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07 juin 2011

Prolétaire

 

 

 

            Le mot, qu’il soit adjectif ou nom, est emprunté au latin proletarius, terme qui désignait la dernière des classes sociales, « dernière » dans une échelle hiérarchisée, c’est-à-dire celle qui était tout en bas et qui regroupait les citoyens qui n’avaient d’utilité sociale que par les nombreux enfants (« proles ») qu’ils engendraient. C’est dans ce sens-là que prolétaire est attesté à la fin du XIVe siècle : « prolétaires (…) laissés en la cité de Rome pour engendrer enfants », et qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835 – même définition en 1879, 1932-35) : « (terme d’antiquité romaine) ceux qui formaient la sixième et dernière classe du peuple, et qui, étant fort pauvres et exempts d’impôts, n’étaient utiles à la république que par les enfants qu’ils engendraient » (les prolétaires étaient exempts d’aller à la guerre), ainsi que par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Chez les anciens Romains, citoyen pauvre, appartenant à la sixième et dernière classe du peuple, et ne pouvant être utile à l'État que par sa famille ».

D’un lexicographe à l’autre, à mesure que l’on se rapproche du présent, les définitions font de plus en plus souvent référence (cf. ci-dessous) aux droits civiques et politiques, dont les prolétaires de Rome étaient privés. Ainsi, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (Antiquité romaine) citoyen de la dernière des six classes du peuple, sans droit et sans propriété, et qui était exclu de la plupart des charges politiques ». Ce statut, assurément déplaisant, si on le rapporte à nos normes, fait l’objet d’un jugement a posteriori dans une sorte de téléologie rétrospective, laquelle est fondée sur l’idée que les sociétés humaines ont un horizon, un but, une direction qu’elles doivent absolument suivre de peur de se voir démonisées. Or, si nous avions été des prolétaires de la Rome antique, nous aurions sans doute été satisfaits de notre sort et heureux de ne pas être des esclaves ; et aujourd’hui, dans la belle France des droits de l’homme, de nombreux citoyens ou ex-citoyens ont renoncé à leurs droits civiques et politiques, ne votent pas, si tant est qu’ils aient jamais voté, et s’abstiennent massivement à toutes les élections, quelles qu’elles soient, ou même pis, ne sont même pas inscrits sur les listes électorales. Et pourtant, ces citoyens qui se sont dépouillés de leurs droits civiques continuent à payer des impôts et même impôts sur impôts, et si la conscription n’avait pas été supprimée, ils n’auraient été exemptés ni du service militaire, ni de la guerre. Ces prolétaires du tout dernier barreau de l’échelle envieraient sans doute la condition des prolétaires de l’antiquité, s’ils la connaissaient.

 

            Pendant de longs siècles, le sens de prolétaire n’a pas évolué, tant que le mot est resté spécifique d’une civilisation révolue. Mais, à partir du moment où, à la fin du XVIIIe siècle (à la Révolution exactement), le mot a cessé d’être uniquement un terme d’antiquité romaine et est devenu un terme désignant une classe ou une catégorie sociale de la France et de l’Europe modernes, il a changé de sens pour la bonne raison qu’il n’a plus désigné les mêmes individus ou les mêmes groupes d’individus que le mot latin. Ce changement de sens est noté dans les dictionnaires, dès 1835 : « Il se dit, par extension, dans les États modernes, de ceux qui n’ont ni fortune ni profession suffisamment lucrative » (DAF, sixième édition) ; « Chez les modernes, membre de la classe la plus indigente » (Littré, op. cit.).

