Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31 août 2011

Niche

 

Niches de toute sorte et niches fiscales

 

 

            Le mot, qui est ou bien un emprunt à l’italien, ou bien un dérivé du verbe nicher, est attesté à la toute fin du XIVe siècle ; et pendant trois siècles environ, il a été employé comme un terme d’architecture ou de décoration intérieure : « enfoncement pratiqué dans l’épaisseur d’un mur pour y placer une statue » (Dictionnaires de l’Académie française de 1694 à la neuvième édition en cours de publication). Dans la niche peuvent être disposés une statue (de saint ou de grand homme), un vase, un buste ou tout autre objet décoratif. Par extension, niche s’est dit dès la seconde moitié du XVIIe siècle « d’un petit réduit pratiqué dans un appartement pour y mettre un lit, ou dans un jardin pour s’y retirer en particulier ». C’est à la fin du XVIIe siècle qu’apparaît le sens qui est familier à beaucoup de Français aujourd’hui, celui de « petite cabane où couche un chien » et qui est relevé à compter de la sixième édition du DAF (1835) : « petit meuble portatif dans lequel se retire et couche un chien d’appartement, un chat favori ».

 

La métaphore de la « niche fiscale » est récente. Elle n’est pas enregistrée dans le Trésor de la langue française (1971-94) et la première mention qui en est faite dans le Dictionnaire de l’Académie française est celle de la neuvième édition, en cours de publication : « spécialement, dans le vocabulaire de l’économie et des finances, régime avantageux résultant d’une disposition particulière en matière fiscale, budgétaire, etc. ». Récente, d’elle suinte aussi la modernité, qui multiplie les dénominations impropres (le fisc serait une statue ou un objet décoratif !), car si « avantage » il y a, il ne revient pas au  fisc, auquel les niches suppriment d’innombrables recettes. C’est pourquoi elles devraient être dites niches a-fiscales ou niches non-fiscales, c’est-à-dire enfoncement dans lequel se réfugient ceux qui veulent réduire leurs impôts, au point que l’on se demande si le sens de niche, dans niche fiscale, n’est pas plutôt « tour facétieux et sans malice que l’on fait à quelqu’un » (DAF, neuvième édition), au fisc en l’occurrence.  Il est un emploi relevé dans le Trésor de la langue française qui peut éclairer la métaphore de la « niche fiscale ». C’est celui de l’écologie. Une niche écologique est la « place qu’occupe une espèce vivante à l’intérieur d’un écosystème ». Il en va ainsi de la niche fiscale : c’est la place qu’occupe l’espèce singulière des privilégiés dans un « système » inégalitaire.  

 

 

29 août 2011

Hommage à Céline

 

 

 

 

Tout ou presque tout a été dit sur Louis-Ferdinand Céline, dont l’œuvre est étudiée dans les universités depuis des décennies par des spécialistes reconnus et qui ne peuvent pas être soupçonnés de sympathie avec - ou de complaisance envers - l’antisémitisme. Combattant courageux de la première guerre mondiale, son courage lui ayant même valu de figurer sur la couverture d’un numéro de L’Illustration en 1914, Céline serait sans doute aujourd’hui un grand homme, s’il n’y avait pas eu, dans les années 1930, une montée des périls, des menaces de nouvelle guerre et enfin l’explosion d’un second conflit entre 1939 et 1945, périls, menaces, conflit auxquels il s’est opposé de toute sa rage d’écrivain libertaire ou, sinon anarchiste, du moins anarchisant et anticonformiste, à jamais marqué par les horreurs de la première guerre, faisant porter la responsabilité du second conflit sur les juifs, c’est-à-dire non pas sur les bourreaux, mais sur les victimes, en fonction de la règle suivante laquelle il n’y a pas de bourreaux sans victimes. Pour lui, qui était pacifiste à tout crin et à tout prix, la guerre était le mal absolu. L’histoire lui a donné tort, comme elle a donné tort à tous les pacifistes des années 1920-30 qui ânonnaient dans les rues « plutôt la servitude que la guerre ». Ils ont eu la guerre, la servitude et le déshonneur. Ces pacifistes ont été absous, même ceux qui ont rallié Vichy, Tasca père, Védrine père, Jospin père, etc., même ceux qui depuis des décennies portent haut l’oriflamme du pacifisme : les Verts, les cocos, les socialistes, les plutôt rouges que morts, les opposants à la force de dissuasion, etc. Or, pour Céline, le déshonneur se poursuit et l’absolution ne sera jamais prononcée. Il est vrai qu’en 1945, il n’a pas fait repentance ou ne s’est pas vêtu des oripeaux du progressisme, comme tant d’autres, Cioran, Blanchot, Mitterrand, Grass, Mme Donnadieu, etc. qui sont célébrés, nonobstant leurs engagements « nauséabonds » du passé. Pourtant avant qu’il ne décharge sa rage sur les juifs, la « gauche » le reconnaissait comme un des siens. Il est vrai que ce qui fait l’essence de la « gauche », c’est qu’elle brûle très vite les idoles qu’elle a adorées, et inversement. Céline était médecin des pauvres, à une époque où aucun des pauvres qu’il soignait n’était assuré social, ce qui signifiait qu’ils consultaient le médecin à la dernière extrémité et que celui-ci n’était pas toujours payé. Il a soutenu sa thèse de doctorat en médecine sur Semmelweiss, ce médecin progressiste qui, le premier avant Pasteur, a montré que la fièvre puerpérale qui, dans les hôpitaux, tuait les femmes en couches leur était communiquée par les chirurgiens eux-mêmes qui allaient d’une autopsie à un accouchement sans même se laver les mains…

