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29 mai 2011

Innocence

 

 

 

            Chacun sait désormais ce qu’est l’innocence et ce que désigne le terme innocence quand il est employé dans un contexte judiciaire. Même ceux qui en ignoraient tout savent aujourd’hui à quoi s’en tenir grâce aux innombrables présumés innocents et présomptions d’innocence répétés partout à propos de MM. DSK et GT, bien que la répétition de ces innocents et innocences risque d’en user le sens.

            Il ne faudrait pas que ces affaires fassent oublier le premier et véritable sens d’innocence, qui, avant d’être un terme de palais et d’avocats bavards, est un terme de morale et même de métaphysique. En latin, innocentia, auquel est emprunté innocence, a pour sens « innocuité », « intégrité, honnêteté, vertu », « désintéressement ». C’est le fait d’avoir des « mœurs irréprochables ». Dans la langue française du XVIe siècle, innocence conserve ce sens : « qualité de celui qui ne fait pas le mal » (Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle). En français classique, il est glosé ainsi : (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « pureté de mœurs, intégrité de vie » et illustré de l’exemple « innocence baptismale », désignant l’état de l’homme qui a été purifié de la faute originelle par le baptême. Alors les théologiens nommaient état d’innocence « l’état auquel le premier homme a été créé dans une connaissance parfaite et dans un amour actuel de Dieu sans concupiscence » (Richelet, 1680). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) en fait un terme de théologie : « pureté de l’âme qui n’est point souillée de péchés », qu’il illustre de nombreux exemples qui dévoilent le fondement métaphysique de l’innocence et la conception de l’homme ou de la nature humaine qu’il charrie : « Adam fut créé en l’état d’innocence ; l’innocence baptismale nous remet dans la première pureté de l’homme ; un enfant est en l’état d’innocence jusqu’à ce qu’il ait atteint l’usage de raison ; les Païens avoient aussi leur âge d’innocence, qu’ils ont appelle l’âge d’or ; l’agneau est le symbole de l’innocence ». C’est aussi un terme de religion, à une époque où la religion fondait la morale : « état d’un homme de bien qui vit conformément à la vraie religion, qui ne fait tort à personne » (exemples : « cet homme vit dans une grande innocence de mœurs ; son innocence va jusqu’à la simplicité ; on a reconnu l’innocence de Susanne faussement accusée par des vieillards »). L’article se clôt sur le troisième et dernier sens, celui qui est en usage au palais et aujourd’hui dans les médias et en politique : « on dit aussi qu’un homme a fait voir son innocence, quand il a été déchargé d’un crime qu’on lui avait imposé, faute de preuve ou autrement ».

            Dans L’Encyclopédie (1751-72), Diderot rédige à la gloire de l'innocence un hymne lyrique, dont on ne sait s’il est ironique ou sérieux : « il n’y a que les âmes pures qui puissent bien entendre la valeur de ce mot. Si l’homme méchant concevait une fois les charmes qu’il exprime, dans le moment il deviendrait homme juste. L’innocence est l’assemblage de toutes les vertus, l’exclusion de tous les vices. Qui est-ce qui, parvenu à l’âge de quarante ans avec l’innocence qu’il apporta en naissant, n’aimerait pas mieux mourir que de l’altérer par la faute la plus légère ? Malheureux que nous sommes, il ne nous reste pas assez d’innocence pour en sentir le prix ! (…) O innocence, qu’êtes-vous devenue ? Qu’on m’enseigne l’endroit de la terre que vous habitez, afin que j’aille vous y chercher (…) Je n’attendrai point au dernier moment pour vous regretter ». C’est un extrait qu’il est déconseillé de lire aux défenseurs de M. Strauss-Kahn et à tous ceux qui sont persuadés qu’il est victime d’un complot fomenté par un Martien malicieux ; vous les déprimeriez ou bien ils penseraient que vous êtes un suppôt de Satan !  

            Quant aux académiciens, ils préfèrent prudemment écarter de la définition le sens métaphysique au profit du seul sens juridique : « état de celui qui est innocent et exempt de crime » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), même s’ils citent des exemples qui réfèrent à la métaphysique et à la religion : il a conservé son innocence baptismale ; dans la vie chrétienne, il n’y a que deux états : l’état d’innocence et l’état de pénitence ; Adam n’avait pas encore péché, il était dans l’état d’innocence. Le sens métaphysique est explicitement rétabli à partir de la sixième édition (1835) : « état de celui qui n’est point coupable » et « état, qualité de celui qui ne commet point le mal sciemment, qui est pur et candide », sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi : « état de pureté qui appartient à l’ignorance du mal » et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ainsi : « état de ce qui, par nature, ne fait pas de mal à autrui ; fait de ne pas être nuisible », mais qu’ils tiennent pour vieilli, littéraire, rare.

On ne sait si ce jugement lexicographique de désuétude est fondé et, s’il l’est, sur quoi il est fondé. En revanche, si ce terme n’était pas désuet et qu’il fût encore entendu comme il l’était dans la langue classique, plus aucun avocat, journaliste, homme politique, etc. n’oserait objecter, comme cela se fait à chaque seconde, la présomption d’innocence ou n’oserait défendre de présumés innocents.

 

 

 

 

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