi bon des débats sur la laïcité ? Les temps sont venus aussi de changer la Constitution de la Ve République pour y faire apparaître le nouveau statut de l'islam et l'interdiction de toute image d'avion en papier.

 

 

 

 

 

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18 avril 2011

Déterritorialisation

 

 

Voilà un néologisme de la dernière modernité et qui, selon des « philosophes » (philosophes ? N’exagérons rien, ce mot est trop noble pour désigner de simples idéologues travestis en penseurs), serait un « concept » - autrement dit, un « levier » grâce auquel on peut ou on pourrait expliquer le monde, la société, les choses, etc. et, pourquoi pas ? remplacer tout ce qui est vieux par du neuf. Ce concept a été formé en 1972 dans L'Anti-Oedipe par deux idéologues dénommés, non pas Roux et Combaluzier ou Jacob & Delafon ou Dubrulle et Pélisson ou Gault et Millau, mais Deleuze et Guattari. La déterritorialisation, selon eux, caractérise le corps sans organes (sic). Qu’est-ce qu’un « corps sans organes » ? Un couteau sans manche ni lame, sans doute, ou un non-corps ou, mieux, un zombie. Ce concept s’étend aussi aux objets, aux animaux, aux gestes, aux signes, etc. Déterritorialisés, ces objets, animaux, gestes, signes, etc. sont libérés de leurs usages conventionnels et destinés à d’autres usages ou d’autres vies. Un coquillage, à partir du moment où il sert de cendrier, est extrait de son « territoire », la mer ou l’océan, et il est transporté dans l’univers des hommes pour servir à leur usage. Pourquoi pas ? Comprenne qui pourra ou qui voudra. Quoi qu’il en soit, il est difficile de voir dans ce changement de classe ou de fonction les prémisses d’un changement social d’importance ou d’un renversement symbolique, encore moins que quelque révolution que ce soit. Autrement dit, ce « concept » tient du couteau sans lame ni manche avec lequel on peut faire n’importe quoi, même s’asseoir dessus.

La formation de ce mot de l’extrême modernité est simple. De l’adjectif territorial, lui-même dérivé du nom territoire, est dérivé le verbe territorialiser, par adjonction du suffixe – iser, qui désigne un processus, comme on forme, à partir des adjectifs central, départemental, libéral, social, autonome, etc. les verbes centraliser, départementaliser, libéraliser, socialiser, autonomiser, etc. Il n’y a rien qui soit plus commun. Puis, de ce verbe est dérivé le nom territorialisation, à partir duquel est formé, avec le préfixe -, le néologisme déterritorialisation qui indique le processus opposé à celui de territorialisation. Décentraliser, c’est en finir avec le centre : il n'y a plus de centre. Il en va de même de déterritorialiser : c’est en finir avec le territoire, c’est-à-dire avec le sol, la terre, les terres que l’on culture, le terrain, le terreau, les racines, la propriété, les limites, les frontières, les tracés, puisque ce qui définit le territoire, c’est qu’il est circonscrit. Ici, à nous ; là-bas, à eux.

De ce point de vue, le mot est simple et il n’est pas besoin des Roux et Combaluzier de l'idéologie pour le définir ou en expliquer le sens, lequel se dévoile lorsque le concept s’applique, non plus à des « corps sans organes » ou à des « objets », mais à de vrais territoires, ceux que les animaux, chiens, félins, lions, etc. délimitent pour signifier qu’ils sont leurs. C’est donc un concept lumineux de géographie ou de géopolitique qui désigne la rupture de tout lien entre un groupe humain et un territoire. L’exemple de la déportation des Acadiens, qui est aussi nommée par les Acadiens ou Cajuns Le Grand Dérangement, illustre de façon lumineuse le processus de déterritorialisation. Le dictionnaire Reverso le définit comme le « fait de chasser un peuple loin de son territoire, technique fréquemment utilisée en Amérique Latine, durant la conquête et, actuellement, vis-à-vis des Indiens encore vivants », tandis que le verbe a pour sens « chasser un peuple loin de son territoire ».

C’est exactement ce qui se passe en France et même en Europe, où des peuples sont peu à peu chassés des territoires qu’ils ont façonnés. C’est cela la déterritorialisation.

