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26 juin 2011

Conversion

 

 

En latin, conversio désignait un mouvement circulaire. Les conversiones astrorum étaient les « révolutions des astres », les Romains croyant au retour périodique de toute chose. Ce mot s’appliquait aussi comme en français aux opinions et aux croyances, si bien que, dans la langue de l’Eglise, conversio a pris le sens de « conversion » (religieuse) ou de « retour à la vraie foi ».            

En français, conversion, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIIe siècle au sens « d’action de se convertir à une religion ». Au début du XIIIe siècle, le premier sens latin de conversio est attesté en français : « action de tourner » (« ainsi sont les conversions et les mouvements du soleil ») ; et au XIVe siècle, celui de « changement d’une chose en une autre », qui est d’usage parmi les alchimistes. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le dernier sens attesté, celui de l’alchimie, qui est relevé le premier : « transmutation, changement ». Il est suivi du sens religieux : « il se dit aussi en matière de religion, et de morale, et il signifie changement de croyance, de sentiments, et de mœurs de mal en bien ». Pour les académiciens, la conversion est positive (elle fait passer du mal au bien) et elle est totale : mystique ou anagogique et morale, elle affecte les façons de vivre. D’une édition à l’autre, l’article consacré à conversion s’enrichit de nouveaux sens. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), le mot « se dit aussi en parlant des rentes qui, étant à un certain denier, sont mises à un autre plus bas ou plus haut » ; « il se dit aussi d’un mouvement que l’on fait faire aux troupes » (« conversion à droite, à gauche, quart de conversion »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute à l’exposé sémantique relativement sommaire (« changement de croyance, de mœurs, de mal en bien ») la remarque judicieuse que voici : « dans tous les sens, conversion a un sens passif ; il se dit de celui qui est converti, et non pas de celui qui convertit : la conversion des infidèles, des hérétiques, des pécheurs ».

Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, conversion s’enrichit d’un nouveau sens : « en logique, on appelle conversion le changement d’une proposition en sa converse » ; dans la sixième (1832-35), le mot s’applique à la monnaie (« la conversion des écus en pièces de cinq francs ») et à la jurisprudence (« la conversion d'un procès civil en procès criminel ») et il s’étend à la médecine : « conversion des maladies, le changement, la transformation d’une maladie en une autre ». Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le mot continue à s’appliquer à de nouvelles réalités : au sens « d’action de tourner », à la mécanique (« centre de conversion, point autour duquel un corps, quand il est sollicité au mouvement, tourne ou tend à tourner ») ; à la marine (« mouvement circulaire exécuté par un corps de bâtiments évoluant »), aux unités de mesure (« conversion des toises en mètres »), à la politique (« la conversion du gouvernement en despotisme »), à la logique (« changement qu’on opère dans les propositions, en faisant du sujet l’attribut et de l’attribut le sujet, et qui est soumis à certaines règles selon que les propositions sont universelles ou particulières, affirmatives ou négatives, si l’on veut que la proposition reste vraie après l’opération »), à l’arithmétique (« proportion par conversion, comparaison de l’antécédent avec la différence qui est entre l’antécédent et le conséquent, dans chaque rapport ; conversion d’un nombre, autre manière de l’exprimer »), à l’algèbre (« conversion des équations, expulsion des facteurs ou dénominateurs qui contiennent l’inconnue »), à l’astronomie (« conversion de degrés, action de convertir les degrés en temps et les temps en degrés »). Le sens religieux est exposé en dernier, après tous ces sens relatifs aux sciences ou à la société. Littré, qui était agnostique et anticlérical, ne tient pas la conversion en haute estime, comme l’atteste le relativisme qui imprègne la définition qu’il en propose : « action de tirer les âmes hors d’une religion qu’on croit fausse pour les faire entrer dans une religion qu’on croit vraie ». Les exemples cités sont tirés de l’histoire du christianisme : « Saint Paul fut l’instrument de la conversion des gentils ; la conversion de protestants au catholicisme, de catholiques au protestantisme » ou de l’islam : « la conversion au mahométisme de populations noires dans l’intérieur de l’Afrique ». Il rappelle que la Conversion de saint Paul est une « fête qui se célèbre le 25 janvier » et il signale que conversion a aussi un sens affaibli : « retour aux pratiques de la religion qu’on négligeait » ou étendu : « retour à une bonne conduite » ; ou même qu’il s’applique aux opinions : « changement d’avis sur quelque point important ».

