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20 juin 2011

Irréligion

 

 

 

On pourrait croire que ce nom, attesté en 1527 et emprunté au latin, irreligio, « impiété », est sorti de l’usage moderne tant il est d’un emploi rare. Pourtant, ni les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) ne le mentionnent comme vieux ou vieilli. Il est vrai que, ce mot étant le contraire de religion et les religions ayant disparu (sauf une évidemment qui veut s’imposer au monde entier), la règle est l’absence de religion ou irréligion (auquel cas on dit athéisme ou indifférence ou agnosticisme), de sorte que la religion a pris la place de l’ancienne impiété des Romains ou des Français des siècles antérieurs.

La définition des dictionnaires ne varie pas au cours des siècles : c’est « manque de religion » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 ; Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « manque de religion, de conviction religieuse »). Seuls les académiciens, dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire, s’écartent de cette définition, mais dans des limites étroites : « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux » (1932-35) et « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux ; le fait d’être irréligieux, l’état qui en résulte » (édition en cours de publication). Les lexicographes se contentent donc de paraphraser la morphologie de ce mot, qui est formé du  préfixe de sens négatif in et du nom religion : c’est donc, mot à mot, un manque ou un défaut de religion.

Pour comprendre ce que désigne l’irréligion, il faut se reporter aux exemples qui illustrent les définitions : exemples artificiels, fabriqués par les lexicographes, ou extraits d’écrivains. C’est dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française ces trois exemples, qui se réduisent à deux ou à un seul dans les éditions suivantes : « En ce siècle-là, ce n’était que libertinage, qu’irréligion ; la débauche, les méchantes compagnies l’ont jeté dans l’irréligion ; ces personnes mangent de la viande pendant tout le carême sans nécessité, c’est une grande irréligion ». Ce « siècle-là » est devenu le nôtre, comme si les académiciens avaient annoncé jadis la réalité d'aujourd’hui. Chez les académiciens, l’irréligion n’est pas une affaire de foi ; elle a pour équivalent libertinage et elle se manifeste par la débauche ou le fait de ne pas faire maigre pendant le carême. Ce sont les (mauvaises) mœurs qui attestent l’irréligion : aujourd’hui, en Occident, l’irréligion est la religion de tout le monde.

Les écrivains, cités par Littré, ne rapportent pas aussi systématiquement que les académiciens l’irréligion aux mœurs. Pour le Grand Arnauld, « la négligence qu’on apporte à communier mène à l’impiété et à l’irréligion » ; selon Bossuet, « Dieu même n’a pas dédaigné de punir l’irréligion des peuples qui profanaient les temples qu’ils croyaient saints » ; Bourdaloue, « ces héros de l’ancien Testament se faisaient un mérite de pratiquer leur religion à la face même de l’irréligion » ; Massillon, « partout la piété des justes est blessée par les discours de l’irréligion ». A la fin du XVIIe siècle, l’irréligion indignait les académiciens ; il semble qu’elle laisse aujourd’hui les lexicographes indifférents, sauf, peut-être, dans cet exemple de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, où il est fait allusion à la fonction sociale conservatrice de la religion : « entretenir l’esprit d’irréligion parmi les masses » (sous-entendu, au risque d’émanciper les masses).

Il est vrai que le ciment social qu’offre la religion est remplacé aujourd’hui par un tout autre ciment, un vrai ciment-colle, une glu super adhérente, tout idéologique, et que l’irréligion consiste, non pas à manger de la viande pendant le carême, mais à rester indifférent aux grandes manifestations collectives de pseudo-solidarité larmoyante avec les précaires et les intermittents, le Hamas et le Hezbollah, les RSAistes, les SDF, les sans-papiers, les femmes voilées, les enseignants chercheurs en grève et en lutte, etc. manifestations qui émanent de la volonté d’aveugler les masses de peur qu’elles ne cherchent à s’émanciper.     

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