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23 août 2011

Détecter, détection, détecteur

 

 

 

            « Ah que voilà des choses modernes et tout à fait comme il faut ! », dirait l’Idole des Jeunes, si, un jour, il s’égarait dans le maquis des mots - ce qui, ne soyons pas inquiets, n’est pas près de se produire. Ces mots sont modernes pour quatre raisons. Ils sont récents, ils sont anglais, ils ne sont enregistrés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française et n’apparaissent que dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ils ont commencé à être employés par des techniciens ou des ingénieurs dont l’ambition était de faire savant. Le plus ancien des trois est détecteur, attesté en 1870 dans le Grand Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, emprunté de l’anglais detector (attesté au milieu du XVIe siècle) et qui désigne, dès qu’il est employé en français une chose (« serrure de sûreté ») et une personne (« celui qui découvre »), sens qu’il a conservés dans la NLF : « appareil servant à déceler la présence d’un corps ou d’un phénomène caché et éventuellement à le mesurer » (Trésor de la langue française, 1971-94 : détecteur colorant, magnétique, radioélectrique, thermique; à contact, à cristal, à galerie, à jonction; de brume, de grisou, d’incendie, de métaux, d’oxyde de carbone, de particules, de température) et « au figuré, personne qui s’attache à découvrir quelque chose de caché » (idem, emploi illustré par cette phrase inoubliable qui n’a pas écrite par M. de la Palice, mais par M. Sartre, « philosophe » : « si nous savons que nous sommes les détecteurs de l’être, nous savons aussi que nous n’en sommes pas les producteurs », extraite, il est vrai, de Situations II qui est à la philosophie ce que les saillies de Bouvard et Pécuchet sont à la science).

            Les deux autres mots, le verbe et le nom d’action, sont plus récents encore. Attestés en 1929 dans le Dictionnaire Larousse du XXe siècle et en usage depuis à peine plus de quatre-vingts ans, ils semblent pourtant aller de soi, familiers et sans façon, comme s’ils étaient entrés dans la langue française dès son origine, si tant est qu’elle en ait une. La définition qui en est donnée en 1929 est « déceler » et « action de déceler ou de découvrir ce qui est caché ». Ce qui les nimbe d’une aura de bon aloi, c’est l’emprunt à l’anglais (to detect et detection) et leur premier emploi dans les discours techniques. Détecter, c’est (Trésor de la langue française) « déceler la présence d’un corps, d’un phénomène caché, à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » (une base, un gaz, une maladie, un minerai, les sous-marins, une trajectoire) et « par extension, découvrir par intuition, rendre perceptible ce qui est caché », comme dans cet exemple très bien pensant de Camus (Actuelles, 1944-48), qu’on croirait extrait d’un manuel d’inquisition moderne : « Il s’agit de détecter les signes d’un racisme qui déshonore tant de pays déjà et dont il faudrait au moins préserver le nôtre » (Brrrrr, voilà qui fait froid dans le dos ! Quels sont les « signes de racisme » ? Le fait de porter des lunettes, d’être un intellectuel, de ne pas être noir, d’aller à la Messe ? Aux armes, policiers !), tandis que la détection est « l’action de mettre en évidence un phénomène peu perceptible à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » ou « l’action visant à découvrir une chose cachée" : les talents du showbiz qui feront tinter le tiroir caisse, les fouteux d’avenir, etc.

            Il existe en latin les noms detectio (« manifestation, révélation ») et detector (« qui découvre ») et le verbe detegere, detexi, detectum (« découvrir, dévoiler, révéler »), dérivé de tegere (« couvrir, recouvrir ») et le préfixe de – (qui indique un processus inverse), à partir desquels le français aurait pu emprunter ou fabriquer des noms et un verbe sans être contraint de les emprunter à l’anglais récemment, et cela dès les XIIe ou XIIIe siècles, comme d’ailleurs l’anglais l’a fait. Qu’est-ce qui l’a en empêché ? Personne, à moins que ces faits ne confirment l’hypothèse, avancée par certains linguistes ou grammairiens, d’une raideur congénitale ou originelle qui serait propre à la langue française.    

 

 

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