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02 mai 2011

Colonie

En latin, le nom colonia, auquel est emprunté colonie, attesté au début du XIVe siècle, désignait un domaine agricole et l’établissement de Romains hors de Rome et d’Italie.

C’est ce sens que prend colonie en français à compter du XVIIe siècle (« peuplade des personnes allant habiter et peupler un nouveau pays et lieu où habite la nouvelle peuplade », 1635) et c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Peuple et habitants d’un pays qui se sont établis dans un autre » (il y a plusieurs colonies françaises dans le nouveau monde). Cette définition se retrouve, amplifiée certes, mais quasiment identique pour ce qui est du sens, dans la sixième édition de 1835 : « il se dit proprement d’une réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre ; et, par extension, de la population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ; il se dit aussi d’un lieu, d’un pays habité par une colonie ».

Si les académiciens jugent utile d’indiquer que le sens qu’ils exposent est le sens « propre » (cf. « il se dit proprement »), c’est que le mot colonie était à leur époque déjà un enjeu, que l’on peut résumer ainsi : l’établissement de peuples ou de fragments de peuples dans un pays qui n’est pas le leur est-il « volontaire » et ou l’effet d’un rapport de forces favorable aux peuples qui migrent ? Ainsi, dès la deuxième édition du DAF (1718), la première définition, celle de 1694, est légèrement modifiée : « Nombre de personnes de l’un et de l’autre sexe que l’on envoie d’un pays pour en habiter un autre » (1740, 1762, 1798). Autrement dit, une colonie ne serait pas due à la seule volonté d’individus, qui peuvent être très nombreux et dépasser plusieurs millions de personnes, de chercher ailleurs que dans leur pays un travail ou de meilleures conditions de vie, mais aussi à la volonté d’un Etat qui décide de s’étendre ou d’étendre sa souveraineté à de nouveaux territoires, là où l’Etat en expansion décide d’envoyer sa population en surnombre. Ce sens est exposé par Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses : « Gens qu’on envoie en un pays pour le peupler »), par Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Transport de peuple en un lieu désert et éloigné, ou dont on a chassé les habitants, afin de l’habiter, de le défricher et le cultiver »), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « 1° les personnes de l’un et de l’autre sexe qu’on envoie d’un pays, pour en habiter un autre » et « 2° les lieux où l’on envoie des habitants », Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « établissement fondé par une nation dans un pays étranger », « possession d’une nation européenne dans une autre partie du monde »).

Ce sens-là est contingent, puisqu’il dénote un phénomène historique, clos aujourd’hui et qui a eu pour résultat de peupler les divers territoires d’Amérique, puis quelques portions du continent africain. Mais le sens, que les académiciens tiennent pour « propre » (1835, 1879, 1932-35), se rapporte à un processus « pur », au sens où ce processus est saisi en dehors de toute effectuation dans l’histoire : « Réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre : et, par extension, population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ». Littré relève aussi ce sens : « Réunion d’individus qui ont quitté un pays pour en peupler un autre. Le lieu où ils se sont transportés ». Le verbe coloniser et le nom colonisation sont attestés l’un et l’autre à la fin du XVIIIe siècle en anglais d’abord, puis en français : « Former en colonie ; établir une colonie, des colonies dans un pays » et « Action de coloniser ou le résultat de cette action » (Dictionnaire de l’Académie française, 1835).

Ces concepts établis, il reste à examiner si, oui ou non, ils peuvent s’appliquer à l’état de la France aujourd’hui et à celui de toute l’Europe pour décrire et comprendre ce qui s’y passe. Bien entendu, les immigrés ne sont pas des « colons » au sens propre, latin et même historique, de ce terme : ce ne sont pas des cultivateurs, ils ne mettent pas en valeur des terrains incultes ou dont les propriétaires légitimes ont été dépossédés, mais ce sont des « hommes sortis de (leur) pays pour aller en habiter un autre ». Ainsi ils forment des colonies et contribuent à un processus de colonisation. Littré note que colonie désigne aussi « les gens d’un même pays habitant une localité étrangère », ce que les académiciens expriment ainsi en 1932-35 : « (colonie) se dit, par extension, de l’ensemble des étrangers d’un même pays qui séjournent à demeure dans une région, dans une ville ». Certes, les réalités de la France et de l’Europe, quand elles sont nommées avec les termes justes, adéquats ou propres, de colonie, coloniser, colonisation, ont quelque chose de très désagréable et même nauséabond (les réalités évidemment, et non ce qui en est dit). Mais la description qu’elles esquissent est source de lumière. La colonisation est le moteur de l’histoire. Ainsi va le monde. Pourquoi la France y échapperait-elle ? 

 

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