Enfin, Céline est un grand écrivain « de gauche », au sens où il s’inscrit dans la volonté des avant-gardes de trouver du nouveau, d’être modernes, de révolutionner les formes littéraires et ainsi de modifier notre perception du monde. Vu par Céline, le monde réel ne ressemble plus à celui des écrivains de son temps. Comment procède-t-il ? D’abord en adoptant à l’écrit une langue qui tient, par quelques traits, du français parlé, mais qui, contrairement à la langue de l’oral, est d’une extrême rigueur. Ainsi l’adverbe de négation ne … pas ou ne … point est souvent réduit à pas, point, guère, ne étant omis, comme c’est le cas dans la quasi-totalité des phrases orales, le procédé n’étant pas systématique : ainsi, dans ces deux extraits du Voyage au bout de la nuit : « j’aurais aussi voulu avoir des chaussons pour qu’on m’entende pas du tout rentrer chez moi », mais « il n’y avait vraiment personne à rencontrer » ; ou encore, l’impersonnel il est souvent supprimé devant les verbes impersonnels : « faut faire tout le tour pour y arriver » ou « y a qu’à suivre », mais « tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière » ; ou encore les alliances hardies de mots (« marcher de temps et des pas »), l’emploi fréquent de ça à la place de cela ou l’omission, en plus du il impersonnel, du verbe impersonnel : « rien qu’en moi que ça se passait ». Ce n’est pas une langue fautive ou relâchée, mais une langue pensée, réfléchie, travaillée, dans laquelle, à ces faits qui miment l’oralité, se mêlent des constructions de la langue des siècles classiques, comme cet emploi des deux formes négatives placées de part et d’autre de l’infinitif, par exemple dans « fatigué de ne trouver rien », alors que la syntaxe du français moderne impose « de ne rien trouver ». L’intention de Céline, quand il forge cette langue littéraire inouïe, faite de reprises, de ruptures de construction, d’emphase, de clivages (« il en sortait encore quelques-uns des visiteurs, de la maison, mais ils n'avaient pas le même air qu’hier, les visiteurs »), est de faire art, en imitant, non pas la nature, comme le demandaient les écrivains classiques, ni des hommes en train d’agir, comme chez Aristote, ni le réel, comme dans le roman du XIXe siècle, mais le phrasé de la voix, le flux de l’oral, la parole vive. Cette intention est aussi celle des romanciers réalistes du XIXe siècle, mais uniquement quand ils rapportent au style direct les paroles d’un personnage - Balzac, l’accent alsacien ou germanique du cousin Pons ou du baron de Nucingen ou Maupassant, le patois des paysans normands. Chez Céline, ce ne sont pas les personnages dont les paroles sont rapportées dans une langue pittoresque, mais l’énonciation du narrateur, c’est-à-dire la source même du texte « littéraire », comme dans les premières lignes du Voyage au bout de la nuit : « Ca a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade »…

