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25 juillet 2011

Terrorisme, terroriste, terroriser

 

 

Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Dérivés du nom terreur, plus exactement de la base savante de ce nom, ils ont été fabriqués en France en 1794  et c’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde, puisqu’ils sont en usage dans presque toutes les langues. Pendant près d’un siècle, ils désignent sans ambiguïté aucune, non pas des poseurs de bombe ou des illuminés qui tirent dans une foule désarmée, mais le « système de la terreur, pendant la Révolution française » (Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, 1863-77, article terrorisme) et un « partisan ou un agent du système de la terreur » (id, article terroriste). Quant au verbe terroriser, il est enregistré par Littré avec la seule signification de « établir le régime de la terreur » ou de « soumettre au régime de la terreur ». Dans une remarque, Littré critique l’emploi de terroriser à la place de terrifier, comme dans la phrase qu’il relève dans Le XIXe siècle du 3 novembre 1872 : « La mort de l’ouvrier a été causée par la chute qu’il a faite, en reculant, terrorisé, sur le bord d’une chaudière ». Littré précise : « Cela n’est pas bon. Terroriser veut dire non terrifier, mais établir le terrorisme, le système de la terreur ». Ces trois mots ont été fabriqués en 1794 pour désigner de façon univoque un système inédit de gouvernement, celui qu’ont imposé Robespierre et le Comité de Salut public, ainsi que les partisans ou les agents de ce système, quand sévissait la Terreur, comme l’attestent les académiciens dès 1798 (DAF, cinquième édition : « terrorisme, système, régime de la terreur » ; « terroriste, agent ou partisan du régime de la Terreur qui avait lieu par l’abus des mesures révolutionnaires »), Barré (Complément au DAF, 1842 : « (histoire) système de la terreur, pendant la révolution française »), Littré (cité ci-dessus). La consultation du Trésor de la langue française (1971-94, volume 16) confirme que le mot terrorisme désigne la « politique de terreur pratiquée pendant la Révolution », qu’un terroriste est quelqu’un qui « a soutenu ou appliqué pendant la Révolution française une politique de terreur » et que terroriser, c’est « soumettre au régime de la terreur au moyen de mesures d’exception prises par un pouvoir absolu ou par un gouvernement révolutionnaire ».  

 

Le terrorisme consiste donc, de la part de gouvernants de hasard ou de rencontre issus d’un coup d’Etat, à utiliser la force publique, la police, l’armée, les milices, la justice, non pas pour faire appliquer la loi, mais pour terrifier les citoyens et les forcer à adhérer, fût-ce en apparence, à une politique. Cette réalité est ancrée dans l’histoire de France et aussi dans celle d’URSS, quand Lénine, après avoir réussi son coup d’Etat, n’a pas eu d’autre moyen pour se maintenir au pouvoir que de terroriser les Russes et les ressortissants des colonies de l’empire russe. A leur tour, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Hitler, etc. ont imité Lénine, ils l’ont même dépassé, à la fois parce que leur système terroriste a duré plus longtemps et parce qu’il a été plus brutal et plus cruel, n’épargnant ni les enfants, ni les étrangers, ni les femmes, ni les vieillards. 

            C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que ces mots, extrêmement déplaisants aux yeux des nostalgiques de la Révolution, ont été le champ de bataille d’une véritable « guerre sémantique » et ont fait l’objet de manipulations. Un de ceux qui contribué, avec ardeur et sans doute efficacité, à effacer le sens historique, premier, originel, véritable, etc. de terrorisme et de ses dérivés est Pierre Larousse. Dans le Grand Larousse du XIXe siècle, le mot est correctement défini : « régime de terreur politique », mais il est illustré d’un exemple lointain, qui n’a aucun rapport avec le terreau révolutionnaire où il a poussé : « le gouvernement prussien se crut obligé de prendre des mesures énergiques contre le terrorisme du parti d’action polonais ». Autrement dit, ce n’est plus du pouvoir qu’émane le régime de la terreur, mais c’est le pouvoir, impérial ou colonial, qui en est la cible et de la part de mouvements de résistance ou de libération. Ainsi est justifié l’emploi de ces mots par lesquels les puissances d’occupation (Allemagne nazie en France et dans toute l’Europe ; République française en Algérie ; etc.) désignent ceux qui veulent se libérer du joug imposé. Larousse pousse encore plus loin la manipulation sémantique dans la rubrique « encyclopédie » de l’article terroriste. Il prétend que cette dénomination n’a été appliquée aux révolutionnaires qu’après la chute de Robespierre et pour justifier que les royalistes (ou ceux qui avaient survécu aux Massacres de Septembre, puis à la politique de la terreur imposée à la France en 1793-94) égorgent dans les prisons où ils avaient été enfermés les derniers partisans de Robespierre. Autrement dit, ces « révolutionnaires » n’auraient été déclarés terroristes que pour légitimer des vengeances. 

 

C’est aussi par abus que terrorisme, terroristes, terroriser ont servi à désigner à la fin du XIXe siècle les anarchistes qui lançaient des bombes dans la foule ou, dans les années 1980, les fous furieux d’Action directe ou l’illuminé d’Oslo. Ces tueurs ont peut-être terrifié des citoyens, ils n’ont terrorisé personne. Comme ils avaient tué des innocents au hasard, ils auraient été capables d’en sacrifier des milliers ou des millions si, accédant au pouvoir, ils avaient commandé à la police, à la milice, à l’armée et à la justice. Ils étaient terroristes en puissance ou en intention, non dans les crimes qu’ils ont commis. C’est par anticipation qu’ils ont été qualifiés de terroristes.

Il est tout aussi faux d’appliquer ces mots aux musulmans qui posent des bombes ou jettent une voiture pleine d’explosifs dans la foule, ici ou là, que d’en qualifier Ravachol. Nommer les musulmans terroristes est impropre, parce que ces gens sont étrangers à l’histoire de France ou au communisme. Les accuser de gouverner par la terreur, à la manière de Pol Pot ou de Lénine, est une marque de mépris. C’est de l’ethnocentrisme culturel. On efface leur singularité, en les ramenant à ce que nous sommes ou à ce que certains d’entre nous ont fait jadis en Europe. Sans doute, l’histoire de l’islam est, plus que l’histoire de France, remplie de tyrans fous furieux qui ont terrorisé les peuples soumis. Pendant deux siècles ou plus, en Egypte, les Mamelouks circassiens ont tranché plus de têtes innocentes que Robespierre et ont terrorisé pendant plus longtemps que Lénine ou Staline ou Pol Pot ou Mao ou Kim Il Sung les populations qu’ils opprimaient. Mais rien n’est plus faux ou trompeur que de nommer l’Autre par des mots qui ne sont pas les siens, d’autant plus qu’en Europe, pour le moment du moins, les musulmans ne commandent ni à la police, ni à l’armée, ni à la justice. Ils ne disposent pas des moyens de répression légaux pour imposer la terreur. En bref, aucun d’eux n’est un terroriste. Les désigner par des mots inadéquats et faux, c’est s’exposer à ne pas comprendre ce qu’ils font. C’est aussi s’aveugler sur les vrais dangers qui menacent la France et l’Europe.  

 

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