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26 septembre 2011

Hantise

 

 

Le mot est ancien. Dérivé du verbe hanter signifiant « fréquenter un lieu », il est attesté au début du XIIIe siècle au sens de « action de fréquenter un lieu » ou de celui de « compagnie, société, accointance » (« La hantise fait l’amour », Froissart ; « Messire Jacques de Harcourt, qui se tenait au Crotoy et faisait guerre aux Anglais, s’abstint fort d’avoir hantise de communication avec le duc de Bourgogne »). C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition (1694 : « fréquentation, commerce familier avec quelqu’un », « il se prend ordinairement en mauvaise part », ajoutent les académiciens) à la huitième édition (1932-35 : « fréquentation, commerce familier chez quelqu’un ; il ne se dit guère qu’en mauvaise part ; la  hantise d’un tel ne vaut rien », « il a vieilli » selon les académiciens). Les lexicographes actuels confirment la désuétude du mot, aussi bien les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieilli, fréquentation, commerce familier chez quelqu’un, lieu que l’on hante ») que les académiciens dans l’édition en cours du DAF : « Très vieilli, action de hanter un lieu, des personnes ; fréquentation habituelle ; la hantise des courtisans ne lui a guère été profitable ».

C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que le mot a pris le sens figuré et psychologique moderne « d’obsession », sens attesté en 1860 chez Baudelaire, sinon le premier « moderne » du XIXe siècle, du moins celui qui a donné à moderne le sens qu’il a dans l’art et dans l’esthétique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) n’était pas assez moderne pour relever ce nouveau sens. Il s’en tient donc à « action de hanter ; commerce familier ». En revanche, dans la huitième édition (1932-35) du DAF, ce sens moderne est glosé ainsi : « il se dit surtout aujourd’hui, au sens figuré, pour obsession, souvenir involontaire ou obstiné » et illustré de ces exemples : la hantise d’un souvenir, d’un air, d’une idée, d’un projet. Dans la neuvième édition, la définition est légèrement différente : ce n’est plus seulement un souvenir qui hante les esprits modernes, mais des idées, des craintes, des préoccupations, des fantasmes, en bref ce qui fait la vie de l’esprit : « préoccupation constante que l’on a d’une chose que l’on redoute (ce départ était chez elle une hantise ; la hantise de la guerre, de la maladie, de la mort, de l'échec), ce à quoi les académiciens ajoutent : « lorsque l’idée de crainte est moins nette, on dit plutôt obsession », faisant apparaître ce qui définit la modernité, non pas dans les réalités matérielles, techniques, tangibles, mais dans l’esprit même des hommes, à savoir des existences humaines qui se réduisent à des entrelacs de craintes, de peurs, d’échecs, de désirs non satisfaits, de mécontentements, d’obsessions. Et si l’homme moderne n’était fait que de hantises ou « d’idées, d’images, de mots qui occupent de façon obsédante » (TLF) son esprit ?

 

 

22 septembre 2011

Subalterne

 

 

Emprunté au latin, cet adjectif et nom est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. Le sens en est clair et les lexicographes n’ont aucune difficulté à le gloser, que ce soit l’adjectif : « subordonné, qui est sous un autre », en parlant de choses ou de personnes (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : il y a des arts et des sciences subalternes aux autres ; officiers subalternes dans la milice ou dans la justice), ou le nom : « on dit quelquefois absolument les subalternes, et alors on sous-entend le mot de juges ou d’officiers ». D’une édition à l’autre, la définition ne change guère. En 1762 et en 1798), c’est « qui est subordonné à quelqu’un, qui est sous quelqu’un, et c’est dans cette acception qu’on dit dans l’ordre de la justice juge subalterne, juridiction subalterne pour dire un juge, une juridiction qui est au-dessous d’une autre » ; « il se dit aussi en parlant des arts, des sciences et des professions qui dépendent de quelque autre art et de quelque autre science ». Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est « qui est dans un rang inférieur, dans une position subordonnée ; qui appartient à celui qui est dans un rang subordonné ; substantivement, personne placée en un rang subordonné ».