On comprend que, lisant ces lignes, de nombreux écrivains et de nombreux romanciers, en particulier ceux de l’école populiste (« école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires »), aient été fascinés par Céline, d’autant plus que, chez lui, la condition humaine des années 1910-1930 est exprimée dans les plus anciens mythes littéraires. Ainsi, le retour de Bardamu dans la banlieue où il loge, Rancy, est décrit comme une descente aux enfers, avec tous les éléments qui caractérisent une descente aux enfers, la nuit, le cimetière, les morts, le lac à traverser, le nocher des Enfers, l’obole à donner, les cerbères qui aboient : « Quand on arrive, vers ces heures-là, en haut du Pont Caulaincourt, on aperçoit, au-delà du grand lac de nuit qui est sur le cimetière, les premières lueurs de Rancy. C’est sur l'autre bord, Rancy. Faut faire tout le tour pour y arriver. C’est si loin ! Alors on dirait qu’on fait le tour de la nuit même, tellement il faut marcher de temps et des pas autour du cimetière pour arriver aux fortifications… Et puis, ayant atteint la porte, à l’octroi, on passe encore devant le bureau moisi, où végète le petit employé vert. C'est tout près alors. Les chiens de la zone sont à leur poste d'aboi. Sous un bec de gaz, il y a des fleurs quand même, celles de la marchande qui attend toujours là les morts qui passent d’un jour à l’autre, d’une heure à l’autre. Le cimetière, un autre encore, à côté, et puis le boulevard de la Révolte ». Mais à la différence des descentes aux enfers de la littérature, qui sont source chez Homère, Virgile ou Dante, de lumières ou de dévoilement, il n’y a chez Céline que le désespoir ou la mort d’un enfant : « j’ai fini par m’endormir sur la question, dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien ». Pour toutes ces bonnes raisons, et d’autres encore, Céline figure dans le panthéon imaginaire des lettres, que ce soit celles de la France ou même du monde entier.  

 

            Il reste que, en cette année du cinquantième anniversaire de la mort de Céline, la République a décidé de ne pas inscrire, comme cela était, semble-t-il, envisagé ou même recommandé, le nom de Céline dans la liste des écrivains à « célébrer » en 2011 – plus exactement d’ôter de cette liste le nom de Céline, ce qui est une autre façon de ressusciter la damnatio memoriae de l’Antiquité. Non seulement le mort est mort, mais encore il est effacé de la mémoire des hommes. La question des commémorations n’est pas simple, d’autant plus que, de toute évidence, la République hésite entre deux mots (et maux ?) : célébration, qui est le terme officiel, puisqu’il existe une Direction des célébrations nationales aux Archives de France, et commémoration, mot utilisé par le Ministre de la Culture. Certes, les deux termes ont un sens assez proche, ne serait-ce que parce que l’un et l’autre appartiennent aussi (et surtout) à la langue de la religion catholique et à la liturgie : « la commémoration de tous les fidèles défunts est la fête que l’Église célèbre le 2 novembre, le lendemain de la Toussaint » et la « mention que le prêtre fait des morts à l’endroit du canon de la messe appelé Mémento des morts », tandis que la célébration est une « action liturgique » : la célébration (par un prêtre) de la messe, de l’office divin, d’un mariage (édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française). La République, en dépit de la laïcité qui la définit, a emprunté à la religion catholique des pompes, des cérémonies, des rituels, attestant que, même dans un ordre politique « sans transcendance », le sacré n’a pas été totalement disparu, non plus que toute vie de l’esprit. Commémorer, c’est se rappeler, ramener à la mémoire, ne pas oublier ; célébrer, c’est fêter. La commémoration n’implique pas une communion entre ceux qui commémorent et ce ou celui ou celle qui est commémoré ; la célébration, si. Pour ce qui est de Céline, ses lecteurs ou ses admirateurs ne demandaient pas une célébration, mais une commémoration – ne serait que pour rappeler qu’un très grand écrivain et un excellent homme peut devenir, dans des circonstances singulières, un affreux salaud – du moins dans ses délires. De ce point de vue, Céline n’est pas, pour ce qui est de sa paranoïa antisémite, un modèle à suivre, mais sa lente descente aux enfers, un peu comme celle du narrateur du Voyage au bout de la nuit (« dans ma nuit à moi, ce cercueil, tellement j’étais fatigué de marcher et de ne trouver rien »), est pleine d’enseignements qui pourraient être opposés, sans trop se faire d’illusions sur leur efficacité, à tous ceux qui, dans quelque pays que ce soit, éructent leur haine des juifs, des sionistes, des chrétiens, des mécréants, avant de mettre leurs menaces à exécution. Mme Klarsfeld s’est rendue célèbre en giflant un chancelier de son pays, qui avait été nazi dans sa jeunesse. On ne sache pas que son époux l’ait imitée : et pourtant plusieurs hommes politiques français, et non des moindres (suivez mon regard), qui se sont illustrés dans la collaboration, auraient mérité un semblable déshonneur public, qui aurait sans doute mis un terme à leur carrière. La damnatio memoriae infligée à Céline est une purification : ainsi certains aimeraient que De Gaulle fût ôté du programme littéraire des classes terminales. Dans ces conditions, qui ou qu’est-ce qui pourra être célébré ou commémoré par la République ? Austerlitz ? C’est fini. Corneille ? Cela se fait en douce. Combien d’écrivains vont-ils passer à la trappe ? Qui va-t-on pouvoir célébrer ? BHL, parce qu’il pense bien en toute occasion ? L’Opinion est changeante ; chez elle, la Roche tarpéienne est toujours proche du Capitole et aux idoles renversées peuvent succéder les maudits célébrés.

