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21 juin 2011

Primaires

 

 

            Voilà encore un mot moderne, bien qu’il ait été emprunté au latin, langue tenue aujourd’hui, non seulement pour morte, mais encore pour archaïque. Il est moderne, parce qu’il est récent, étant attesté en 1789 seulement (c’est donc un mot « révolutionnaire »), et qu’en deux siècles, le mot s’est étendu à d’innombrables réalités. L’article qui y est consacré en 1835 dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française compte une seule acception ; dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ce sont quatorze emplois qui sont distingués. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense quatre ou cinq ; un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), on en dénombre une trentaine. Il est moderne encore parce qu’il en est fait un usage immodéré dans tout ce qui fait la modernité (domaines social, administratif, politique, économique, juridique : assemblée, élection, école, enseignement, délinquant, etc. primaire ; caisse primaire de sécurité sociale ; secteur primaire, etc.) et que les sciences l’ont agrégé à leur vocabulaire : la botanique (structure primaire d’une plante), l’électricité (circuit primaire), la géologie (ère primaire), les mathématiques (nombre primaire, entier primaire), la mécanique (arbre primaire), la médecine et la pathologie (symptôme, lésion, etc. primaires), l’ornithologie (penne, rémige primaire), la physique (rayonnement, source (d’énergie, de lumière), couleur, etc. primaire), l’informatique et la documentation (enregistrement, sélection, travail, publication, etc. primaire), la linguistique (morphème, forme, formation primaire), la philosophie, la psychologie, la psychanalyse (qualité primaire (de la matière), divisions primaires, narcissisme primaire, etc.).

            Il est moderne aussi, parce que, comme tout ce qui est prétendu ou présumé « moderne », le sens dont il est porteur fait l’objet de manipulations qui laissent pantois. Ainsi, dans le Traité de sociologie, publié en 1968, grande année « révolutionnaire » s’il en fut, il est écrit ceci, qui n’étonnera pas ceux qui savent que sous le vocable sociologie se dissimulent les pires blagues qui aient jamais été racontées : « l’U.R.S.S. approche d’une situation d’abondance relative, où non seulement les besoins primaires de tous les hommes (nourriture, logement, vêtements), mais même leurs besoins secondaires (confort, culture, loisir) pourront être à peu près satisfaits ». Ah, encore de la propagande digne de la Grosse Bertha ! Les Soviétiques éclairés qui ont lu ce Traité de sociologie ont dû se marrer et faire se marrer leurs amis de l’inénarrable « science » sociale, qui faisait alors (et fait encore) la gloire de l’Université française. 

            Il est moderne enfin à cause de l’usage qui en est fait depuis cinq ou six ans au Parti socialiste et affidés, lorsque sont organisées des « élections primaires » ou, mieux, des « primaires ». C’est un emploi qui vient directement des Etats-Unis d’Amérique, lesquels, comme chacun sait, ont vingt ans d’avance, si ce n’est plus, parfois trois ou quatre siècles, sur la France, raison pour laquelle les politiciens mettent les bouchées doubles pour rattraper ce retard : « Dans le système électoral des États-Unis, élection primaire et, par ellipse, une primaire, scrutin qui sert à la nomination des candidats d’un parti aux élections proprement dites ». Les élections en France, comme aux Etats-Unis, sont à deux tours. Le premier tour, en France, est nommé premier tour ; aux Etats-Unis, primaires. En ajoutant des primaires aux deux tours existants, socialistes et Verts inventent les élections à trois tours ; et dans trente ans, insatisfaits du système, ils ajouteront un quatrième tour, puis un cinquième tour, etc. Si des primaires ont été instituées aux Etats-Unis au début du XXe siècle, c’était pour éviter que les candidats ne soient désignés parmi les seuls notables. Au début du XXIe siècle, en France, les primaires n’ont pour but que de choisir entre deux ou trois notables.

            En 1835, les académiciens définissaient primaire ainsi : « qui est au premier degré en commençant », et ils ajoutaient : « il n’est guère usité que dans ces locutions : assemblée primaire, école primaire, instruction primaire, enseignement primaire, instituteur primaire ». En un siècle et demi, que de chemin parcouru ! Le mot, adjectif puis nom, a conquis d’innombrables citadelles, qui semblaient imprenables. Même la psychanalyse est tombée. Le mot a eu un succès si vif que, employé comme nom, par ironie et sans doute à partir du sens premier : « qui est du premier degré en commençant », il a désigné « en mauvaise part » « quelqu’un qui n’a reçu qu’une instruction primaire, d’après laquelle il juge de toutes choses avec une sorte de dogmatisme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) ou « péjorativement », « en parlant d’une personne, qui fait montre d’un dogmatisme simpliste, d’idées toutes faites et d’une culture limitée » et « en parlant d’une idéologie, d’une doctrine, d’un courant de pensée, qui montre un sectarisme étroit, de courte vue » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; ou encore « qui témoigne d’un état d’esprit dogmatique, borné ou simpliste » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Ce que craignent aujourd’hui les mécréants, non pas pour eux, mais pour leur pays, c’est que les « primaires » cuisinées par les Verts et les socialistes depuis près d’un an (et dont nous sommes informés, mal gré que nous en ayons, des embûches, peaux de banane, subterfuges, magouilles, etc. grâce aux journaleux et médieux complaisants) ne méritent bientôt l’épithète de primaires dans le sens péjoratif qu’en indiquent les lexicographes.

 

 

 

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