 

 

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15 avril 2011

Humanisme

 

 

 

Ce nom est moderne, non seulement parce qu’il s’emploie couramment à partir du milieu du XIXe siècle, mais encore parce qu’il est revendiqué comme une oriflamme idéologique à peu près par tout le monde. L’humanisme est l’horizon indépassable de notre siècle.

Humanisme est attesté en 1765 au sens de « amour de l’humanité », mais cette attestation reste isolée pendant un siècle. Entendu dans ce sens, il concurrence inutilement philanthropie, attesté en 1551 dans le même sens « amour de l’humanité » et défini dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-1772) ainsi : « (Morale) la philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d’encens ni de victimes. Il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philanthropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même ». Quant aux académiciens, ils le définissent comme le « caractère du philanthrope » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), c’est-à-dire de « celui qui par disposition et bonté naturelle est porté à aimer tous les hommes ». Les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, notent l’ancienne synonymie : « humanisme, XVIIIe siècle, au sens de philanthropie ».

 

Humanisme entre dans l’usage au XIXe siècle, comme un terme de philosophie d’abord, ayant le sens de « doctrine qui prend pour fin la personne humaine » (Proudhon) et en 1877, comme un terme d’histoire, pour désigner le mouvement intellectuel européen des XVe et XVIe siècles qui préconise un retour aux sources antiques de la culture par défiance vis-à-vis de la scolastique médiévale. En 1877, dans le Supplément à son Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872, Littré le définit ainsi : « la culture des belles-lettres, des humanités » (exemples : « du XVIe au XVIIIe siècle, Raguse vit fleurir dans ses murs toute une école de poètes élégants qui développèrent leur génie sous la double influence de l’humanisme et de la renaissance italienne » et « le XVIe s. s’acheminait, par découragement, vers la culture intellectuelle et l’humanisme »). Entendu dans ce sens, le mot est précis, mais anachronique, puisqu’il est formé en 1874 pour désigner des phénomènes antérieurs de trois siècles. Certes, cet anachronisme est compensé par humaniste, attesté à la fin du XVIe siècle, au sens de « homme érudit et lettré » qui s’adonne aux humanités. 

Il en va tout autrement du premier sens, philosophique, celui de Proudhon : « théorie philosophique qui rattache les développements historiques de l’humanité à l’humanité elle-même » (in Revue critique, 1874, cité par Littré dans le Supplément) et que les académiciens ne relèvent pas dans les éditions publiées à ce jour de leur Dictionnaire (en 1932-35, huitième édition, c’est la « culture d’esprit et d’âme qui résulte de la familiarité avec les littératures classiques, notamment la grecque et la latine, et goût qu’on a pour ces études » et « le mouvement du retour aux études grecques et latines, qui se produisit dans l’Europe occidentale au XVe et au XVIe siècles »), mais que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi « attitude philosophique qui tient l’homme pour la valeur suprême et revendique pour chaque homme la possibilité d’épanouir librement son humanité, ses facultés proprement humaines ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent cette définition en ces termes : « doctrine, attitude philosophique, mouvement de pensée qui prend l’homme pour fin et valeur suprême, qui vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité ». Les adjectifs qui qualifient cet humanisme sont athée, classique, existentialiste, intégral, métaphysique, marxiste, moderne (in Trésor) et chrétien, athée (in Dictionnaire de l’Académie française). Le fait que humanisme puisse être suivi d’adjectifs contraires ou opposés l’un à l’autre, à savoir athée et chrétien, classique et moderne, existentialiste et intégral, métaphysique et marxiste, prouve, s’il en était besoin, à quel point cette doctrine est floue, ambiguë, contradictoire. Le mot cache des notions hétérogènes, qui s’excluent l’une l’autre. Il ne met rien d’autre en lumière qu’une illusion. C’est un écran rhétorique, comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens, en particulier cet extrait (1954) de Mme de Beauvoir, à propos de Sartre, qui tenait, sans rire, le marxisme et l’existentialisme pour de nouveaux humanismes : « il opposait au vieil humanisme qui avait été le sien un humanisme neuf, plus réaliste, plus pessimiste, qui faisait une large place à la violence, et presque aucune aux idées de justice, de liberté, de vérité ». « Large place à la violence » (85 millions de morts, record qui, on l’espère, ne sera jamais battu) et aucune place à la « justice » (seule la mort est juste !), à la « liberté » (le Goulag pour tous), à la « vérité » (mentir est glorieux) : il n’y a rien à ajouter à l’imposture humaniste.