Peu à peu, la définition évolue à son tour, non parce que les personnes désignées ont changé, mais parce qu’une idéologie – le marxisme ou ses avatars – s’est emparé de ce terme. Dans les dictionnaires du XIXe siècle, c’est l’indigence ou la faiblesse des revenus ou le manque de sources de revenus qui définissait le prolétaire ; dans la huitième édition du DAF (1932-35), c’est le travail manuel : « Il se dit, par analogie, dans les États modernes, de ceux dont les ressources proviennent uniquement de leur travail manuel ». Au travail manuel, les auteurs du Trésor de la langue française ajoutent le statut de salarié et la faiblesse du salaire perçu : « Personne qui ne possède pour vivre que les revenus que lui procure une activité salariée manuelle, et dont le niveau de vie, par rapport à l’ensemble du groupe social, est bas ; par extension, travailleur manuel de la grande industrie ; synonyme : ouvrier, paysan, salarié, travailleur ; antonyme : bourgeois, patron » (Trésor de la langue française, 1971-94). Ces traits définitoires se retrouvent dans l’édition en cours de publication du DAF : « Personne exerçant un travail manuel en échange d’un salaire relativement bas qui constitue son seul revenu ; par extension, ouvrier salarié de l’industrie. Les prolétaires d’une usine, d’une exploitation » (DAF, neuvième édition). C’est que le marxisme a fait des prolétaires une classe élue, la seule qui fût à même de transformer le monde réel pour y établir non pas le paradis sur terre, mais quelque chose qui en tînt lieu : « (Dans la théorie marxiste, à propos des sociétés industrielles caractérisées par le mode de production capitaliste) travailleur appartenant à la classe sociale ne possédant pas les moyens de production et qui doit pour vivre vendre sa force de travail pour laquelle il perçoit un salaire et par laquelle il crée de la plus-value », sens qui est illustré de cet extrait de Jaurès (1901 : « Le même système capitaliste qui exploite la force de travail de l’ouvrier attente à la liberté du travailleur. Et la personnalité du prolétaire est diminuée, comme sa subsistance ») et de cet autre de Merleau-Ponty (1945 : « Il suffit que je sois né et que j’existe pour éprouver ma vie comme difficile et contrainte (...) mais les choses peuvent en rester là sans que je passe à la conscience de classe, que je me comprenne comme prolétaire et que je devienne révolutionnaire »). Même les académiciens exposent ce sens marxiste dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire : « Spécialement, dans la doctrine marxiste, celui, celle qui, ne possédant pas les capitaux, vend sa force de travail ». Ce sens s’étend même au gratte-papier et aux fonctionnaires : « par extension, s’applique aussi au travail intellectuel » (ouf, les profs ont le droit de se dire « prolétaires » : les voilà légitimés et rendus nécessaires).

Evidemment, cette grande construction idéologique a perdu tout crédit dans le monde, et cela grâce aux disciples de Marx, à savoir Lénine, Mao, Pol Pot, Castro, etc. qui ont transformé sans le moindre scrupule, et avec la bénédiction de l’intelligentsia d’Occident, les prolétaires en esclaves, esclaves de l’Etat, comme en Corée et dans feu l’URSS, ou du capitalisme le plus cupide qui soit, comme en Chine ou au Vietnam. De l’ancienne classe élue du marxisme, il ne reste en France que des vestiges désemparés, qui reviennent peu à peu aux origines romaines, comme si l’Histoire n’était que cycles ou éternel recommencement ou retour au point de départ : des citoyens de la dernière classe sans utilité, puisqu’ils ne font presque plus d’enfants, sauf si ce sont des immigrés musulmans. Auquel cas, c’est une tout autre histoire qui s’écrit en France et en Europe, celle des conquêtes invisibles et des colonisations lentes par remplacement d’un peuple par d’autres.

 

 

Commentaires

Excellente entrée de votre très bon dictionnaire.

(Juste une remarque : n'est-ce pas "feu l'URSS" qu'il faut écrire, sans e ? Ou bien "la feue URSS".)

Écrit par : D.F. | 08 juin 2011

Effectivement, vous avez raison. Moment d'inattention ou rédaction trop rapide.
Merci.
Je vais corriger cela.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 08 juin 2011

Bonjour.
Permettez moi un commentaire complètement à côté de cet article au demeurant fort intéressant mais sur lequel je n'ai rien à ajouter.
Je voudrais vous remercier de m'avoir fait découvrir "L'hiver de la culture" de Jean Clair, grâce à votre remarquable article paru sur Stalker le 26 avril dernier.
L'exemple de la fresque de Piero delle Francesca, déplacée sur le mur d'une école de style fasciste est particulièrement "éclairant" sur les "temps obscurs" où nous sommes déjà. Dans le film "Nostalghia" de Tarkovski (1984), la fresque était encore dans la chapelle d'Arezzo. Le film s'ouvre sur une superbe scène dans cette chapelle, où l'on voit la fresque et des femmes prier la Madone parturiente. Ainsi, le sens d'une grande œuvre picturale est préservé dans une grande œuvre cinématographique. Ne désespérons pas.

Écrit par : Elisabeth B. | 09 juin 2011

Bonjour.
Permettez moi un commentaire complètement à côté de cet article au demeurant fort intéressant mais sur lequel je n'ai rien à ajouter.
Je voudrais vous remercier de m'avoir fait découvrir "L'hiver de la culture" de Jean Clair, grâce à votre remarquable article paru sur Stalker le 26 avril dernier.
L'exemple de la fresque de Piero delle Francesca, déplacée sur le mur d'une école de style fasciste est particulièrement "éclairant" sur les "temps obscurs" où nous sommes déjà. Dans le film "Nostalghia" de Tarkovski (1984), la fresque était encore dans la chapelle d'Arezzo. Le film s'ouvre sur une superbe scène dans cette chapelle, où l'on voit la fresque et des femmes prier la Madone parturiente. Ainsi, le sens d'une grande œuvre picturale est préservé dans une grande œuvre cinématographique. Ne désespérons pas.

Écrit par : Elisabeth B. | 09 juin 2011

Merci d'avoir rappelé que cette fresque survit dans un film de Tarkovski.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 10 juin 2011

Les commentaires sont fermés.