            L’affaiblissement du sens religieux est patent dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où la conversion n’est plus célébrée comme le changement du mal en bien : c’est « en termes de religion », « le changement de croyance ou quelquefois le retour aux pratiques religieuses » ou même, dans un sens plus large, « le retour à une bonne conduite » ; le sens religieux est à peine plus important que le sens sociale : « il s’emploie aussi par extension pour exprimer un changement d’opinions philosophiques ou politiques » (« conversion aux doctrines spiritualistes, aux idées d’un parti politique »). Il en est de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), où les sens les plus courants relèvent de l’art militaire, de la marine, de la mécanique, du ski et des sports, de la métallurgie, de l’électricité (« transformation de l’énergie électrique reçue sous une certaine forme de courant en énergie fournie sous une autre forme de courant »), de l’électronique, de l’énergie nucléaire, (« conversion du plutonium 239 en uranium 238 »), des finances (conversion de titres, de rentes, de monnaie), de la jurisprudence et du droit (« conversion de saisie immobilière en vente volontaire »), de la chimie (« conversion du sucre en acide carbonique »), de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire (« loi de conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs : thèse de la dialectique matérialiste qui envisage le devenir comme une conversion de la qualité ancienne en qualité nouvelle par suite de l’accumulation de changements quantitatifs »), de la psychanalyse (« mécanisme qui consiste en une transposition d’un conflit psychique et la tentative de le résoudre dans des symptômes somatiques moteurs (paralysies par exemple) ou sensitifs (anesthésies ou douleurs localisées), l’énergie libidinale attachée aux représentations refoulées étant convertie en énergie d’innervation somatique »). Le mot est d’usage aussi en théologie. La conversion eucharistique ou « consécration divine » de l’eucharistie : « opérée par les paroles mêmes du Christ », elle « change la nature » du pain et du vin et en fait « le sacrement du corps et du sang du sauveur ».

            Même le sens religieux attesté au XIIe siècle perd peu à peu de sa force (« retour à la pratique religieuse ») ou de son caractère religieux (« complète transformation spirituelle et morale ») pour désigner un simple changement d’avis ou d’opinion : « fait d’adopter des idées, des opinions, un système politique ou philosophique ; adhésion à ces nouvelles idées ». Les exemples cités illustrent clairement l’affaissement du sens religieux : « conversion au communisme, au fascisme, à la démocratie, à la révolution ». Ce peut être aussi le « fait d’adopter de nouvelles valeurs, morales, esthétiques, etc. ». La neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française confirme l’affaissement dans la langue moderne du sens historique et religieux de conversion. Quand tout fait l’objet d’une conversion (le plomb, la monnaie, les rentes, les avis, les opinions, etc.), c’est que la conversion ne signifie presque plus rien, même dans cet exemple inédit et jusque-là jamais cité dans les dictionnaires antérieurs : « sa conversion à l’islam est récente ». Après le communisme, le nazisme, le fascisme, le maoïsme, l’islam : la France subit tous les fléaux de l’humanité. Rien ne lui est épargné. Il faut peut-être qu’elle fasse l’expérience de tous les malheurs du monde ou bien pour qu’elle disparaisse (hypothèse probable) ou bien pour qu’elle redevienne elle-même (hypothèse improbable).

            Pierre Manent, dans un article publié dans le numéro spécial de Commentaire (printemps 2008, numéro du trentième anniversaire de la revue) et justement intitulé conversion, rétablit le sens vrai de ce mot : la conversion, qui est propre au christianisme et à la philosophie, consiste à se tourner vers la Vérité. C’est à la vérité que les hommes se convertissent ; c’est cette cible qui définit la conversion. Or, les modernes, du moins en Occident, sont convaincus que la Vérité a disparu ou qu’il n’y a plus de vérité nulle part ou que, tout se valant, vérité et erreur ou vérité et mensonge sont mis sur le même plan et à égalité. Il n’est rien qui les sépare, il n’est plus rien qui les distingue. D’ailleurs à quoi s’évertuer à le faire, puisque plus rien n’est vrai ? Dans ce cadre-là, le salmigondis sémantique dans lequel est noyé depuis deux siècles le nom conversion est à l’image du monde, tel que les modernes l’ont « construit » ou le construisent.

 

Commentaires

Comme disait l'autre (Heidegger, en l'occurrence), "la langue parle"!
A partir de 1762, quand le mot s'applique aux rentes, aux troupes, les dés sont pipés...
J'ai un faible pour la définition très rigolote du jargon psychanalytique: "l'énergie libidinale attachée aux représentations refoulées étant convertie en énergie d'innervation somatique".

Article vivifiant. Merci.

Écrit par : Elisabeth B. | 29 juin 2011

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