La véritable nature de l’humanisme est dévoilée par Proudhon, l’inventeur du sens philosophique de ce mot : « il m’est impossible, plus j’y pense, de souscrire à cette déification de notre espèce (...) qui sous le nom d’humanisme réhabilitant et consacrant le mysticisme, ramène dans la science le préjugé ». Déification de notre espèce, préjugé ramené dans la science, mysticisme consacré disent   clairement que l’humanisme a été et est encore un substitut de théologie et que, plus exactement, l’humanisme a chassé du ciel de France l’ancienne transcendance chrétienne. Dieu est mort, le Christ est oublié, le ciel est désert, il ne reste plus que l’homme. L’humanisme est un ersatz. « L’humanisme a prêché l’homme », écrit Saint-Exupéry en 1942, qui nimbe de brume ce mot. Il ajoute, en usant de termes mystiques : « l’humanisme s’est donné pour mission exclusive d’éclairer et de perpétuer la primauté de l’homme sur l’individu » - ce en quoi il s’égare : ce n’est pas la primauté de « l’homme sur l’individu » que perpétue l’humanisme, mais la primauté de « l’homme » sur « Dieu ». Humanisme n’est pas un terme laïque, encore moins un terme philosophique, mais un terme religieux. Ce qui est nouveau, c’est la religion prêchée. Ce n’est plus la vieille religion chrétienne, mais la nouvelle religion sociale. Ce n’est plus la transcendance, mais l’immanence. Ce n’est plus la charité (ou « amour divin »), mais l’immersion de tous dans la boue sociale.

 

12 avril 2011

Pacifier, pacification

 

 

 

Pour ce qui est de ce verbe et du nom qui en dérive, ce n’est ni le sens (« établir la paix »), ni l’origine (en latin, c’est facere pacem, « faire la paix »), ni l’histoire (le verbe est attesté au XIIIe siècle et le nom au XIVe siècle et en sept siècles, le sens n’a guère évolué), qui soulèvent des difficultés, mais l’emploi qui en est fait dans la novlangue des médias à propos des banlieues, dites « sensibles », et autres quartiers ou « cités », dits ou dites « populaires » ou « en difficulté » ou « défavorisés (es) », banlieues et quartiers ou cités que l’on souhaite voir enfin pacifiés (es) ou dans lesquels (les) il est demandé aux « communautés » d’entretenir entre elles des relations « pacifiées »…

Or, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est bien ce seul emploi qui est relevé par les auteurs de dictionnaires, et cela depuis le XIIIe siècle, le processus de pacification s’appliquant, non pas entre deux ou plus de deux Etats en guerre, mais à l’intérieur d’un même Etat : pacifier les différends, un Etat, les troubles, les esprits, quand il eut pacifié toutes choses, Henri IV pacifia le royaume, une province pacifiée (exemples du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à la neuvième édition en cours de publication) ; « édits de pacification, édits promulgués par les rois de France, au XVIe siècle, pour tenter de mettre fin aux guerres de Religion » (DAF, neuvième édition, le mérite des académiciens étant de rappeler que l’Edit, dit « de Nantes » (1598), a pour dénomination exacte « édit de pacification »). Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il en va de même : pacifier, c’est « rétablir la paix » dans un espace politique donné, mais c’est aussi faire cesser des différends ou des troubles et « rétablir le calme » (pacifier les esprits) dans une région ou dans une ville. Tout cela est dit avec beaucoup de fermeté dans l’article pacification du DAF (quatrième édition, 1762) : « le rétablissement de la paix dans un État agité par des dissensions intestines » (édit de pacification ; travailler à la pacification des troubles) et « il se dit aussi en parlant du soin qu’on prend pour apaiser des dissensions domestiques ou des différends entre des particuliers ; et c’est dans ce sens qu’on dit c’est lui qui a travaillé à la pacification de leurs différends ». Ces sens sont aussi relevés à l’article pacifier de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) de ce même dictionnaire : « rétablir la paix, l’ordre dans un pays, une région » et « apaiser, ramener au calme ». La seule guerre qui puisse être interrompue (ou continuée) par un processus de pacification est la guerre civile ; les autres guerres, celles qui opposent des Etats, s’achèvent par la défaite d’un camp ou sa capitulation ou par un armistice. En 1945, il n’a pas été nécessaire de pacifier l’Allemagne ; il a suffi de la menacer d’une destruction totale pour empêcher toute nouvelle guerre.   