Certes, le mot est parfois employé avec des valeurs péjoratives ou condescendantes, ce que notent les académiciens de 1832 à 1935 (« figuré, c’est un esprit subalterne, se dit d’un homme dont l’esprit est médiocre, borné, incapable de grandes choses »), Littré (op. cit.) : « figuré, un esprit, un homme subalterne, un homme d’une capacité médiocre », ou les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Péjoratif, qui est médiocre, inférieur ; esprit subalterne ». Ces derniers insistent dans la définition de l’adjectif ou du nom sur la position « inférieure » occupée dans une hiérarchie par celui ou celle qui est dit subalterne : « (en parlant d’une personne) de rang inférieur dans la hiérarchie ; qui se trouve dans une position subordonnée » ou « (en parlant d’une chose) : qui appartient à un rang inférieur ».

Autrement dit, ce mot est anodin. Il n’y a rien en lui qui soit une tache, une honte, une souillure, comme aiment à dire les chiens de garde de l’Empire du Bien. Or, c’est ce mot qui, employé comme nom, est devenu l’oriflamme des « penseurs » postcoloniaux (ou post-colonialistes : des colonialistes qui ont survécu à la fin des colonies), en particulier de l’inénarrable Gayatri Chakravorty Spivak, professeur de littérature comparée à l’Université de Columbia, traductrice de Derrida, dont elle répète les thèses, se contentant de les appliquer aux colonies disparues, ou plus exactement les utilisant pour faire, en Occident même, elle qui n’est pas occidentale, le procès de l’Occident. Imagine-t-on un Anglais, établi aux Indes et grassement rémunéré, faire le procès de l’Orient ou des Indes ou de la religion hindouiste ? Oui, peut-être il y a un siècle, mais cet Anglais, si jamais il a existé, serait tenu aujourd’hui pour raciste, impérialiste, négationniste. Mme Spivak, l’homologue de cet Anglais, elle, est tenue pour quelqu’un d’honorable ou de respectable et qui pense (faut-il écrire panse ou pense ?). Son livre manifeste, à dire vrai insipide, illisible, bavard, confus, a pour titre Les subalternes peuvent-elles parler ?, subalternes y étant entendu dans le sens péjoratif qui est parfois le sien. De fait, elle s’inclut, elle qui dirige the Institute for Comparative Literature and Society, dans le troupeau de ceux qui, tenus pour inférieurs, seraient condamnés au silence !!!!! Ce n’est pas du Foucault ou du Derrida au curry, mais du Delly à faire pleurer les chaumières. En français, Foucault et Derrida sont de la mode des années 1960, une mode morte, bréhaigne, archaïque. Imaginez ce que peut donner en français langue étrangère le mélange de féminisme et d’hindouisme, de relativisme et de haine absolue visant les gens parmi lesquels vivent les (post-)colonialistes. Non seulement Mme Spivak peut parler, mais elle parle d’abondance, non comme une subalterne qu’elle n’a jamais été, mais comme une supérieure qui se place tout au sommet de la hiérarchie des races.

   

18 septembre 2011

Spirite et spiritisme

 

 

Ces deux mots sont empruntés à l’anglais ou à l’anglo-américain, langues de pays dont les habitants lassés des ingénieurs, des rationalistes, des techniciens, des ratiocineurs de toute sorte, etc. se sont enivrés, au XIXe siècle, en « pleine révolution industrielle », de communications avec les esprits frappeurs ou hurleurs ou dérangés, en faisant tourner les tables, annonçant en même temps Hugo et Breton. Ils sont attestés en 1857 dans Le Livre des esprits contenant les principes de la doctrine spirite de Kardec, espèce de druide et de barde mi prophète, mi poète voyant. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient un spirite pour une « personne qui prétend communiquer avec les esprits des morts par l'intermédiaire d’un médium » et le spiritisme pour la « superstition des spirites », laissant entendre par le mot superstition qu’il ne croyait guère que les vivants communiquent avec les morts ou avec les esprits. Il est l’un des rares lexicographes de la modernité qui exprime des réserves sur le spiritisme.     

            Les autres lexicographes modernes sont moins insolents ou moins audacieux, ou bien parce qu’ils entendent rester objectifs et ne pas prendre parti pour ou contre ces doctrines, ou bien parce qu’ils sont relativistes et que, pour eux, tout se vaut. Pour les académiciens (DAF, 1932-35), un ou une spirite est un « partisan (e) du spiritisme » qui « en admet les principes et en pratique les méthodes et les procédés », le spiritisme étant une « doctrine dont les partisans prétendent communiquer avec les esprits des morts, par le moyen d’un intermédiaire appelé médium ». Il en va de même des auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Adjectif, relatif au spiritisme et à ses adeptes » ; « substantif, adepte du spiritisme ; personne qui a la faculté d’entrer en communication avec les esprits », le spiritisme étant une « science occulte qui a pour objet de provoquer la manifestation des esprits par l’intermédiaire d’un médium » et « l’ensemble des pratiques destinées à mettre les vivants en relation avec les morts ; l’évocation des esprits ».