 

 

 

26 août 2011

Ecologie

 

 

Ecologie est un mot trois fois savant. Ce n’est pas un mot grec, mais un mot allemand. Les Allemands l’ont fabriqué en 1866 à partir de deux mots grecs, oikos et logos, signifiant respectivement « maison » et « discours » (ou science), les Allemands en question étant l’Allemand Ernst Haeckel (1834-1919), docteur en médecine, mais aussi zoologiste et biologiste (ouille, ça sent mauvais), défenseur de l’évolution des espèces et surtout de la sélection naturelle, propagandiste du pangermanisme, d’une classification hiérarchisée des races humaines, de l’eugénisme et qui définissait la politique comme de la biologie appliquée. Bien entendu, son œuvre en grande partie idéologique a été tenue pour matricielle par les idéologues nazis. Ce qui a suffi à la sanctifier en dépit de sa descendance, c’est l’hostilité viscérale de cet idéologue au catholicisme et sa dévotion à la libre pensée. Il est donc dans l’ordre des choses que, protégé par ce double blindage, il ait échappé à l’inquisition et que l’écologie qu’il a inventée soit devenue, à la différence de ses cousins racisme, darwinisme social, sociobiologie, la science intouchable du XXIe siècle, celle qui subsume, comme le marxisme de jadis toutes les sciences.    

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce mot, qui n’est pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), est un terme de biologie désignant la « science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent » et par extension « toute étude des conditions d’existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l’équilibre biologique et de la survie des espèces » ; c’est aussi (ouille, ça craint) un terme de sciences sociales désignant « (en parlant de communautés humaines) l’étude des relations réciproques entre l’homme et son environnement moral, social, économique ». De la biologie, où il a sans doute (Arouet le Jeune ne se prononce pas là-dessus) un intérêt ou une utilité, il bascule dans les (prétendues) « sciences de la société », comme l’ont fait la biologie sociale, la sociobiologie, le racisme, l’eugénisme, etc. On peut s’étonner cependant que ce cousinage ne suscite pas l’indignation convenue de tous ceux qui pensent bien.

Dans ce Trésor, qui a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, il n’est pas fait état de l’emploi d’écologie en politique, ni de l’existence de partis écologistes, qui auraient pour objectifs, s’ils accédaient au pouvoir, d’appliquer dans l’ordre de la cité cette « science de la maison », imaginée et conçue par un sociobiologiste allemand. Il est vrai qu’alors, dans le vocabulaire politique, environnement (défense ou protection de l’environnement) était d’un usage plus courant et plus largement répandu qu’écologie. C’est lors du septennat (écourté) de Georges Pompidou qu’a été créé le premier Ministère de l’Environnement. Les hommes politiques d’alors (de jadis ?) avaient la vertu aristotélicienne de prudence : si firent que sages, comme on disait au Moyen Age. A juste titre, ils se défiaient des mots savants, se doutant que ces mots charrient immondices et ordures, parce qu’ils avaient constaté les horreurs qu’ont causées ces autres choses savantes que sont le racisme, le marxisme, le socialisme, et que vont causer, à n’en pas douter, leurs avatars modernes culturalisme et multiculturalisme. Quand la politique singe la science, ce sont les citoyens qui trinquent.

Même les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire minimisent l’emploi politique du mot écologie. L’écologie ne se cantonne pas à « l’étude des conditions nécessaires au développement harmonieux des êtres vivants » ; elle préconise aussi des « mesures propres à assurer la survie des espèces existantes » et elle consiste en « l’élimination des facteurs qui menacent l’équilibre biologique, etc. » (les tenants de l’écologie estiment que le progrès technique provoquera, s’il est incontrôlé, une rupture dangereuse entre l’homme et son milieu). C’est l’emploi du nom élimination dans cette définition qui révèle ce qui, dans la pensée sociobiologiste d’Haeckel, est au fondement de l’écologie, comme un lapsus ou un acte manqué ou le coq à l’âne dans les associations d’idées dévoile le discours de l’inconscient. 