Ainsi, l’emploi de pacifier et de pacification dans la novlangue des médias est conforme à l’histoire de la langue française. La raison d’être de l’Etat français, ce n’est pas de rétablir la paix en Libye ou en Côte d’Ivoire, mais de la rétablir là où elle est menacée, dans les cités, les quartiers, les banlieues. Il est un emploi éloquent de pacification que relèvent les académiciens et dont ils notent qu’il est un euphémisme : c’est celui qui a été en usage dans l’ancien empire colonial. En Algérie, entre 1954 et 1959, il n’y a pas eu de guerre, mais une campagne de pacification ; de même dans le Maroc, alors sous mandat français : « (pacification) est parfois utilisé par euphémisme pour légitimer des opérations de répression brutale, des interventions en pays étranger » (la pacification du Rif). C’est au sujet de l’Algérie que De Gaulle a employé en 1959 ce terme, mais sans euphémisme : « grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l’Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause ». En Algérie, l’ironie de l’histoire a voulu que tous ces progrès (pacification, démocratie, progrès social), voulus par la France, s’interrompent brutalement en 1962 et que, par un effet de vases communicants et à mesure que les populations du Maghreb se déversaient en France, l’ardente nécessité de la pacification traverse la Méditerranée pour devenir la seule urgence de la France. Les emplois médiatiques de pacifier et de pacification sont un moyen de dire les « non-dits » ou de briser les tabous : c’est une façon détournée ou indirecte de dire que la guerre civile menace ou mine la France.

07 avril 2011

Beautés du monde réel

 

 

 

France

On apprend que huit ou neuf jeunes gens ont lynché un jeune noir, parce que ce jeune noir, âgé de 18 ans, draguait une jeune fille qui n'était ni de sa race, ni de sa "cité", mais qui était de la "race" et de la "cité" des lyncheurs, lesquels, n'étant pas français, n'ont même pas été soupçonnés de racisme. Tout cela se passe, non pas en Tunisie, Libye, Algérie, Maroc, etc. , mais en France, pays raciste, comme chacun sait. Les lyncheurs sont au collège ou au lycée, et pendant, dix ans ou plus, ils ont suivi des enseignements sur la grandeur incomparable de la culture arabo-islamique, par rapport à laquelle la culture française n'est que de la m...; ils ont eu droit aussi aux semaines d'éducation contre le racisme, aux conférences d'assoces subventionnées sur la différence, la France raciste, le multiculturel, les richesses venues d'ailleurs. En lynchant un noir qui n'était pas de leur communauté, ils ont appliqué les leçons qui leur ont été dispensées à l'école primaire, au collège, au lycée, à la mosquée, à la MJC du coin.  D'où les jeunes femmes incendiées, les lynchages racistes, la haine à fleur de peau. Ces lyncheurs n'ont peut-être pas appris à lire, mais ils ont appris à être ce qu'ils sont. Jamais un enseignement n'a été plus efficace. 

 

 