            Cette relative complaisance envers les spirites et leurs croyances s’explique aisément par le fait que le XIXe et le XXe siècles sont façonnés par l’idéologie ou par les croyances socialistes et occultistes, le socialisme, science des sciences, subsumant toutes les sciences, allant de pair avec le spiritiste, la nécromancie, l’occultisme, les tables tournantes, la descente dans l’Enfer du Panthéon, c’est-à-dire son exact contraire ou son véritable jumeau. Pourtant, ce qu’il y a de plus éloquent dans cette affaire, ce n’est pas l’alliage entre le socialisme et l’occultisme, mais le fait que le spiritisme ait émergé dans des pays marqués par la révolution industrielle, comme si la communication avec les esprits était censée compenser l’arraisonnement du monde naturel et des êtres vivants par la technique et que les modernes préféraient parler aux esprits plutôt qu’aux machines.

 

 

13 septembre 2011

Gender Studies ? Etudes de genre ou de gendres, id est de beaufs qui ont fait des études

 

 

            Chacun sait que les « gender studies » sont désormais inscrites au programme des Sciences de la Vie et de la Terre ou SVT (dites naguère « sciences naturelles ») des classes de première des lycées français et que le mot gender se traduit ou est transposé dans la NLF des médias et des cultureux par genre. Les « études de genre », dit-on avec genre sans déterminant, et non « étude du genre » des mots, comme à l’école communale de jadis, ce qui aurait fait ringard et bien sûr dépassé, archaïque, conservé dans le formol, passéiste, moyenâgeux ou inutilement insolent. En anglais, gender a deux sens. C’est, si l’on se réfère au Dictionnaire Oxford (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English) : « 1. grammatical grouping of words, nouns and pronouns, into classes (masculine, feminine and neuter). 2 sex (being male ou female) ». La moins mauvaise traduction de ces gender studies (ou theory) pourrait être « études (ou théorie) de sexe », ce mot étant entendu dans le sens de « sexuation » ou de « devenir sexuel ».

            Là, pourtant, n’est pas le problème, mais l’origine commune ou lointainement identique de genre ou en anglais de gender, au sens « d’ensemble d’êtres ou d’objets ayant la même origine ou liés par la similitude d’un ou de plusieurs caractères » (Trésor de la langue française, 1971-94) et de gendre, au sens de « celui qui a épousé la fille de quelqu’un, et à qui l’on donne ce nom par rapport au père et à la mère de la fille » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Ces deux mots, qui se ressemblent, ont le même étymon latin ou indo-européen, l’un et l’autre ayant un rapport avec la génération et le sexe. Gendre se dit en latin gener (génitif generi) ; genre, genus (génitif generis). Le mot latin genus a pour sens « origine, naissance, lignée, famille, race, souche, extraction, sang » ou « peuple, nation » et par extension « espèce, genre, sorte, manière » ou « rejeton, fils, enfant », tandis que le gener (ou gendre) est celui qui, à la suite d’une alliance matrimoniale, donne des descendants à la lignée et fait se maintenir la famille, la race, la souche.

Dans l’histoire de la langue française, il est arrivé que genre se soit dit gendre : ainsi au début du XIIe siècle, le gendre, dans l’ancien française d’alors, n’était pas l’époux de la fille de la famille, mais avait pour sens « sorte » ou « type ». Ou encore, ce même mot a signifié aussi au XIIIe siècle « sexe », comme en anglais. Littré, dans la définition qu’il donne du « terme de grammaire » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’abuse quand il renvoie le genre (grammatical) au sexe : « propriété qu’ont les noms de représenter les sexes, et, dans certaines langues, l’absence de sexe », proposition qui n’a de validité que pour les noms désignant des êtres vivants. Elle ne se vérifie que pour quelques animaux : alouette est de genre féminin, même quand ce nom désigne un mâle. Elle ne se vérifie pas toujours chez les êtres humains : recrue et sentinelle désignent des êtres humains de sexe masculin, et les noms de fonction ont toujours été « neutres » pour ce qui est du sexe, en dépit de M. Jospin et de Mme Trautmann, qui ne fut jamais ministresse. La remarque finale de M. Littré est exacte pour ce qui est du fait : « les langues romanes ont supprimé le genre neutre qui appartenait au latin », mais aventurée pour ce qui est des causes : « qui en effet ne répondait plus à aucune distinction effective entre mâle et femelle ».