 

23 août 2011

Détecter, détection, détecteur

 

 

 

            « Ah que voilà des choses modernes et tout à fait comme il faut ! », dirait l’Idole des Jeunes, si, un jour, il s’égarait dans le maquis des mots - ce qui, ne soyons pas inquiets, n’est pas près de se produire. Ces mots sont modernes pour quatre raisons. Ils sont récents, ils sont anglais, ils ne sont enregistrés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française et n’apparaissent que dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ils ont commencé à être employés par des techniciens ou des ingénieurs dont l’ambition était de faire savant. Le plus ancien des trois est détecteur, attesté en 1870 dans le Grand Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, emprunté de l’anglais detector (attesté au milieu du XVIe siècle) et qui désigne, dès qu’il est employé en français une chose (« serrure de sûreté ») et une personne (« celui qui découvre »), sens qu’il a conservés dans la NLF : « appareil servant à déceler la présence d’un corps ou d’un phénomène caché et éventuellement à le mesurer » (Trésor de la langue française, 1971-94 : détecteur colorant, magnétique, radioélectrique, thermique; à contact, à cristal, à galerie, à jonction; de brume, de grisou, d’incendie, de métaux, d’oxyde de carbone, de particules, de température) et « au figuré, personne qui s’attache à découvrir quelque chose de caché » (idem, emploi illustré par cette phrase inoubliable qui n’a pas écrite par M. de la Palice, mais par M. Sartre, « philosophe » : « si nous savons que nous sommes les détecteurs de l’être, nous savons aussi que nous n’en sommes pas les producteurs », extraite, il est vrai, de Situations II qui est à la philosophie ce que les saillies de Bouvard et Pécuchet sont à la science).

            Les deux autres mots, le verbe et le nom d’action, sont plus récents encore. Attestés en 1929 dans le Dictionnaire Larousse du XXe siècle et en usage depuis à peine plus de quatre-vingts ans, ils semblent pourtant aller de soi, familiers et sans façon, comme s’ils étaient entrés dans la langue française dès son origine, si tant est qu’elle en ait une. La définition qui en est donnée en 1929 est « déceler » et « action de déceler ou de découvrir ce qui est caché ». Ce qui les nimbe d’une aura de bon aloi, c’est l’emprunt à l’anglais (to detect et detection) et leur premier emploi dans les discours techniques. Détecter, c’est (Trésor de la langue française) « déceler la présence d’un corps, d’un phénomène caché, à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » (une base, un gaz, une maladie, un minerai, les sous-marins, une trajectoire) et « par extension, découvrir par intuition, rendre perceptible ce qui est caché », comme dans cet exemple très bien pensant de Camus (Actuelles, 1944-48), qu’on croirait extrait d’un manuel d’inquisition moderne : « Il s’agit de détecter les signes d’un racisme qui déshonore tant de pays déjà et dont il faudrait au moins préserver le nôtre » (Brrrrr, voilà qui fait froid dans le dos ! Quels sont les « signes de racisme » ? Le fait de porter des lunettes, d’être un intellectuel, de ne pas être noir, d’aller à la Messe ? Aux armes, policiers !), tandis que la détection est « l’action de mettre en évidence un phénomène peu perceptible à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » ou « l’action visant à découvrir une chose cachée" : les talents du showbiz qui feront tinter le tiroir caisse, les fouteux d’avenir, etc.

            Il existe en latin les noms detectio (« manifestation, révélation ») et detector (« qui découvre ») et le verbe detegere, detexi, detectum (« découvrir, dévoiler, révéler »), dérivé de tegere (« couvrir, recouvrir ») et le préfixe de – (qui indique un processus inverse), à partir desquels le français aurait pu emprunter ou fabriquer des noms et un verbe sans être contraint de les emprunter à l’anglais récemment, et cela dès les XIIe ou XIIIe siècles, comme d’ailleurs l’anglais l’a fait. Qu’est-ce qui l’a en empêché ? Personne, à moins que ces faits ne confirment l’hypothèse, avancée par certains linguistes ou grammairiens, d’une raideur congénitale ou originelle qui serait propre à la langue française.    

 

 

16 août 2011

Economie

 

 

 

En latin, oeconomia est attesté dans le De institutione oratoria de Quintilien au seul sens de « disposition, arrangement (dans une œuvre littéraire) ». Alors que la forme est empruntée du latin, le sens en français est emprunté du grec : « ce mot, écrit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) vient de deux mots grecs, oikos, maison, et nomos, loi et il ne signifie originairement que le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ». C’est Oresme, ce penseur du XIVe siècle, qui l’emploie le premier en français et dans ce sens : « l’économie est art de gouverner un hôtel (id est une grande maison) et les appartenances pour acquérir richesses ». C’est ce sens qui est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (première édition : « l’ordre, la règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison : avoir de l’oeconomie - le mot s’écrit ainsi jusqu’en 1740 -, entendre l’oeconomie, il a de l’oeconomie dans sa dépense, il n’a point d’oeconomie) à 1832-35 (sixième édition : « ordre, règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison, dans l’administration d’un bien ; entendre l’économie, on voit régner chez lui une économie admirable, l’économie domestique »). De la maison, le mot s’étend à l’Etat : « oeconomie se dit figurément de l’ordre par lequel un corps politique subsiste principalement » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, exemple : « c’est renverser toute l’oeconomie d’un Etat, d’une République »).