Les lumières de Lampedusa

Les journalistes qui "couvrent" les événements de Tunisie ont tous noté que les clandestins qui débarquent à Lampedusa sont des hommes, jeunes et dans la force de l'âge, et qu'il n'y a pas, parmi eux, de filles ou de jeunes femmes, sans jamais s'étonner de ce phénomène, ni essayer d'en comprendre les raisons. Les Tunisiens refusent-ils d'exposer inutilement la vie des jeunes femmes et font-ils preuve de courtoisie ? Ou bien sont-ils misogynes, au point de juger que la place des "nissa" (des  femmes) est "fil matbakh" (dans la cuisine), et pas dans un bateau, même si dans tout bateau, il y a un emplacement pour faire la cuisine ? Les journalistes sont par nature peu curieux - sauf s'il s'agit de fouiller les finances de tel ou tel homme politique - français évidemment, jamais tunisien ou égyptien. Pourtant, un début de vérité commence à poindre. Un journaliste du Figaro a fait parler des clandestins. L'un d'eux, Tarek, 20 ans, est parti de Kairouan, la ville de la grande mosquée et des écoles coraniques de Tunisie. Voici ce qu'il dit : "Nous étions entassés à 150 dans un bateau prévu pour 60. Au cours du trajet pour Lampedusa, douze filles ont été jetées à la mer". Autrement dit, pour alléger le bateau, les jeunes mâles n'ont pas hésité à sacrifier les filles ou les jeunes femmes - ce qui est un crime (contre l'humanité, peut être ?). On peut être sûr d'une chose : les auteurs de ces crimes, s'ils sont avérés, ne seront jamais poursuivis, ni déférés devant quelque TPI. A eux impunité et immunité. Ben Ali, le président renversé, était sans doute un autocrate corrompu. Mais, lui au moins, il n'a jamais sacrifié en les jetant à la mer des filles ou des jeunes femmes. Voilà qui augure bien et de la "révolution" tunisienne et du fonds de commerce qu'est le clandestinat.On peut prévoir dans les années à venir en France une forte croissance des lynchages racistes et des filles incendiées - peut-être même jetées à la mer.

 

 

Les lumières afghanes

Depuis dix ans, 55 jeunes Français sont morts en Afghanistan pour protéger, dit-on, les Afghans de la barbarie et leur apprendre la démocratie.

Dans une grande ville du nord de l'Afghanistan, le fief du commandant Massoud, 12 malheureux, membres d'une délégation de l'ONU chargée d'appliquer des programmes alimentaires ou d'éducation ont été, qui décapités, qui égorgés, qui brûlés. Ces martyrs sont ressortissants de divers pays ou continents du monde : Népal, Europe, Asie. Pourquoi ont-ils été tués par une foule en colère ? Parce qu'un pasteur américain a ou aurait brûlé un Coran. Innocents, ils sont condamnés à une mort infâme par des hordes de nazis racistes, xénophobes, fanatisés à mort, hordes de nazis pour la protection desquels la France sacrifie ses enfants. Les mêmes faits se sont produits dans une grande ville du sud de l'Afghanistan : 20 morts, décapités, égorgés, brûlés, tous étrangers et venus du monde entier pour aider les Afghans.

 

Quand la France cessera-t-elle enfin de protéger et de soutenir les nazis ? Quand cessera-t-elle enfin de sacrifier ses enfants innocents pour le confort de fous furieux racistes ? La collaboration entre 1940 et 1945 n'a pas suffi : il faut en remettre une couche, bien épaisse, bien grasse, une énième couche qui fera office de coup de grâce rendant vaine l'existence même de la France.   

 


04 avril 2011

Laïcité

 

 

Ce nom est vieux d’à peine plus d’un siècle. Dérivé de l’adjectif laïc, il est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé « la proposition de laïcité » qui lui était soumise. Littré le relève six ans après dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, se contentant d’en déployer la formation : « caractère laïque », écrit-il sobrement, sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait rien : du moins aucune notion.

L’adjectif a deux orthographes, laïc ou laïque, auxquelles s’en ajoute une troisième, lai, féminin laie, attesté dès 1150 au sens de « illettré » et qui survit, bien qu’il soit vieux , dans les expressions frère lai (ou convers) ou sœur laie (ou converse) – id est religieux accueillis dans un monastère ou un couvent sans qu’ils aient prononcé leurs vœux. Lai, laïc, laïque ont pour étymon laicus, emprunté au grec laikos, dérivé du nom laos (« peuple »). Lai continue le latin laicus ; laïc, emprunté au latin laicus, est plus tardif (1487). Ils ont le même sens (cf. Trésor de la Langue française, 1971-1994, « synonyme de laïque »). Littré mentionne que laïc est parfois employé au masculin et les académiciens que laïc est une variante de laïque. Le sens est identique : c’est « qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » (DAF, 1762), et chez Littré, « 1° qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » et « 2° qui est propre aux personnes laïques ». Le sens est illustré par cet extrait de Chateaubriand : « le nom laïque fut inventé pour distinguer l’homme qui n’était pas engagé dans les ordres du corps général du clergé » (Génie du christianisme, 1803). Lai, laïc, laïque, laïcité sont donc des mots propres à la religion chrétienne et en usage pour distinguer les clercs, ou « instruits », entrés au service de l’Eglise - prêtres, moines, moniales, religieux – des gens du peuple (le peuple de Dieu), souvent illettrés.