Gendre, terme de parenté, ne présente guère d’ambiguïté sémantique. Il en va différemment de genre. C’est un terme de taxinomie ou de classement qui consiste, non pas le mot bien entendu, mais l’opération intellectuelle à laquelle il réfère, à distinguer, séparer, discriminer, établir des classes et des hiérarchies et à y confiner des êtres humains. C’est ce que montre sinon une étude de genre, du moins un rappel de quelques acceptions, telles que « ce qui est commun à diverses espèces, ce qui a sous soi plusieurs espèces différentes ; on dit en termes de logique la définition est composée du genre et de la différence ; il se prend quelquefois simplement pour espèce ; on appelle genre humain tous les hommes pris ensemble ; il se prend encore pour espèce, mais dans un sens plus général, et il signifie à peu près sorte, manière ». Le mot désigne aussi des distinctions que l’on fait dans les arts : « genre signifie encore la manière, le goût particulier dans lequel travaille un peintre, un sculpteur ; il se prend aussi pour le style et la manière d’écrire ; la rhétorique divise le discours oratoire en trois genres, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire ; la grammaire latine divise les noms en trois genres, le masculin, le féminin et le neutre ». Ou bien on désigne « par genre nerveux en anatomie tous les nerfs pris ensemble et considérés comme un assemblage de parties similaires distribuées par tout le corps » et en botanique, c’est « l’assemblage de plusieurs plantes qui ont un caractère commun, établi sur la situation de certaines parties qui distinguent essentiellement ces plantes de toutes les autres » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762).  

            Le genre, c’est de la discrimination et des classements. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le confirme : « caractère commun à diverses espèces ; ce qui comprend plusieurs espèces », surtout dans les exemples qui illustrent ce sens : « sous le genre être vivant, il y a deux espèces comprises, l’animal et le végétal ; genre supérieur, celui qui a plus d’extension qu’un autre ; genre suprême, celui qui ne peut plus devenir espèce relativement à un genre supérieur ». Les classements apparaissent dans le deuxième sens distingué par Littré : « terme d’histoire naturelle, assemblage de corps organiques ou inorganiques qui constituent des espèces, et qui se ressemblent par quelques caractères communs » (« dans le système de Linné, les classes se divisent en ordres, les ordres en genres et les genres en espèces et toute plante a deux noms, celui du genre et celui de l’espèce »). La consultation de l’article genre du Trésor de la langue française donne des résultats encore plus convaincants pour ce qui est de la nature taxinomique de genre. C’est « l’idée générale ou la classe d’êtres ou d'objets qui possèdent un ou plusieurs caractères communs » et, en taxinomie, biologie animale et végétale, le « niveau de la classification des êtres vivants, placé sous la famille au-dessus des espèces ». Cette citation, extraite d’une Histoire des sciences (1957), illustre ces emplois : « c’est à Charles de Linné, savant suédois, que l’on doit d’avoir mis de l’ordre dans l’énorme matériel zoologique et botanique que l’on possédait à son époque » ou « répartissant le monde animé en classes, ordres, genres et espèces, il aboutit à un rangement plutôt qu’à une véritable classification, mais qui rendait les recherches plus faciles ». Les locuteurs ont assimilé le principe classificateur qui est à l’œuvre dans genre, puisqu’ils emploient dans la langue courante d’innombrables locutions qui réfèrent à ce principe : être le genre de quelqu’un, du même genre, de tous (les) genres, de tout genre, en tout genre, en tous genres, dans tous les genres, dans le genre, dans, en + possessif + genre, dans le genre de, etc.

            De toute évidence, la théorie du « devenir sexuel » des êtres humains a été élaborée (« construite ») dans ces cervelles progressistes qui, conscientes qu’elles ne feront jamais la révolution sociale, la seule qui vaille, se sont rabattues sur des ersatz, où le risque de se voir défoncer le crâne à coups de piolet est nul et où l’on peut faire la révolution en pantoufles et robe de chambre : les sciences humaines, le langage, la littérature, les arts, la sexualité, etc. Le problème, justement, est que le progressisme affiché (faire table rase, tout se vaut, on ne discrimine pas, pas de distinction, etc.) est contredit par l’inconscient de la langue, à savoir, pour ce qui est de genre et de gendre, le retour à la lignée, la race, à la souche, aux classements, aux hiérarchies, à la distinction et aux distinctions de tout ordre. Cette révolution du « genre » est d’un genre impayable, comme on n’en a jamais vu encore. C’est le retour à l’archaïque. On fait la révolution pour revenir dare-dare là d’où le genre humain est parti. Beau programme de « déconstruction », à dire vrai.