C’est en 1665, dans La Rochefoucauld, que le mot, qui, jusque-là, désignait l’art de gérer son ménage, désigne une vertu morale, à savoir « l’épargne dans la dépense », dont la bourgeoisie a fait une vertu sociale, du moins jusqu’à ce qu’elle fasse entrer l’Occident et le monde entier dans l’ère de la consommation sans limite. La noblesse d’Ancien Régime se démarque de cette vertu, comme l’attestent les réserves exprimées par les académiciens en 1694 : « on dit qu’un homme vit avec trop d’oeconomie, pour dire qu’il vit avec trop d’épargne » et « on dit des retranchements qu’on fait mal à propos sur certaines petites choses que c’est une oeconomie mal entendue, une mauvaise oeconomie » (1762, 1798), les académiciens en 1832-35 (sixième édition) se contentant de citer les exemples vivre avec trop d’économie, une économie mal entendue, une mauvaise économie et renonçant à (mal) juger cette vertu bourgeoise, signe sans doute qu’en 1830, la bourgeoisie, qui a éliminé la noblesse, a imposé aussi ses valeurs morales. Le premier sens défini dans la huitième édition (1932-35) est « épargne dans la dépense ». Les académiciens ont fait leurs les valeurs bourgeoises. C’est aussi dans la sixième édition qu’est relevé l’emploi d’économies au pluriel : « on l’applique surtout à la chose même qui est épargnée, mise en réserve; faire des économies ;. proverbialement et figurément, c’est une économie de bouts de chandelles se dit d’une épargne sordide en de petites choses ».

Le sens latin, relevé par Quintillien, n’a pas disparu. Les académiciens le relèvent de la première édition (1694 : « il se dit aussi figurément de l’harmonie qui est entre les différentes parties, les différentes qualités du corps physique ; il se dit encore figurément de la disposition d’un dessein, de la distribution d’un discours d’une pièce d’éloquence ») à la neuvième édition, en cours de publication : « harmonie existant entre les différentes parties d’un corps organisé, tendant à en assurer le bon fonctionnement » et « spécialement, disposition équilibrée des parties qui composent un ouvrage littéraire ou scientifique, une œuvre d’art ».

Telle est jusqu’au début du XIXe siècle « l’économie » de ce mot. Certes en 1788, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française) note que le sens originel (« le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ») « a été étendu au gouvernement de la grande famille, qui est l’État » et que « pour distinguer ces deux acceptions, on l’appelle, dans ce dernier sens, économie générale ou politique (le second est plus usité) ; et dans l’autre, économie domestique ou particulière », si bien que « quand on dit économie tout seul, on entend toujours la dernière ». Autrement dit, le développement des significations politiques et sociales, puis morales, d’économie, fait peu à peu éclater l’unité sémantique du mot. Cela apparait clairement dans l’article que Littré y consacre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le premier sens défini est celui des économistes, et non plus celui des chefs de famille. C’est « le bon ordre dans la conduite et l’administration de tout établissement qui s’alimente par la production et la consommation », ce qu’illustrent des extraits de Jean-Baptiste Say, le grand économiste français du XIXe siècle : « l’économie est le jugement appliqué aux consommations » ; « l’économie ne veut rien consommer en vain ; l’avarice ne veut rien consommer du tout ». L’économie domestique ou privée (celle d’Oresme) est distinguée de l’économie rurale (« ensemble des règles et des moyens qui font obtenir de la terre la plus grande somme de produits, aux moindres frais, et pendant un temps indéterminé »), de « l’économie politique » : « science qui traite de la production, de la distribution et de la consommation des richesses » (Say : « l’économie politique regarde les intérêts de quelque nation que ce soit, ou de la société en général » ; « l’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société »), de l’économie publique ou nationale (« observations et règles qui concernent les intérêts d’une nation considérée en particulier »), de l’économie sociale (« ensemble des conditions morales et matérielles des sociétés »), de l’économie industrielle (« ensemble des moyens et des règles de la production industrielle » : « l’économie industrielle n’est, selon J-B Say, que l’application de l’économie politique aux choses qui tiennent à l’industrie »).