Le sens de ces mots chrétiens a été scindé en deux : l’ancien, celui que l’histoire a légué, « qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier », et le nouveau, celui qui a été introduit par l’institution de la laïcité, « qui est étranger à toute confession ou doctrine religieuse » (DAF, 1935 et neuvième édition, en cours de publication). Même dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire, les académiciens ne distinguent pas les deux sens par l’orthographe. Les exemples qu’ils citent le montrent : « Les membres laïques du conseil paroissial » et « réduction d’un prêtre à l’état laïque » (les militants de la laïcité instituée auraient écrit ou exigé que l’on écrivît : « les membres laïcs du conseil paroissial » et « réduction d’un prêtre à l’état laïc ») ; et « morale laïque », « un État laïque » (« qui ne reconnaît aucune religion comme religion d’État »), « les lois laïques de Jules Ferry », « l’enseignement laïque » (« conforme aux principes de la laïcité »), « l’école laïque ». Les académiciens notent : « on écrit quelquefois laïc au masculin », mais sans préciser si c’est pour exprimer le sens ancien ou le sens nouveau. Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), l’entrée laïque est écrite dans les deux orthographes : laïque et laïc, sans qu’une orthographe soit affectée en propre à l’un ou l’autre sens. Il est vrai que l’usage des écrivains est flottant. Ainsi pour désigner un homme sans religion, soucieux du bonheur de l’humanité, Bourget écrit saint laïque et Aragon saint laïc. Les auteurs de ce dictionnaire citent une remarque d’un bon grammairien, auteur d’un ouvrage sur les difficultés de la langue française, Dupré (1972) : « depuis la crise de 1880-1910 entre l’Église et l’État, l’usage s’est établi en France, de réserver les deux orthographes du mot à deux significations différentes : laïc s’écrit des chrétiens qui n’appartiennent pas au clergé ni aux ordres religieux (le nom correspondant est laïcat, « ensemble des laïcs ») ; laïque s’écrit de ce qui respecte strictement la neutralité vis-à-vis des diverses religions ».

Ainsi, il est exigé que la loi de 1905 se manifeste jusque dans l’orthographe, domaine où la loi de séparation ne s’applique pas et n’a donc pas lieu d’être, puisqu’elle ne porte que sur l’interdiction faite aux collectivités publiques de financer les cultes. L’usage, pourtant, ne se généralise pas. Beaucoup ne le suivent pas, soit qu’ils l’ignorent, soit qu’ils ne veuillent pas qu’on leur impose un diktat. De fait, les académiciens et les auteurs du Trésor de la Langue française ont raison de ne pas se prononcer sur la bonne orthographe de laïque. Ainsi ils ne plient pas la langue à l’idéologie, fût-elle bonne ou instituée.

 

Les académiciens enregistrent laïcité pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis que Littré et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution », employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui désignent le champ d’application de la loi. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la laïcité est un « caractère » et un « principe ». En faire un principe, c’est l’étendre, ou tenter de l’étendre, à des domaines qui en étaient préservés et qui ne devraient pas revêtir ce caractère singulier, du moins d’après la loi. La définition comme « principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse » (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison qu’ils n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La « société civile » et la « société religieuse » (si tant est que la « société religieuse » ait quelque existence que ce soit et qu’elle ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) ne sont pas « dans l’Etat », elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie (1972) et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : « la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français ». Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. La brume idéologique qui masque la laïcité a perverti la notion même de laïcité : en devenant un principe, vague et flou, mais que les idéologues peuvent opposer à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les « stigmatiser », elle peut cesser de caractériser les écoles, les hôpitaux, la législation, les institutions publiques ; en bref, les domaines d’application de la laïcité.