Cette « révolution » dans les concepts se résume à deux ou trois propositions assez banales (banales par rapport au corpus théorique du progressisme), du type « ce sont les rapports ou les codes sociaux qui déterminent le sexe d’un individu ou le choix sexuel d’un individu » ; en bref, on ne naît pas mâle (ou femelle), on le devient. La même soupe idéologique a été servie il y a une vingtaine d’années dans la revue Social Texts et qui se ramenait à un brouet du type « les connaissances données par les sciences ne viennent pas des faits ou d’une étude des faits, mais des conditions sociales à un moment donné » ; en bref, c’est la société qui fait la science, ce qui n’est qu’une resucée des thèses de Staline, Lyssenko ou Mao. Il a suffi que deux véritables scientifiques (pas des sciencieux comme Latour), Sokal et Bricmont, démontrent l’absurdité de ces thèses (Impostures intellectuelles, 1997) pour que, d’un coup, elles apparaissent à tous pour ce qu’elles sont, de la fumée, de la bonne blague, du foutage de gueule, etc. Les gender studies sont de la même farine. Que des aigrefins essaient de les fourguer à l’Educ nat est dans l’ordre des choses. Le comique de l’affaire est le nombre infini de gogos qui se sont laissés prendre : des « inspecteurs » de SVT, des profs de sciences nat, des sciencieux et des cultureux, mais aussi quelques chercheurs, pas très nombreux, que l’on croyait vaccinés contre l’idéologie, Kahn et Picq, par exemple, dont la réputation de Tartarin des SVT est désormais bien établie. Ils sont les gendres de la grande famille idéologique - c'est-à-dire des beaufs, mais des beaufs instruits. 

 

 

09 septembre 2011

Spectre

 

 

Emprunté au latin spectrum, ce mot est attesté dans le premier quart du XVIe siècle pour désigner, comme c’était le cas en latin, une apparition : « imagination d’une substance sans corps qui se présente sensiblement aux hommes contre l’ordre de nature et leur donne frayeur » (1586).

C’est la définition de spectre dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « figure étrange et surprenante, qui apparaît quand on veille » (1694) ; « fantôme, figure surprenante que l’on voit ou que l’on croit voir » (1762) ; « fantôme, apparition d’un mort » (1932-35). C’est aussi celle de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « figure fantastique d’un mort, d’un esprit que l’on croit voir ») et du Trésor de la langue française (1971-94 : « apparition fantastique, généralement effrayante, d’un mort, d’un esprit »). Par figure, le mot s’étend à des personnes qui ressemblent physiquement à des spectres : « il se prend quelquefois pour toute sorte de fantôme » (DAF, 1694), « on dit familièrement et par exagération d’une personne qui est fort grande, have et maigre que c’est un spectre » (DAF, 1762), « figuré et par exagération, c’est un spectre se dit d’une personne maigre, pâle » (Littré, DLF), « personne très pâle et très maigre, évoquant une apparition par son apparence » (TLF). Il s’étend aussi à des choses : « spectre signifie figurément évocation, apparition effrayante, le spectre de la famine, de la guerre civile » (DAF, 1932-35), « image effrayante, peur obsessionnelle » (TLF).