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’économie est l’affaire des seuls ménages ; au XIXe siècle, elle cesse d’être une affaire privée pour devenir la grande affaire publique, au point qu’elle finit par absorber la politique et le social. L’économie était un art (de gérer ces propres affaires) et une vertu. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décident de séparer définitivement les deux sens en distinguant deux homonymes : économie au sens « d’art de gérer » et économie au sens « d’art de réduire la dépense ». Certes, le mot art sert à gloser les deux sens : longtemps, l’économie a été un savoir faire, une habileté, un acquis de l’expérience. Ces temps sont accomplis : elle est aujourd’hui une science et même la science des sciences. Il est naturel qu’elle soit séparée de la morale. D’ailleurs, le sens premier, dans lequel Oresme emploie économie (« art de gérer sagement une maison, un ménage, d’administrer un bien »), est mentionné comme vieilli. Les sens qui sont attachés à l’ancienne France disparue peu à peu s’évanouissent, à jamais sans doute. A la différence des linguistes du Trésor de la langue française, les académiciens (neuvième édition) décident de ne pas scinder économie en deux homonymes et préfèrent traiter dans un même article les divers sens du mot, qu’ils répartissent dans trois ensembles : « domaine privé » ; « domaine public » et « harmonie entre les parties d’un corps organisé ». Si firent que sages, auraient conclu des poètes du Moyen Age. Ils ont conservé le lien ténu entre une vertu et un art de gérer les choses, privées ou publiques, ce dont les économistes devraient se souvenir, ainsi que ceux des hommes politiques qu’ils ont formés à cet « art de gérer ».

11 août 2011

Relance

 

 

Dérivé du verbe relancer, ce nom n’est enregistré ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, de la première (1694) à la septième (1878), ni dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788), ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où sont définis relancer et relancé (« lancé de nouveau », selon Littré). Relance est donc de la dernière modernité. Il est attesté en 1894 comme un terme de sports avec le sens « d’action de relancer une balle, un mouvement offensif » et en 1923 comme un terme de jeux avec le sens « d’action de relancer » et de « somme qui constitue la relance ». C’est ce seul dernier sens que définissent les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « Terme de jeu, action de relancer, de mettre un enjeu supérieur ». Le sens propre à l’économie, et dont il est question d’abondance dans les gazettes et les conversations (les innombrables « plans de relance » de Giscard, Barre, Mitterrand, Chirac, Rocard, Jospin, Raffarin, Sarkozy et autres), n’est attesté qu’en 1953, dans le journal Le Monde, évidemment, qui dissertait alors aussi doctement qu’il le fait aujourd’hui sur la relance de l’économie. Depuis que l’économie est relancée, elle n’arrête plus d’être relancée dans des plans de relance. Quand s’arrêtera-t-elle enfin ?  

Les emplois de relance dans la langue actuelle sont plus nombreux. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il en est relevé quatre. Les sportifs en usent (relance du jeu, « action de relancer une balle ») ; les joueurs de cartes (de poker, entre autres) aussi : « action de mettre une mise supérieure à celle d’un joueur précédent ; par métonymie, montant de la relance ». Les boutiquiers ne sont pas en reste : pour eux, la relance est un « rappel adressé à un fournisseur en retard ou à un débiteur ». Enfin, relance est en usage dans le vocabulaire de la technique : c’est « l’action de faire repartir (ce qui était au ralenti) », par exemple le feu ou une machine. Par métaphore, le nom, extrait des machines, fleurit le vocabulaire des économistes et, en conséquence, celui des hommes politiques, pour qui la politique se ramène à l’économie. C’est une « impulsion nouvelle » que l’on donne au commerce extérieur, à la consommation, à la construction de logements, à l’industrie nucléaire, etc. La relance se décline en mesures : moins il y a de mesure, plus il y a de mesures, comme l’atteste un journaliste du Monde en 1986 : « Les comptes extérieurs atteignaient le record historique de 93 milliards de francs en 1982, à la suite de la malencontreuse relance opérée par le nouveau gouvernement de gauche ». Pourvu que la relance de 2011 ne subisse pas d’aussi tragiques aléas que celle de 1982.

 

 

04 août 2011

Unanimité

 

Emprunté du latin unanimitas, dont le sens en français est, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934), « accord, harmonie, concorde » et qui est dérivé de l’adjectif unanimus (« qui est de mêmes sentiments », idem), unanimité est attesté en 1374 chez Oresme au sens de « conformité d’opinion », laquelle conformité peut ne toucher que quelques personnes. C’est ce sens qui est relevé par les académiciens dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798 : « conformité de sentiments » (1694 : « il y avait une grande unanimité en cette compagnie »), « conformité de sentiment » (1762 et 1798 : sentiment est écrit à juste titre au singulier et le sens est illustré du même exemple : « il y avait une grande unanimité dans cette société »).