Dans le Trésor de la langue française, même la définition du « caractère laïque » fait l’objet de déformations : « caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises » et « impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse ». Il suffit de comparer cette définition et celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : « caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions ») à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution ») pour prendre conscience que la laïcité, qui est d’application restreinte, s’est étendue à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de « l’indépendance » proclamée des « institutions publiques », auxquelles sont ajoutées les « institutions privées », ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard « du clergé et des Eglises » ou de « toutes confessions ». On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des « sciences de l’éducation » ou de la LFE, etc. qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale et occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples.

Littré définit la laïcité en deux mots (« caractère laïque »), les académiciens en une phrase. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes.

 

 

01 avril 2011

Harcèlement

 

 

Ah que voilà, comme dirait un grand penseur des médias, un mot moderne qu’on croirait sorti directement d’un manuel de survie destinés à des socialistes et gauchistes égarés ne sachant plus à quel saint se vouer.

Il est attesté en 1632, mais il est enregistré pour la première fois en 1842 dans le Complément au DAF de Barré : « action de harceler ; résultat de cette action », définition que reprend Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « action de harceler », qu’il illustre de cet exemple éloquent : « ce n’est pas nous qui contesterions.... à M. Périer l’esprit d’opposition et de harcèlement le plus varié, le plus ardent, le plus fécond qui ait paru sur nos bancs de gauche depuis 1815 », faisant de la « gauche » la matrice des harcèlements de tout type et de toute sorte qui prolifèrent depuis trente ans.

Le mot est moderne, mais la racine est ancienne : c’est le verbe harceler (« tourmenter, inquiéter par de petites mais de fréquentes attaques », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), lui-même dérivé du verbe herser ayant au XIIe siècle le sens de « malmener ». La preuve que le mot est du dernier moderne : il n’est le Dictionnaire de l’Académie française que depuis quelques années (neuvième édition, en cours de publication). La définition est fruste : « dérivé de harceler ; action de harceler », mais les exemples cités illustrent l’origine martial des emplois : une guerre de harcèlement ; tir de harcèlement. Car les emplois les plus courants relèvent, comme l’écrivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), de « l’art militaire » : harcèlement de l’ennemi ;  tactique de harcèlement ; guerre de harcèlement  guerre dont la tactique est d’épuiser l’ennemi en d’incessantes attaques », le synonyme étant guérilla), tir de harcèlement (« tir incessant destiné à ne laisser aucun répit à l’ennemi »).

C’est à partir de ces emplois propres à l’art de la guerre, ou plus exactement de la guérilla, que se sont développés les emplois que l’on qualifier de « sociétaux » : subir le harcèlement sexuel d’un supérieur » ou « d’une supérieure », évidemment (in DAF, neuvième édition). De guerrier, le harcèlement est devenu social, sexuel, scolaire. Il est – ou il serait - partout : dans les entreprises, dans les associations, dans les partis, à la télé, au tribunal, à l’école : 10% des élèves de l’école primaire estiment qu’ils sont victimes de harcèlement – dans les écoles de la « République », sans que les fonctionnaires exerçant dans ces écoles s’en émeuvent, comme si le harcèlement était la règle d’une France malade (et la fraternité, qu’en fait-on ? Aurait-on jeté ce froc aux orties ?) ou le prétexte choisi par des hypocondriaques mal embouchés pour accéder au statut enviable de victimes (être victime des méchants : voilà qui vaut mieux qu’une Légion d’honneur et qui peut rapporter gros avec de bons avocats) ou le nouveau et énième fonds de commerce des sciencieux du social.

Muray pensait que l’envie du pénal avait remplacé dans l’inconscient collectif l’envie du pénis ; il aurait pu ajouter que le harcèlement est la guerre continuée par d’autres moyens – que ce soit de la part des harceleurs ou de celle des harcelés. Tout cela donne à la France un air haïssable, celui de cette guerre de tous contre tous, une guerre sans merci, sans compassion, sans pitié, qui couve et germe dans la chaleur des consciences silencieuses.