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05 octobre 2011

Titulaire

 

 

Ce nom et adjectif, attesté au début du XVIe siècle et dérivé savant de titulus « titre », ne soulève aucune difficulté pour ce qui est de son sens. C’est « qui a le titre et le droit d’une dignité sans en avoir la possession ou sans en faire la fonction » et « celui qui est revêtu d’un titre, d’une charge, d’un office, qu’il en fasse ou non la fonction » (Dictionnaire de l’Académie française, toutes éditions, de 1694 à 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose les deux mêmes sens : « qui a rapport à un titre, à une inscription » et « qui a le titre et le droit d’une dignité, d’une fonction, sans la possession et l’exercice ».

Ce qui est nouveau, moderne, inouï, c’est l’emploi de ce mot. Jusqu’au début du XIXe siècle, il est réservé à des dignitaires de l’Eglise ou à des princes : « les princes de cette maison ont été longtemps empereurs titulaires de Constantinople ; ce prélat est archevêque titulaire de Corinthe » sont les exemples avec lesquels les académiciens, de 1694 à 1935, illustrent le sens du mot. « Les princes de la maison de Savoie ont été longtemps rois titulaires de Jérusalem », écrit Littré. L’exemple cité dans le DAF en 1935 est encore plus éloquent : « archevêchés, évêchés titulaires, sièges épiscopaux qui existèrent jadis dans les pays conquis par l’Islam et dont on donne le titre à des prélats ; il s’oppose à archevêchés et évêchés résidentiels ».

Or, au début du XIXe siècle, quand commencent la grande assomption de l’Etat, des administrations, des bureaucraties, le mot, jusque-là réservé au (haut) clergé et à la noblesse princière, s’étend, naturellement pourrait-on dire, si la nature avait quelque cause à cela, aux fonctionnaires, et l’Eglise s’affaiblissant, aux seuls fonctionnaires, comme si ces derniers devaient suppléer le clergé agonisant. Les dictionnaires attestent ce changement dès 1835 (DAF, sixième, septième et huitième éditions) : « il se dit aussi de quiconque est revêtu d'un titre, soit qu’il en remplisse, soit qu’il n’en remplisse pas la fonction : professeur titulaire, les membres titulaires d’une société savante ; il s’emploie souvent comme substantif, dans le même sens : cette chaire d'anatomie a été supprimée depuis la mort du dernier titulaire ». Littré, quant à lui, sans doute conscient de cette proximité entre le clergé et la fonction publique, juxtapose les deux mots professeur et chanoine, qu’il sépare d’une virgule, pour illustrer les emplois modernes de titulaire. En 1835, les académiciens suggèrent même une analyse plus fine encore en écrivant, après avoir cité les professeurs titulaires, que ce mot « se disait de même autrefois en parlant de charges, d’offices, de bénéfices », comme si les fonctionnaires continuaient les anciens officiers et bénéficiers de l’Ancien Régime – ce qui n’est pas faux, d’un strict point de vue historique. L’Etat prétendant tout régir des existences humaines, le mot titulaire s’étend à tout individu qui possède un droit reconnu par l’Etat : « qui possède juridiquement un droit, qui a droit d’avoir, qui a titre à avoir quelque chose » : titulaire du baccalauréat, du permis de conduire, d’une rente, d’une médaille, du doctorat, etc.

Les deux mamelles de la France d’avant étaient le clergé et la noblesse ; celles de la France d’aujourd’hui sont l’Etat et le sport. L’Etat tient lieu du clergé et le sport est notre nouvelle noblesse – non pas de sang, ni de robe (sinon de maillot), mais d’argent. Comme il y avait des princes titulaires, il y a donc naturellement des titulaires dans toutes les équipes et dans tous les sports, chaque titulaire ayant son remplaçant, lequel peut devenir titulaire à la place du titulaire. Le titre, c’est peut-être ce qui exprime la permanence de la France par delà évolutions, changements, bouleversements, et autres phénomènes pompeusement nommés révolutions…  

 

 

 

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