            En 1671, Newton emploie le mot latin spectrum, non plus dans le sens de « fantôme, apparition, vision », mais pour désigner les « rayons colorés résultant de la décomposition de la lumière » (attesté en français en 1720 dans la traduction d’Opticks de Newton sous le titre Traité d’optique), l’audace verbale et conceptuelle ayant consisté à employer un terme qui n’a désigné que les fantômes ou des illusions des sens pour désigner des réalités physiques. Les académiciens relèvent ce nouveau sens à partir de la quatrième édition de leur dictionnaire (1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35) : « en physique, on appelle spectre l’image colorée et oblongue que forment sur la muraille d’une chambre obscure les rayons de lumière rompus et écartés par le prisme ». Littré ne pouvait être en reste : « terme de physique ; spectre solaire ou, simplement, spectre, image oblongue, teinte des plus vives couleurs de l’arc-en-ciel et résultant de la décomposition de la lumière blanche qui traverse un prisme de verre ; cette image est formée de bandes parallèles diversement colorées et disposées dans l’ordre suivant, en allant de haut en bas : rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet » (1863-77). Ce qui caractérise ce mot dans la langue du XXe siècle, c’est l’explosion de ses emplois dans la langue des sciences : « Spectre (solaire, visible), spectre (de la lumière blanche), image colorée comportant les sept couleurs de l’arc-en-ciel, produite par la décomposition soit de la lumière émise par le soleil, soit de la lumière blanche (…, TLF). Le spectre peut être aussi atomique, cannelé, continu, discontinu, électrique, électromagnétique, magnétique, normal, éclair, d’absorption, d’arc, de bandes, de diffusion, d’émission, d’étincelle, de flamme, de fuite, de lignes, de masse, de raies, de réflexion, acoustique, biologique, de fréquence(s), (d'un antibiotique), d’activité (d’un bactériophage).

En deux siècles, spectre a basculé de l’imagination vaine, où il est resté confiné pendant deux millénaires ou plus, vers les sciences dures. Serait-ce une manière élégante de dire de la science (la science dure des chercheurs scientifiques) qu’elle est illusion ? Ce basculement abonderait-il dans le sens des thèses de la revue Social Texts et la théorie du gender (le gendre ou le beauf ?) ? Le débat a de quoi faire parler les épistémologues pendant des décennies.  

 

 

 

06 septembre 2011

Hanter

 

Pendant deux ou trois siècles, hanter a fait l’objet d’études, de remarques, de recherches, qui ont porté, non pas sur le ou les sens (Furetière, Dictionnaire universel, 1690 : « être souvent en la compagnie de quelqu’un, soit qu’on lui fasse des visites, soit qu’on reçoive les siennes (…) Il se dit aussi des lieux où on va ordinairement »), mais sur l’origine. Diverses étymologies ont été suggérées, versari, ventare, habitare, hantieren, verbes latins ou allemand qui ont un sens proche de celui de « fréquenter » (des personnes ou un lieu). Attesté au début du XIIe siècle, ce verbe, semble-t-il, est un emprunt à un verbe de l’ancien scandinave (la langue des Vikings) qui signifie « conduire à la maison », dérivé de heim « maison », fréquent en Normandie.

Quoi qu’il en soit, il a conservé le même sens, celui que Furetière définit, jusqu’au début du XIXe siècle. C’est « fréquenter » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ou encore « fréquenter, visiter souvent et familièrement ; il se dit des lieux aussi bien que des personnes (hanter le barreau, le Palais, les foires, les cabarets, les mauvais lieux) ; on dit proverbialement dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es, pour dire qu’on juge aisément des mœurs d’un homme par les personnes qu’il fréquente ; on dit proverbialement qu’un homme a hanté les foires pour dire qu’à force de courir le monde, il est devenu fin et rusé » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35).

Au tout début du XIXe siècle apparait le sens « moderne », sous l’influence de l’anglais to haunt (emprunté au français) et à la suite du succès des traductions des romans de Mme Radcliffe. C’est toujours « fréquenter » un lieu, mais l’identité de celui ou de ceux qui fréquentent ce lieu a changé : ce ne sont plus des êtres humains, mais des spectres, des revenants, des spirites, des fantômes, des zombies, des esprits et toutes les autres forces occultes possibles et imaginables. Le lieu aussi a changé : ce n’est plus le Barreau, le Palais, les estaminets, les bordels, etc., mais les châteaux isolés, les maisons abandonnées, les cimetières, les manoirs construits à l’orée des forêts. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève pas ce sens, qui est enregistré dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1879) : « hanter se dit particulièrement en parlant des esprits qu’on suppose revenir de l’autre monde ou des êtres fabuleux qui, suivant les fictions populaires, fréquentent de préférence les endroits retirés, sombres (château, maison, bois, etc. hantés) » (même définition en 1932-35).