Au XIXe siècle, tout change avec l’irruption des foules, des masses, du collectif : l’opinion devient la reine du nouveau monde, phénomène que les auteurs de dictionnaires notent prudemment quand ils définissent unanimité. En 1827, à « conformité de sentiment », s’ajoute un nouveau sens : « caractère unanime d’une opinion » - ce dont il faut comprendre que l’opinion est partagée par tous, annonçant de fait le début de l’ère du consensus obligatoire sur le Bien. Balzac, que cette unanimité d’un nouveau type hérisse, étend en 1833 le mot à d’autres réalités que l’opinion : « effrayante unanimité d’intonation » (Le Médecin de campagne). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le nom unanimité a une extension limitée, en dépit de la première allusion au vote « à l’unanimité », prodrome des futures dictatures : « conformité de sentiments, accord de suffrages entre plusieurs personnes ». Les exemples sont « il y avait une grande unanimité dans cette société ; on a décidé à l’unanimité que... ; il a obtenu l’unanimité des suffrages » - ce que les académiciens semblent tenir pour naturel. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se limite pas à la « conformité de sentiment » ; il étend l’unanimité à la conformité « d’opinion et de suffrage », citant un extrait de Bossuet, dans lequel unanimité est encore employé dans un sens restreint : « Quand nous parlons des saints Pères, nous parlons de leur consentement et de leur unanimité ». Encore dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’unanimité, étendue aux suffrages, reste d’extension limitée : « conformité de sentiments, accord complet de suffrages entre plusieurs personnes ». Elle ne touche que plusieurs personnes, et non pas tout un pays ou un corps électoral dans son entier.

Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle, quand il est acquis que l’Opinion est solidement établie. Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), l’unanimité n’est pas seulement une qualité ou un caractère ; elle a une positivité, elle peut être établie, elle relève des faits. C’est le « fait que des personnes réunies en groupe ou appartenant à une collectivité soient toutes du mêmes avis, aient toutes la même réaction devant un événement ». Ce sens est illustré de cet exemple, qui s’ajuste parfaitement à l’état des media aujourd’hui dans l’Empire du Bien, à condition de remplacer poètes par journalistes et hommes politiques par écrivains ou dissidents : « J’aime cette unanimité des poètes (des « journalistes ») contre nos hommes d’État politiques (les « écrivains » ou les « dissidents ») ; savez-vous qu’à ce signe-là seul un gouvernement est jugé quand il a Hugo, Chateaubriand, M. de Lamennais contre lui ? » (Sainte-Beuve, 1832). L’unanimité est aussi, dans les régimes d’assemblée, le fait « que des personnes ayant à se prononcer sur une question ou à effectuer un choix soient toutes du même avis », signe annonciateur du despotisme, comme l’écrit, en 1817, Mme de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution française : « Dans tout pays où vous verrez une assemblée d’hommes constamment d’accord, soyez sûr qu’il y a despotisme, ou que le despotisme sera le résultat de l’unanimité, s’il n’en est pas la cause ». Il est vrai que les années 1792-1815 ont eu de quoi éveiller les soupçons de Mme de Staël à l’encontre des foules, des masses, des courtisans, etc.

Les media s’affichaient jadis comme des contre-pouvoirs. Cette belle ère est close depuis quelque temps déjà. Ils sont devenus le royaume de l’unanimité : ils sont tous « antiracistes », sans que jamais le mot racisme soit défini ni sans que soient désignés les racistes avérés ; ils étaient tous pour la Constitution européenne de 2005 ; ils sont tous, comme un seul homme, derrière Obama ; ils étaient tous ou pour Mme Royal ou pour M. Sarkozy ; ils sont tous pour le Bien obligatoire, pour la fête, pour les prides, pour les techno parades, pour les festivals rocks et rap, pour les banlieues, etc. Ils n’ont plus rien, si tant est qu’ils aient eu un jour quelque chose, d’un contre-pouvoir. L’unanimité qui les unit et qu’ils exigent de ceux à qui ils s’imposent les transforme en seul et vrai Pouvoir – le Pouvoir non élu, le Pouvoir qui s’est institué de son propre chef, le Pouvoir qui ne rend de comptes à personne, le Pouvoir qui n’a pas de limite, l’Hyper-Pouvoir en somme : celui de l’unanimité obligatoire.