Il se dit partout que le XIXe siècle a (ou aurait) été le siècle de la « science », à cause du positivisme, des chemins de fer, du scientisme, de l’hélice, des progrès de l’hygiène, de la fin des croyances dans la génération spontanée, de la découverte des microbes ou des bactéries, du vaccin contre la rage, etc. Flaubert qui a tourné en dérision cette croyance dans Bouvard et Pécuchet n’était pas dupe ; Musset non plus. En réalité, ce prétendu siècle de la science a été celui des maisons hantées, des tables tournantes, des spirites, du retour des esprits, des elfes et des kobolds, des sorciers, des fantômes, des nécromanciens, de la poésie comme voyance, des magiciens du verbe et des choses – en bref, ce qui fait l’essence du XIXe siècle, c’est l’occultisme, mêlé d’ailleurs au socialisme. Le verbe hanter est emporté par ce maelstrom : lui aussi, il s’acoquine aux esprits frappeurs et aux tables tournantes. C’est « occuper de sa présence un lieu fréquenté ou désert, en particulier en parlant de fantômes, d’esprits » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « spécialement, en parlant des esprits, des spectres, des fantômes, apparaître habituellement dans un lieu » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Le siècle de l’occultisme est aussi celui de la psychologie, ce qui est dans l’ordre des choses, l’âme (la psyché) étant aussi bien cachée que les fantômes ou les esprits frappeurs : « occuper de façon obsédante la pensée, l’esprit, l’imagination, un moment de la vie de quelqu’un » (TLF, op. cit.) et « il se dit de ce qui occupe la pensée, tourmente l’esprit sans répit » (DAF, neuvième édition, op. cit.).

Il n’est pas rare que la langue condense en elle l’esprit du temps ou qu’en elle se cristallisent les croyances les plus bêtasses des hommes.

 

03 septembre 2011

Hommage à Mme de Romilly

 

 

            Si nous étions des contemporains de Démosthène ou de Quintilien et que nous dussions prononcer un discours en hommage à Mme Jacqueline de Romilly, nous proposerions sans aucun doute aux générations futures sa carrière, son œuvre, ses engagements publics, les « valeurs » qu’elle défendait comme des modèles à suivre et à imiter et nous tiendrions ce qu’elle a été dans sa singularité individuelle pour un exemple universalisable d’honnête homme ou de savant. En effet, tout est « exemplaire » chez Mme Jacqueline de Romilly : sa familiarité avec l’œuvre de ce grand historien et homme d’action qu’a été Thucydide (environ 460-395 avant notre ère), sa passion pour un savoir raisonné et systématique, son attachement vibrant et quelque peu intempestif à la Grèce ancienne, son goût de la vulgarisation, son engagement en faveur des humanités. De tous ces points de vue, les honneurs dont elle a été couverte, Collège de France, Académie française, innombrables décorations, ont couronné ses vertus et ses talents, conformément à ce qui fait l’essence de la France.

            Pourtant, on ne saurait commencer l’hommage qui doit lui être rendu sans évoquer au préalable le destin tragique de son père, Maxime David, ancien élève de l’ENS Ulm (promotion 1904, lettres), mort au champ d’honneur en 1914, et qui fait partie de cette génération de jeunes chercheurs, professeurs, écrivains très prometteurs qui se sont sacrifiés, en même temps que des centaines de milliers de paysans, pour sauver la patrie envahie. Mme de Romilly, née Jacqueline David, avait un an en 1914 ; elle n’a pas connu son père, mais, d’un certain point de vue, elle est restée fidèle toute sa vie à sa mémoire, faisant les mêmes études que lui (ENS Ulm, puis agrégation et doctorat), reprenant le flambeau abandonné et réalisant de fait le destin qu’une mort précoce a refusé à son père. On ne peut pas non plus oublier sa mère Jeanne, née Malvoisin, qui a commencé, veuve, une carrière d’écrivain qu’elle a menée, pour rendre hommage à son mari, sous le nom de Jeanne Maxime-David, carrière qu’elle a interrompue après 1945 pour  vivre dans l’ombre de sa fille. La connaissance et la littérature, voilà autour de quoi s’est ordonnée l’œuvre de Mme de Romilly, œuvre savante et œuvre littéraire, comme en témoigne Jeanne, le récit posthume dans lequel elle évoque les combats de sa mère.     

            On l’a compris sans doute, Mme de Romilly était trop attachée à l’Antiquité, au savoir désintéressé, à la compréhension du monde pour être « moderne » ou chercher dans les modernes des leçons de vie. Elle n’était pas spécialiste de la déconstruction, ni de la langue de bois, ni des grandes théories fumeuses auxquelles on fait référence pour cacher l’indigence de sa pensée, ni des dernières idées à la mode, ni de la science spectacle. C’est parce qu’elle vient d’une autre époque que la nôtre que son exemple a tant de valeur – une époque close où les élèves les plus intelligents d’une génération tenaient pour dignes d’eux de faire des études de lettres, lesquelles, il est vrai, étaient alors de véritables études, exigeantes, ardues, formatrices, conformes à l’idéal social de l’honnête homme cultivé, alors qu’aujourd’hui, dans notre époque de post-littérature et de post-culture ou même de post-savoir, les jeunes gens brillants se ruent sur le marketing pour vendre de la lessive ou sur les mathématiques financières pour fourguer aux  épargnants des « produits dérivés » - destin dérisoire.

            S’il est parmi les familiers de la NLF un lecteur qui n’a jamais ouvert un livre de Mme de Romilly, qu’il se précipite chez son libraire pour se procurer Pourquoi la Grèce ? (Editions de Fallois, 1992). Si le livre est épuisé ou qu’il ne soit pas réédité, il le trouvera dans une bibliothèque. C’est là que se trouve condensée sa pensée et qu’elle explique sa passion pour la littérature, la politique et l’invention de la démocratie, l’histoire, la tragédie, la philosophie de la Grèce antique, celle d’Athènes au Ve siècle, c’est-à-dire ce qui est tenu, à juste titre, pour les racines du monde occidental et pour une civilisation, à laquelle la nôtre, fort mal en point, doit tant. D’Homère à Thucydide et à Socrate ou à Euripide, ce que les Grecs ont essayé d’exprimer et de faire partager à tous les hommes, de quelque pays qu’ils viennent, à quelque culture qu’ils s’agrègent, quelque foi qu’ils professent, ce sont des vérités intemporelles, valables de leur temps et dans les lieux où ils vivaient, Athènes et la Grèce, mais ayant une valeur aussi pour nous, hommes d’aujourd’hui, et pour nous Français, qui ignorons presque tout de la Grèce antique. Pour exprimer des vérités intemporelles et accéder ainsi à l’universel, ils ont appris à se déprendre de soi ou à ne pas tout ramener à soi, à son ego, à son clan, à son groupe, à son identité comme on dit aujourd’hui, et préférer l’homme qui est dans chaque homme aux particularités qui font de lui un Français, un croyant, un athée, un blanc ou un noir, etc., c’est-à-dire, pour citer Mme de Romilly, « dépouiller (l’homme) de tout (le) poids des particularités sociales ou nationales, héréditaires ou culturelles » afin qu’il n’apparaisse que « comme le type même de ce qu’implique son destin ». C’est pour recueillir des « trésors pour toujours » que Thucydide raconte l’histoire des guerres du Péloponnèse : « A l’audition, l’absence de merveilleux dans les faits rapportés paraîtra sans doute en diminuer le charme ; mais, si l’on veut voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l’avenir, en vertu du caractère humain qui est le leur, présenteront des similitudes ou des analogies, qu’alors on les juge utiles, et cela suffira ; ils constituent un trésor pour toujours plutôt qu’une production d’apparat pour un auditoire du moment ». Il en va ainsi dans la tragédie. Andromaque n’est plus seulement la princesse troyenne qui fut l’épouse d’Hector et, butin de guerre, est devenue la captive de Pyrrhus ; elle est, chez Euripide, le type même de la mère angoissée qui redoute que le malheur qui la frappe, elle et les siens, ne s’abatte sur son fils innocent. On comprend ainsi pourquoi, au premier siècle de notre ère, le grec est devenu la langue de l’Evangile et que c’est par le grec que la religion du Christ est devenue catholique – c’est-à-dire en grec « universelle ».

            Enfin, cet hommage ne serait pas complet si rien n’était dit des engagements publics de Mme de Romilly, qui a mis son énergie et son prestige pour la « sauvegarde des enseignements littéraires », association qu’elle a fondée dans les années 1980, au moment où le pouvoir en place alors et le ministre Jospin, par la loi du 14 juillet 1989, ont décidé de liquider, non pas au nom de la démocratie, mais de la démocratisation, c’est-à-dire d’une vaste entreprise de déculturation des enfants de France, ces enseignements littéraires. Il faut reconnaître que, sur ce point comme sur bien d’autres, le « pouvoir » a gagné une première bataille, les enseignements littéraires étant à l’agonie ; mais Mme de Romilly n’a pas milité pour son temps ou, pour dire les choses plus exactement, contre son temps, mais pour les temps à venir, consciente qu’elle était de rappeler des vérités intemporelles, lesquelles, un jour ou l’autre, redessineront l’horizon intellectuel de la France.